Pour que le ciel polonais ne me tombe pas sur la tête

Crédits photo : Valentin Jędraszyk. Crédits graphisme : Théo Depoix-Tuikalepa

Crédits photo : Valentin Jedraszyk. Crédits graphisme : Théo Depoix-Tuikalepa

 

Cracovie, en raison de sa proximité géographique avec la chaîne de montagnes des Tatras, connaît des hivers particulièrement glacials au cours desquels la neige tombe en abondance. Pour éviter que le ciel ne leur tombe sur la tête, les architectes de tous les pays et de toutes les époques, ont su rivaliser d’ingéniosité pour doter les constructions de la ville de toits capables de résister à de telles précipitations. 

Le toit de Wawel, le château le plus célèbre de Pologne

Vue sur le château de Wawel et la Vistule (Cracovie,Pologne,23 novembre 2015). Crédits photo : CrossWorlds/Valentin Jędraszyk

Vue sur le château de Wawel et la Vistule (Cracovie, Pologne, 23 novembre 2015). Crédits photo : CrossWorlds/Valentin Jedraszyk

 

Il est 16h02 et déjà les rayons du soleil ne parviennent plus à percer l’épaisse couche de « smog » qui embaume la ville depuis plusieurs heures. Dans l’obscurité ambiante, une imposante masse revêtue d’un écrasant couvre-chef rougeoyant se dresse. Le château de Wawel, et son toit en tuiles, résiste à la dissolution dans le brouillard qui gagne pourtant l’ensemble des autres édifices du quartier. Ce soir, sans doute sous l’effet des projecteurs installés au pied du château, ce toit brasille d’un rouge feu assez caractéristique. Wawel, véritable torche, subjugue par son éclat la cité qui, comme tous les jeudis, se prépare à voir sortir une partie des 160 000 étudiants qui vivent en ses murs. Une fois les remparts franchis et la colline gravie, l’on pénètre dans une cour intérieure depuis laquelle la vue dont on dispose sur cet immense toit nous permet de constater à quel point ce dernier, par son aspect massif tranche avec la finesse du reste de la construction. D’une teinte assez monotone, en tuile plate à queue de castor, le toit du Wawel avec son abrupte pente constitue une véritable singularité.

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La cour à arcades du château de Wawel. (Cracovie, Pologne, 23 novembre 2015)  Crédits photo : CrossWorlds/ValentinJedraszyk

 

Deux architectes italiens à la cour du roi polonais

La raison d’un tel choix architectural ? Saut dans l’Histoire.

En 1499, après qu’un incendie fut venu détruire le précédent château gothique, les deux architectes italiens présents à la cour du roi Sigsmund Stary I décidèrent de transformer l’édifice en véritable palais de la Renaissance. Cette évolution, caractérisée notamment par la construction d’une cour intérieure à arcades sur le modèle de ce qui se faisait alors en Toscane, comporte plusieurs originalités qui démontrent que la Renaissance polonaise s’est rapidement émancipée de ses racines italiennes pour s’adapter aux réalités et aux traditions locales. Une des particularités se trouve être la forme du toit du château, imposée par la réalité hivernale et qui se distingue fortement des toits « à l’italienne » à faible rampant que l’on observait alors en Italie.

Les bâtisseurs italiens, Francisco de Florence et Bartolomeo Berrecci, se sont vite rendus compte qu’implanter ce qui se faisait « au pays » à l’époque sans s’adapter aux conditions climatiques locales était une pure folie. Ainsi ayant à l’esprit les hivers polonais, ils adjoignirent au château un toit beaucoup plus pentu et beaucoup plus costaud permettant à la construction de résister aux fortes chutes de neige, fréquentes dans cette région d’Europe.

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Le toit du château de Wawel. (Cracovie, Pologne, 23 novembre 2015). Crédits photo : CrossWorlds/ValentinJedraszyk

 

Des toits pour se protéger du ciel

A l’image des toits du château de Wawel, ceux des habitations de la ville de Cracovie sont également pensés pour résister aux hivers rugueux et aux fortes chutes de neige. En s’éloignant des hauts édifices du centre historique et touristique, l’on remarque que sur les toits des habitations les plus modestes, comme sur celles des plus fastueuses, l’on trouve une petite barrière de protection disposée à l’extrémité de la toiture. Elles sont appelées « bariery przeciwśniegowe » ou « clôture à neige » en français et se déclinent en plusieurs formes et gabarits. Leur fonction première est d’éviter que les gouttières des habitations ne soient mises sous pression par les kilos de neige s’écoulant du toit et ne cassent.

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Le toit d’un bâtiment de Cracovie, équipé d’une clôture à neige. (Cracovie, Pologne, 23 novembre 2015). Crédits photo : CrossWorlds/Valentin Jedraszyk

 

Mais en discutant avec les Cracoviens et en les questionnant sur le sujet, l’on apprend que l’utilité de ce garde-fou est des plus capitales pour la vie des habitants ainsi que pour la sécurité de leurs biens matériels. En effet, dans un pays où les températures peuvent descendre sous la barre des -20°C, il est fréquent que la glace s’accumule sur les toits des bâtiments. Ainsi c’est pour éviter que subitement un pan de glace, un tas de neige ne s’abatte sur la tête des passants, ou ne détruise les véhicules stationnés en contrebas, que l’on dispose cette petite barrière. D’autres aménagements, comme les crochets à neige disposés en quinconce sont également monnaie courante en Pologne.

Des contrôles deux fois par an

Les Polonais prennent très au sérieux la sécurité de leurs toits, surtout après la catastrophe de Chorzów-Katowice qui a bouleversé le pays en janvier 2006. Alors que le hall d’exposition de la ville abritait un rassemblement de colombophiles, le toit du bâtiment s’était effondré sous le poids de la neige et de la glace. Cette catastrophe avait alors coûté la vie à 65 personnes et avait provoqué plus de 170 blessés.

Pour éviter qu’un tel accident ne se reproduise, depuis 2007 la loi polonaise oblige les propriétaires des grands bâtiments (superficie de plus de 2000 m² / toit de plus de 1000 m²) à soumettre leurs biens à deux contrôles techniques par an -avant et après l’hiver- pour vérifier leur solidité.  Des déneigements des toits sont également organisés de manière régulière lors des grands épisodes neigeux.

Ainsi, la neige que les touristes de passage en Pologne appellent de leurs vœux, et qui donne cette atmosphère si magique à la ville de Cracovie l’hiver, est donc une source de complications et de dangers auxquels on ne songe pas au premier abord. Pourtant, depuis des siècles, les architectes de la ville et du pays ont réfléchi à ce problème et ont appris à composer avec cette réalité – quitte pour cela à transiger avec les règles de la sacro-sainte Renaissance italienne.

Valentin Jedraszyk

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