Ouganda, parle-moi de toits

Affichant depuis plus de 10 ans une croissance entre 6 et 10%, l’Ouganda se développe à toute vitesse. Mais le développement du pays produit également ses laissés-pour-compte dont le niveau de vie contraste fortement avec celui des plus aisés. Et ça se voit, sous les toits.

Kampala depuis le minaret de la Grande Mosquée, Kampala, Novembre 2015, Crédits photos : CrossWorlds/Ronan

Kampala depuis le minaret de la Grande Mosquée, Kampala, Novembre 2015. Crédits photos : CrossWorlds/Ronan Jacquin

 

Ainsi, à côté des toits en briques, solides et imperméables des maisons, immeubles et malls de Kampala, subsistaient nombre de places, bidonvilles ou commerces, aux toitures beaucoup plus incertaines, le plus souvent composées de plaques de tôle mais aussi de planches de bois, disposées en une configuration plutôt bancale pour former un toit plus ou moins solide. En 2009 déjà, d’après l’ONU, 60% de la population urbaine vivait dans ce qui s’apparente à un bidonville.

Un bidonville pendant l'averse lors de la saison des pluies, Kampala, Novembre 2015. Crédits photos : CrossWorlds/Ronan Jacquin. Crédits graphisme : Théo Depoix-Tuikalepa

Un bidonville pendant l’averse lors de la saison des pluies, Kampala, Novembre 2015. Crédits photos : CrossWorlds/Ronan Jacquin. Crédits graphisme : Théo Depoix-Tuikalepa

Vivre sous un toit de tôle

Les quartiers populaires et les bidonvilles de la capitale (Katanga, Wandegeya et Mulago) couvrent une très grande partie de la surface de Kampala. Ils représentent la majorité de cette population urbaine et se développent là où les terrains sont disponibles, sans grande préoccupation vis-à-vis des règles d’urbanisme.

Dans ces quartiers, le logement rythme en grande partie la façon de vivre quotidiennement. En particulier en cette période de saison des pluies : Kampala, située quasiment au niveau de l’équateur, reçoit en moyenne 300 averses par an.

Et comme beaucoup, Kasule, lycéen de 19 ans, en pâtit. « Quand il pleut, on doit déplacer les lits et les meubles car il y a des trous entre les poutres en bois et les plaques de tôles ». Cet aîné d’une fratrie de trois enfants aimerait bien réparer le toit de sa maison, mais sa famille manque d’argent. « Il n’y a pas beaucoup de foyers avec de vrais toits solides par ici, donc c’est le même problème pour tout le monde. »

Il retourne à sa lessive, à l’extérieur de sa maison aménagé en laverie. Car comme beaucoup, son logement se réduit au minimum (souvent une seule pièce à vivre comprenant le strict nécessaire) et une grande partie de leurs activités ménagères se font à l’extérieur.

Son quotidien est à l’image de sa maison, et il doit compenser les carences financières en travaillant et en se débrouillant autant que possible. « Le matin je fais la lessive de la famille, je lave les vêtements de mon père, je nettoie la maison. Ensuite, normalement, je vais en cours et j’amène ma propre nourriture. En ce moment les cours sont finis, donc en attendant les examens je travaille comme porteur, j’aide à décharger les camions… »

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Kasule Edward Paul, 19 ans, Kampala, Novembre 2015. Crédits photos : CrossWorlds/Ronan Jacquin

 

Twaha, 58 ans, vit aussi dans ce quartier. Lui aussi doit éviter les bourrasques de pluie. Mais sa situation est un peu différente. Il travaille au ministère du Tourisme, ce qui l’oblige à vivre à Kampala en début de semaine, sous ces toits de fortune. Mais en fin de semaine, il part retrouver sa famille et sa vraie maison dans un village à 30 km de Kampala. « Elle est bien mieux, plus grande, plus moderne. Il y a même des panneaux solaires sur le toit, qui est en dur ! Ça me permet de produire de l’électricité pour alimenter la télévision et la radio. »

Twaha Kasirye, 58 ans, Kampala, Novembre 2015, Crédits Photos : CrossWorlds/Ronan Jacquin

Twaha Kasirye, 58 ans, Kampala, Novembre 2015, Crédits Photos : CrossWorlds/Ronan Jacquin

Balade avortée à l’ombre des toits en dur

Dans les quartiers résidentiels, les toits sont moins accessibles. Les maisons ne donnent jamais directement sur la rue, sont systématiquement entourées d’un mur haut avec portail, bien souvent surmonté de barbelés et protégées par des gardes employés par une société privée, qui équipe ses salariés avec des mitraillettes et autres matraques efficacement dissuasives. Du coup, difficile d’aller à la rencontre des gens quand ceux-ci ne sont pas visibles et encore moins disposés à discuter.

 

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Une maison solidement protégée dans le quartier de Nakasero, Kampala, Novembre 2015, Crédits Photos : CrossWorlds/Ronan Jacquin

 

Les toits sont l’illustration d’une ségrégation socio-spatiale nette à Kampala. Dans un quartier comme celui de Wandegeya, où je vis, le logement se réduit au strict minimum (un lit, quelques affaires) et une grande partie de la vie quotidienne se déroule dans la rue. Quoiqu’on veuille faire (manger, surfer sur internet, coudre un vêtement, prendre un transport en commun), il y aura toujours un marchand ou une enseigne approprié dans la rue pour nous éclairer et compenser le fait que les gens ne peuvent pas en disposer de façon privée. Le tout dans une atmosphère qui donne parfois le tournis.

A l’inverse, en se promenant à Kololo ou à Nakasero, entre les habitations privées, les sièges d’entreprises et les ambassades, difficile de croiser un magasin ou un vendeur de rue, tandis que les résidents se déplacent en voiture ou ne se déplacent pas.

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Une maison entourée d’un mur surmonté de barbelés dans le quartier de Nakasero, Kampala, Novembre 2015, Crédits Photos : CrossWorlds/Ronan Jacquin

 

De part et d’autre des collines

La fracture socio-spatiale est donc déjà bien prononcée entre le centre-ville riche et résidentiel et le reste de la ville constitué de bidonvilles qui s’étendent au gré des grands axes routiers partant de Kampala. Ajoutez à cela le fait que Kampala est une ville construite sur un territoire constitué de collines et de vallées, et vous obtenez un nouvel élément de rupture dans la séparation quartiers riches/bidonvilles puisque les premiers trustent les sommets quand les seconds s’établissent à leur pied. Un contraste saisissant renforcé par l’absence de planification urbaine de la part du pouvoir politique. En effet, avoir un toit n’est pas seulement le marqueur d’appartenance à une certaine classe sociale, mais aussi le reflet de la voie que le pays semble prendre.

Une fracture grandissante sous l’action du gouvernement

Adepte de la politique du laissez-faire recommandée par le FMI et les bailleurs de fonds internationaux, le gouvernement ougandais s’est lancé depuis la fin des années 1990 dans une politique de privatisation des terrains et des logements à Kampala, provoquant l’arrivée de nombreux investisseurs et promoteurs, la flambée du prix de l’immobilier sous l’effet de la spéculation foncière et in fine le recul des bidonvilles (20% de la superficie de la capitale) vers les zones les moins prisées.

Un développement à deux vitesses avec des conséquences directes pour Kasule : « Je suis un peu envieux quand je vois les belles maisons des riches. J’aimerais appartenir à la même catégorie qu’eux, mais je sais que c’est impossible ». Pourtant, il ne s’interdit pas de rêver d’un avenir meilleur: 

« L’an prochain, j’aimerais bien faire des études pour devenir ingénieur civil et améliorer la vie des gens ». 

Un pari pour le moins osé compte tenu des frais d’université élevés. Une réalité que le toit sous lequel il vit lui rappelle sans cesse. 

Ronan Jacquin

 

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