En Ouganda, journaux et habitants ne parlent pas la même langue

“Un journal, c’est la conscience d’une nation.” disait Albert Camus. Peut-être aurait-il révisé son jugement s’il avait vécu en Ouganda. Car encore faut-il que cette nation parle la même langue pour se comprendre, ce qui est loin d’être le cas dans ce pays. Avec des conséquences de taille pour ledit journal. 

Crédits photo : Flickr/CC commons/Peter J. Bury

La buralitste, route vers Kampala, janvier 2010. Crédits photo : Flickr/CC commons/Peter J. Bury

Le charabia des journaux

En Ouganda, seuls l’anglais et le swahili sont reconnus comme langues officielles alors qu’ils ne sont, selon les estimations, respectivement parlés et compris que par environ 10% et 2% de la population.

En vérité, ce sont plus de 60 langues et dialectes différents qui sont parlés à travers le pays (56 reconnus par la Constitution ougandaise). Une fragmentation ethnolinguistique extrême, illustrée par le luganda, langue majoritaire dans le pays et qui ne concerne pourtant pas plus de 15 à 20% de la population (environ 5 millions de locuteurs), dans la région centrale du Buganda à laquelle appartient la capitale Kampala.

L’anglais est pourtant la principale langue de diffusion de la presse ougandaise. Héritée de la période coloniale, la langue de Shakespeare reste la langue favorite de l’élite éduquée du pays, et partant de là, du gouvernement, de l’administration, de la capitale, des universités et aussi, des médias. « Normalement les gens éduqués sont ceux qui lisent les journaux en anglais, comme le Daily Monitor », confirme une étudiante de Kampala, Mackline, dans un anglais fluide.

Ainsi, les seuls journaux à diffusion nationale sont en anglais : The Daily Monitor, New Vision, The East African, The Independent, The Observer, pour les principaux. Appartenant chacun à des organismes de presse différents et poussés par les intérêts économiques, ils n’ont pas d’autres choix que de publier en anglais. Ayant vocation à traverser les différents groupes ethniques dans un pays où justement, chaque ethnie a sa propre langue, ils sont in fine publiés dans la langue des populations aisées et éduquées, plus susceptibles de s’intéresser à la presse et d’acheter un journal.

Un stand de journaux comme on en trouve dans les grandes villes en Ouganda, Kampala, 2009, Crédits Photos : Flickr

Un stand de journaux comme on en trouve dans les grandes villes en Ouganda, Kampala, 2009. Crédits Photos : Flickr/CC commons/Rachel Strohm

La diversification linguistique de la presse sous contrôle gouvernemental

Un organe fait exception : le Vision Group, propriétaire du New Vision. En effet, le groupe publie aussi Bukkede (en luganda, parlé dans la région centrale du Buganda), Orumuri (en runyankole/rukiga, dans le sud-ouest de l’Ouganda), Etop (en ateso, dans le nord-est du pays et particulièrement vers la frontière kenyane) ainsi que Rupiny (en acholi, dans le nord frontière du Sud-Soudan du pays). Il s’agit, peu ou prou, des quatre grands groupes linguistiques de l’Ouganda, en dehors de l’anglais.

Si ces quatre versions traduites de New Vision permettent un meilleur accès à la presse à une partie significative de la population, une bonne partie en reste exclue. Les quatre langues utilisées représentent les principaux groupes linguistiques présents en Ouganda, et couvrent donc en théorie la quasi-totalité du pays. Le luganda (Bukkede) est issue des langues bantoues, tandis que l’acholi et l’ateso (Etop et Rupiny) sont des langues nilo-sahariennes (ou soudaniques). Le runyakitara (Orumuri), quant à lui, est une langue standardisée de façon à agréger les différentes langues parlées dans le sud-ouest du pays. Cependant, lesdits groupes contiennent eux-mêmes plusieurs langues ou dialectes avec leurs spécificités, et la compréhension d’une langue à l’autre peut n’être que partielle.

Cette propension qu’a Vision Group à diversifier ses langues de publication pour toucher un public le plus large possible, n’a finalement rien d’un hasard, puisque le groupe est majoritairement détenu par le gouvernement ougandais. Dans un pays qualifié de « régime hybride » par The Economist dans son indice de démocratie et situé à la 97ème place du classement mondial de la liberté de la presse 2015 de Reporters Sans Frontières, la situation interroge, entre démocratisation de la presse et propagande gouvernementale.

En 2013, le journaliste et directeur du Hub for Investigation Media, Edward Ronald Sekyewa, pointait du doigt cette ambiguïté : « New Vision est dirigé par Vision Group, lui-même sous le contrôle du gouvernement et se construit progressivement un puissant conglomérat médiatique avec quatre autres journaux publiant en langues locales, trois chaînes de télévision, trois stations de radio dans la capitale, en plus de posséder au moins une radio locale dans chacune des régions du pays. Tous sont des stricts porte-paroles du gouvernement, et leur dirigeants n’autoriseront aucun opposant politique ou activiste à utiliser ces plateformes pour atteindre les masses ».

Les journaux, symptômes de la division ethnolinguistique

Une situation d’autant plus compliquée que le gouvernement ne mène aucune politique linguistique à proprement parler, ou tout du moins, une politique de minorisation des langues locales au détriment de l’anglais voire du swahili. Ces deux langues, qui sont érigées en langues nationales par le gouvernement, n’ont jamais véritablement obtenu l’adhésion de la population attachée, par choix ou par défaut, aux langues locales. Si l’anglais s’impose de force par la volonté des élites, le luganda s’invite de plus en plus comme langue de l’information.

Langue de la première ethnie du pays (les Baganda), elle est de plus parlée dans la région de la capitale Kampala, et jouit donc d’une position privilégie par rapport aux autres langues tribales. Ainsi,  certains proposent de faire du luganda la langue nationale. Cependant, la quasi-totalité des autres ethnies s’élèvent contre ce qui constituerait, selon elles, une injustice. La polémique est révélatrice de la division ethnolinguistique.

Elle risque également de faire perdurer la situation compliquée de la presse ougandaise. Un constat d’autant plus frappant à l’approche de l’élection présidentielle en février. Le président Museveni, au pouvoir depuis 1986, devrait rempiler pour 5 ans de plus à la tête du pays. Et ce, bien aidé par une presse nationale qui peine à s’affranchir de la tutelle gouvernementale et surtout à toucher large audience dans le pays. 

Ronan Jacquin

 

Une réflexion au sujet de « En Ouganda, journaux et habitants ne parlent pas la même langue »

  1. j’apprécie cette évolution médiatique en Ouganda. bien sûre il y a encore du chemin à faire . Mais je contaste avec regret qu’il y a aucun espace pour la langue aussi importante comme le Français.

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