En Inde, les cheveux en offrande au Temple

Les cheveux, 8 pays, 8 regards. En Inde, Julie Maman s’est lancée dans un pèlerinage très particulier. 

Introduction-Julie-Inde

Des racines ancestrales

Au départ d’Auroville, je pars en direction de Madurai, dans les terres du Tamil Nadu, un Etat du sud-est de l’Inde. Temples et rituels semblent ici différents de ceux des villages aux alentours de Pondicherry. Ils sont plus traditionnels. Régulièrement, je croise le chemin de femmes et de jeunes filles aux cheveux rasés ou très courts

Motai Adithal

Arche concluant l’ascension des marches menant au temple. Avril 2019. © Julie Maman / CrossWorlds

 

Curieuse d’en savoir plus sur ce rituel, j’entreprends quelques recherches. Je découvre alors qu’il s’agit d’une pratique religieuse, et plus particulièrement, d’une offrande faite aux divinités par les fidèles hindouistes, hommes, femmes et enfants. Cette investigation me conduit dans la petite ville de Mailam, à 30 km de Pondichéry, connue pour son temple édifié en l’honneur de la divinité Murugan et dans lequel les pèlerins se rendent pour offrir leur chevelure. Je décide de m’y rendre une fois que j’aurai rencontré Chitra, professeure de tamoul à Auroville qui a accepté de m’éclairer sur le sujet.

 

Motai Adithal

En face, premier porche d’accès au Temple. Avril 2019. © Julie Maman / CrossWorlds

 

Chitra arrive vêtue d’une kurta, cette tunique ample originaire du sud de l’Inde, et d’un châle, des fleurs de jasmin attachées à sa chevelure tressée, un bindi, petit point rouge que les femmes mariées appliquent chaque matin sur leur front, entre les yeux, et parée de la tête aux pieds de bijoux en or – en effet lors du mariage, les alliances sont insérées aux pieds des futurs époux.

Veaux et vaches se mèlent aux pèlerins. Avril 2019. © Julie Maman / CrossWorlds

Veaux et vaches se mèlent aux pèlerins. Avril 2019. © Julie Maman / CrossWorlds

 

Le hasard faisant bien les choses, elle est née à Mailam et sa famille est fidèle à la divinité Murugan, qui est la représentation de l’irruption du sacré dans le réel. Elle m’apprend que chaque famille hindouiste est associée à une divinité qui veille sur ses membres et est présente à chaque moment clé de leur vie.

Jeune femme en sari face à Murugan et à son destrier, la paon. Avril 2019. © Julie Maman / CrossWorlds

Jeune femme en sari face à Murugan et à son destrier, la paon. Avril 2019. © Julie Maman / CrossWorlds

 

Femme priant avant de pénétrer au sein du temple. Avril 2019. © Julie Maman / Crossworlds

Femme priant avant de pénétrer au sein du temple. Avril 2019. © Julie Maman / Crossworlds

 

Le Motai Adithal, littéralement « raser les cheveux » en tamoul, est une pratique religieuse ancestrale. Chitra m’avoue qu’elle ignorait les raisons réelles de cet usage transmis oralement de génération en génération par les anciens. En vue de notre entretien, elle a entrepris de clarifier ses origines en interrogeant le Pandit – « le savant » en sanskrit – de Mailam ainsi que celui de Tirrupatti, un autre temple situé dans l’Etat de l’Andra Pradesh, au Nord du Tamil Nadu. Ces temples sont deux des principaux lieux de pèlerinage dans lesquels le Motai Adithal  est pratiqué. Le Pandit est un homme lettré issu de la caste la plus prestigieuse dans l’hindouisme, celle des Brahmanes.

 

Le temple de Murugan est un édifice en granit chapeauté d’une pyramide sculptée de divinités colorées dont l’architecture est typique des temples du Tamil Nadu. Avril 2019. © Julie Maman / CrossWorlds

Le temple de Murugan est un édifice en granit chapeauté d’une pyramide
sculptée de divinités colorées dont
l’architecture est typique des temples du
Tamil Nadu. Avril 2019. © Julie Maman / CrossWorlds

 

D’après ses recherches, cette pratique, résultante actuelle d’une transmission familiale et spirituelle, trouve en réalité ses racines dans une connaissance méticuleuse du corps humain et de son équilibre.

Il existe plusieurs étapes dans la vie d’un Hindou, homme ou femme, qui peuvent le pousser à offrir sa chevelure aux dieux.

A l’âge d’un ou de trois ans, les jeunes enfants sont portés au temple pour expérimenter ce rituel initiatique. Ils prennent place sur les genoux de leur oncle, face au coiffeur qui, d’un mouvement agile et expert, fait disparaître leur chevelure enfantine. La lame de rasoir neuve est fournie par la famille. Baignés et purifiés dans un bassin aux abords du temple, une pâte à base de poudre de curcuma et de santal est ensuite appliquée sur le cuir chevelu de l’enfant légèrement sonné par cette expérience. Cette mixture aux propriétés anti-inflammatoires, désinfecte et rafraîchit sa peau depuis peu dénudée. Ce rituel est généralement suivi de celui du percement d’oreille. Appelé le Kaadu Kutal, il active l’un des points d’acupuncture du corps humain. Enfin, le rituel se clôture par une montée au temple.

Jeune enfant de 3 ans dans les bras de son père après le Motai Adithal. Avril 2019. © Julie Maman / CrossWorlds

Jeune enfant de 3 ans dans les bras de son père après le Motai Adithal. Avril 2019. © Julie Maman / CrossWorlds

 

Tandis que la mémoire populaire considère cette pratique comme étant une manière de se détacher de ses vies passées, le « savant » interrogé par Chitra, lui, rappelle son origine première. Celle d’être en mesure de lire les lignes du cuir chevelu, de la même manière que la chiromancie lit celles de la main. Par cet acte sacré, le Pandit peut anticiper la destinée de l’enfant et l’annoncer à sa famille.

Le rituel du Motai Adithal s’applique aussi lors de différentes occasions. Notamment à la suite d’un décès. Lorsque l’un des parents meurt, le fils ainé ou le cadet selon s’il s’agit du père ou de la mère, est tenu de se raser la tête et de faire un pèlerinage au temple. Cet acte marque un tournant dans la vie du fils qui se trouve alors responsable de sa famille.

Couple à la sortie du temple, la couleur jaune est dûe à la poudre de curcuma appliquée sur le cuir chevelu. Aril 2019. © Julie Maman / CrossWorlds

Couple à la sortie du temple, la couleur jaune est dûe à la poudre de curcuma appliquée sur le cuir chevelu. Aril 2019. © Julie Maman / CrossWorlds

 

Le Omen, pratique moins courante, principalement pratiquée dans les villages par des familles de Brahmanes, concerne les femmes en deuil de leur mari. Cette tradition veut qu’elles se rasent la tête mais aussi qu’elles entrent dans une période de diète alimentaire, sans sucre, sans sel ni épices, dormant à même le sol.

En réalité, toute prière peut justifier ce rituel : santé, argent, famille. Acte de dévotion, certains hindous le pratiquent chaque année s’ils ont des désirs à faire exaucer.

À Mailam, un sanctuaire pour les cheveux

A Mailam, le sanctuaire où l’on pratique le rituel de Motai Adithal est situé au sommet d’une petite colline surplombant la ville. Il faut monter les quelques marches longées d’échoppes qui approvisionnent les pèlerins en encens, fruits et autres objets d’utilité au sein de temple.

Le temple est situé en haut d'une colline aride. Il fait 35° et il est difficile de trouver un coin d'ombre. Avril 2019. © Julie Maman / CrossWorlds

Le temple est situé en haut d’une colline aride. Il fait 35° et il est difficile de trouver un coin d’ombre. Avril 2019. © Julie Maman / CrossWorlds

 

Une seconde volée de marches nous conduits face à celui-ci. Sur la droite, sa traditionnelle tour pyramidale à plusieurs niveaux s’élève, enveloppée de divinités couleur pastel. Au pied de la pyramide s’étend un vaste espace couvert, rythmé par une série de piliers ocres. Espace semi-public, c’est un lieu de repos, d’alimentation, de cérémonie. Tout simplement un lieu de rassemblement. Seuls ou en famille, les pèlerins s’y arrêtent après leur passage au temple. 

Le hall d’accès au temple est un lieu de repos. Avril 2019. © Julie Maman / CrossWorlds

Le hall d’accès au temple est un lieu de repos. Avril 2019. © Julie Maman / CrossWorlds

 

Au fond, une porte nous conduit dans la zone sacrée du temple, cour intérieure longée de sculptures de pierre, où la luminosité est réduite et où il est enfin possible de trouver un peu de fraîcheur. En empruntant une petite passerelle, les pèlerins se retrouvent finalement face aux dieux, et aux Pandits qui constituent le lien avec le sacré. Nous sommes au cœur du temple, là où la dévotion frénétique se fait sentir. Le plafond est de plus en plus bas, les flammes des bougies vacillent, l’odeur de camphre nous enveloppe. La famille s’approche et donne ses offrandes au Pandit. Fruits, fleurs, argent. Ce dernier leur adresse quelques paroles et applique sur le front de ses membres une poudre blanche, bénédiction finale. La famille peut enfin se diriger vers la sortie et célébrer ce jour autour d’un festin généralement composé de viande. 

De l’Orient à l’Occident, le voyage du cheveu

Chaque jour, plusieurs centaines de pèlerins se rendent au temple pour offrir leurs cheveux. La quantité récupérée chaque année étant considérable, un commerce parallèle s’est développé. Les cheveux récoltés sont revendus à différentes entreprises. Les longues chevelures des femmes indiennes, réputées pour être soigneusement entretenues par l’application d’huiles et de plantes locales (huile de coco, feuilles d’hibiscus, vetiver) sont utilisées pour fabriquer des perruques de haute qualité

Ceux des hommes sont, quant à eux, utilisés comme doublure pour les vestes ou comme ingrédient pour la cuisson, un acide aminé de cheveux rend en effet la pâte à pain plus malléable. Les fonds récoltés par ce commerce sont employés à financer le fonctionnement du temple ainsi qu’à payer son personnel. Une grande part des dons reçus par le temple est notamment tenue d’être employée à la construction d’écoles ou de dispensaires. En trois mois, le temple de Tirupatti peut vendre jusqu’à sept Crore de roupies soit un millions d’euros ! S’il en n’était pas ainsi, le temple aurait de toute manière beaucoup de mal à gérer cet infini amas de cheveux. En Inde, ce commerce de cheveux n’est pas caché ni tabou, les pèlerins sont conscients de l’emploi fait de leur chevelure, et cela ne les empêche pas de perpétuer la tradition, de génération en génération. 

Une pratique intimement personnelle

Vijaya, vient d’Alankupam, un village limitrophe à Auroville. Elle travaille depuis de nombreuses années au Youth Centre, l’un des lieux phares d’Auroville qui offre aux jeunes et aux moins jeunes un espace d’expression, de rencontres et de partage. J’ai voulu connaître son expérience personnelle du Motai Adithal. Vijaya parle un peu anglais, mais pas assez pour répondre à mes questions. C’est Deep, un des jeunes en charge de la gestion du Youth Centre, qui se charge de faire la traduction.

Vijaya & Deep dans la cuisine du Youth Centre. Avril 2019. © Julie Maman / CrossWorlds

Vijaya & Deep dans la cuisine du Youth Centre. Avril 2019. © Julie Maman / CrossWorlds

 

Vijaya explique que l’offrande est une pratique pieuse qui découle d’un choix personnel,

« Que suis-je prête à offrir aux divinités pour les remercier ? Quels sont les symboles qui me sont chers et que je suis prête à sacrifier ? »

Parmi ces symboles, les cheveux ainsi que le collier symbolisant l’union du mariage sont les principaux. En effet, symboles de beauté et de réussite familiale, ils ont culturellement une importance essentielle au sein de la société hindouiste. 

Ces jeunes mariés s’échangent leurs alliances face au prêtre, à leur famille et aux photographes. Avril 2019. © Julie Maman / CrossWorlds

Ces jeunes mariés s’échangent leurs alliances face au prêtre, à leur famille et aux photographes. Avril 2019. © Julie Maman / CrossWorlds

Vijaya partage avec nous son histoire familiale. Son neveu est tombé gravement malade il y a de cela quelques mois. L’ensemble de la famille est allé prier au temple pour demander sa guérison. Cet enfant est aujourd’hui guéri, toute la famille a donc décidé de faire un pèlerinage au Temple de Tirupatti pour donner ses cheveux. Le voyage a lieu dans deux semaines. Vijaya prévoit de raser l’intégralité de sa chevelure, ses neveux et nièces, frère et soeur de l’enfant, n’en couperont quant à eux qu’une partie. La jeune fille car elle se marie dans peu de temps, le jeune homme car il tient à son apparence et ne souhaite pas être chauve. 

Vijaya précise que cet acte n’est pas fréquent. Son dernier Motai Adithal remonte à plusieurs années, suite à la naissance de son premier enfant

Chitra me raconte son expérience personnelle du Motai Adithal : après la naissance de son fils, elle s’est rendue au temple pour donner ses cheveux.  Ce jour là, elle n’a cependant pas coupé l’intégralité de sa chevelure, seule une mèche fût sacrifiée en offrande. Il semblerait que cette pratique soit de plus en plus courante dans une société indienne de plus en plus occidentalisée.

Julie Maman, correspondante à Auroville

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