MURS — Royaume – Uni : L’antique mur d’Hadrien, toujours « in » en 2016

 

« Si l’Écosse devient indépendante, il faudra reconstruire le mur d’Hadrien à la frontière et le doubler de fils barbelés, afin d’enrayer le flot d’immigration clandestine vers l’Angleterre ». C’est ainsi que débute l’article de Brendan Carlin, journaliste politique au Mail Online, publié le 6 février 2012, s’appuyant sur un « mémo des Affaires étrangères » qui avait fuité auprès du journal.

Le même argument a été très sérieusement repris le 28 juillet dernier par le leader UKIP en Écosse David Coburn. Il déclarait au journal britannique l’Express que le mur d’Hadrien devrait être reconstruit si Nicola Sturgeon, leader du Scottish National Party, organisait un second référendum sur l’indépendance écossaise.

 

Le mur d’Hadrien confondu avec la frontière anglo-écossaise

Ces remarques, fondées sur le raisonnement qui veut que les migrants présents en Écosse choisiront de fuir vers l’Angleterre en cas d’indépendance écossaise, sont récurrentes dans le paysage politique anglais depuis quelques années. Le mur est clairement identifié à tort comme la frontière anglo-écossaise :  le tracé du mur d’Hadrien ne lui correspond absolument pas. Pourquoi cette confusion et cette utilisation dans le discours politique ? Pour comprendre, je suis remontée aux origines du mur avec Dr John Henry Clay, professeur d’Histoire médiévale à Durham University.

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Vue depuis le fort Vindolanda © CrossWorlds / Emeline Drancourt

 

CrossWorlds. Pourquoi le mur d’Hadrien est-il un élément important de l’Histoire et de la culture britannique ?

Dr. Clay. Il s’agit du monument romain le « plus célèbre de Grande-Bretagne », et il est de plus quasiment unique dans tout l’Empire romain. Il constitue aussi un symbole de la fracture Nord/Sud qui existe d’ailleurs toujours en Grande-Bretagne. Il est aussi une romantique ruine propice à l’imagination, parce qu’il est situé dans un très beau cadre naturel.

 

Avez-vous des exemples d’erreurs courantes que font les gens au sujet du mur d’Hadrien ?

– Les gens pensent souvent que c’étaient des légionnaires romains d’origine italienne qui patrouillaient sur le mur, ce qui est incorrect. Les légionnaires ont construit une grande partie du mur, mais il était en réalité gardé et habité par des soldats auxiliaires, originaires des quatre coins de l’Empire, de l’Iraq aux Pays-Bas.

Benedict Anderson, politologue spécialiste de la nation, disait que cette dernière est construite par le biais des « communautés imaginées » (imagined communities). Le mur d’Hadrien fait-il partie de l’imaginaire collectif britannique ?

– Je pense que le mur est une part essentielle de l’histoire britannique, mais pas de son imaginaire national. Je pense que le peuple britannique voit les Romains comme des envahisseurs et des conquérants. Le mur serait plutôt un symbole de cette « invasion », et non du nationalisme britannique ou anglais.

 

Est-ce que les Écossais et les Anglais ont une vision et donc une relation différentes vis-à-vis du mur ?

– Bien que l’intégralité du mur soit située en Angleterre, le mur a joué un rôle beaucoup plus important dans la construction de l’identité écossaise. C’est un symbole de l’impossible conquête du nord, même pour l’Empire romain. Autrement dit, les Écossais (bien qu’il s’agisse à l’époque romaine du peuple Picte) étaient trop puissants pour être défaits au combat, contrairement aux faibles peuples du sud (les Anglais, bien entendu).

 

Le mur d’Hadrien a été construit sur les ordres de l’Empereur romain Hadrien entre 122 et 127 après Jésus-Christ. Long de 80 miles, soit 117.5 kilomètres, le mur traverse le Royaume-Uni de Solway Firth au niveau de la mer d’Irlande à l’embouchure du Tyne dans la mer du Nord. Bordé de 130 tours, le mur est également doté de 17 forts dont le plus connu est celui de Vindolanda.

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Dr Clay et les membres de la Durham History Society © CrossWorlds / Emeline Drancourt

 

Pourquoi Hadrien a-t-il construit ce mur ?

 Les historiens et archéologues débattent encore de la question. C’était en partie une décision défensive mais la plupart des chercheurs sont maintenant persuadés que la raison principale était de réguler le commerce à la frontière. C’était aussi très important au niveau idéologique et symbolique : à la vue du mur, les habitants de chaque côté étaient impressionnés par la puissance romaine.

Le mur d’Hadrien était-il efficace pour empêcher les attaques des « barbares » ?

– Il aurait été efficace contre des « voleurs de bétail », mais le mur était trop long pour être défendu face à une véritable invasion ennemie organisée.

 

Le mur d’Hadrien dans Game of Thrones

 

Un mur construit lors d’une époque lointaine, pour protéger une florissante société civilisée contre des barbares du nord : cela vous rappelle quelque chose ? Vous avez bien raison, G.R.R. Martin s’est inspiré très ouvertement du mur d’Hadrien pour le fameux Mur de Game of Thrones. De la même façon que Jon Snow réalise que les « Sauvageons » qui vivent au nord du Mur sont des êtres humains comme les autres, il semble que la rhétorique du « barbare » et du « civilisé » n’a pas eu de réel impact sur les relations entre le peuple du nord et celui du sud lorsque le mur d’Hadrien était fonctionnel. En effet, d’après les plus récentes études sur le sujet, le mur servait en réalité plus à mettre en place des taxes sur les marchandises et à contrôler les déplacements des habitants, qu’à se protéger d’une invasion « barbare », par ailleurs tout à fait improbable.

 

Que pensez-vous de la reprise du mur d’Hadrien par l’auteur de Game of Thrones ?

– Je suis un grand fan de Game of Thrones, de la série autant que des livres dont elle est tirée. Le mur d’Hadrien est un exemple de la façon dont Martin s’est inspiré de l’Histoire réelle, tout en le rendant plus grand et plus dramatique pour son univers fantasy.

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Le mur d’Hadrien © CrossWorlds / Emeline Drancourt

 

Vous avez vous même écrit un livre, intitulé The Lion and the Lamb. Pouvez-vous nous en dire plus à son sujet ainsi que sur la place du mur dans la vie de vos personnages ?

The Lion and the Lamb se déroule lors d’une terrible invasion barbare de la Grande-Bretagne romaine au IVème siècle, et suit les aventures d’une famille prise dans ce drame. Une grande partie du livre se déroule sur le mur d’Hadrien, en particulier dans le fort de Housesteads, ou le personnage principal Paul, commence sa carrière de simple soldat. Cependant, Paul n’est pas ce qu’il paraît : il a un passé secret qui émerge doucement à mesure que l’invasion barbare se met en place.

 

Le mur le plus célèbre de Grande-Bretagne

Non seulement l’Angleterre et l’Écosse n’existaient pas au moment de la construction ni de l’utilisation du mur, mais les « barbares » dont cherchaient à se protéger les Romains, sont les ancêtres directs des Anglais eux-mêmes. Par ailleurs, les alentours du mur faisaient précisément partis au 16ème siècle des terres « débattues », n’étant véritablement sous le contrôle d’aucun des deux pays. Le mur représente donc un conflit bien plus ancien et mettant en relation des cultures et populations bien différentes de celles concernées par la question du référendum écossais et du Brexit.

Pourtant, il a été réutilisé plusieurs fois au cours de l’histoire, lors des différents conflits qui ont opposé l’Angleterre et l’Écosse. Ainsi, dans les années 1750, suite à la bataille de Culloden, défaite finale de la révolution Jacobite (révolution écossaise menée par le roi catholique Jacob afin d’unifier les couronnes d’Écosse et d’Angleterre), une route militaire fut construite le long du mur afin de permettre des patrouilles de l’armée anglaise.

Suite au référendum sur  l’indépendance de l’Écosse en 2014, puis suite au vote sur le Brexit en 2016, des femmes et hommes politiques ont déclaré que la reconstruction du mur d’Hadrien était envisageable.

– Je pense, j’espère, que la plupart de ces suggestions ont été dites sur le ton de la plaisanterie, mais elles révèlent sans aucun doute que le mur demeure encore aujourd’hui un symbole puissant de division nord-sud. En réalité, le mur n’est d’aucune façon proche de la frontière moderne entre l’Écosse et l’Angleterre. Le reconstruire puis le désigner comme frontière officielle signifierait pour l’Angleterre la perte du grand comté de Northumberland, au bénéfice des Écossais !

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Le mur © CrossWorlds / Emeline Drancourt

 

Le mur d’Hadrien est donc le symbole vieux de presque 2 000 ans d’un rejet des « barbares » par les « civilisés » dont la véritable motivation est encore débattue, réutilisé aujourd’hui comme repoussoir dans une relation conflictuelle entre deux nations bien plus récentes que ses pierres. Le rapport des Britanniques au mur d’Hadrien est indéniablement positif. Il est communément utilisé pour dédramatiser le conflit auquel il est identifié à tort : le 1er avril 2014 a vu fleurir les plaisanteries sur la reconstruction ou démolition probable du mur, selon le résultat du référendum sur l’indépendance écossaise. Aucun projet politique n’est pourtant réellement envisagé à l’égard du mur d’Hadrien, excepté peut-être celui de la maire de North Tyneside, Norma Redfearn. Cette dernière a en effet chargé l’artiste John Ok Rourke de sculpter un centurion pour délimiter la fin du mur d’Hadrien sur son côté est. Forgée à partir du même acier utilisé pour construire l’Ange du Nord, symbole de Newcastle (capitale du Nord de l’Angleterre, qui se retrouverait en Écosse s’il advenait un jour que le mur d’Hadrien devienne une véritable frontière), cette statue devrait venir orner le bord de ce site « World Heritage » début 2017.

Camille Delpech

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