Pourquoi les Roumains aiment-ils tant détester la série Las Fierbinţi?

Chaque année, CrossWorlds s’emploie à vous faire découvrir le monde à travers de nombreuses paires d’yeux. Suivez les yeux d’une dizaine de nos correspondants, rivés sur la télévision dans leur pays.

Chaque mardi et jeudi, à 20h30, Las Fierbinţi rassemble environ 2 millions de Roumains devant leur télévision. Cette série dépeint la vie des habitants d’un petit village de la Roumanie rurale depuis 2012 et compte déjà 14 saisons. Forte de son succès, la série roumaine en a même inspiré d’autres au-delà de ses frontières. A mi kis falunk en Hongrie ou encore Horná Dolná en Slovaquie caricaturent de la même manière la vie rurale pour faire rire les téléspectateurs. Elle bat donc des records d’audience ; pourtant beaucoup réagissent à son évocation avec rires ou moqueries.
Images promotionnelles CC / Pro TV

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La série se déroule dans le village de Fierbinţi et raconte la vie sociale, amoureuse et politique de ses habitants, peu nombreux. L’univers de la série reflète la petite taille du village. Les personnages principaux sont une dizaine et l’action tourne autour de deux pôles géographiques : la mairie et le bar du village tenu par Bobiţă, patron haut en couleurs, quadragénaire moustachu, toujours en chemise hawaïenne et un chapeau de paille sur la tête. « Les personnages sont vulgaires et semblent ‘retardés’  », commente Mariana, la cinquantaine, secrétaire dans une université de Cluj-Napoca .

« La série est tellement stupide qu’elle en devient énervante, les personnes qui la regardent ne sont pas des intellectuels », ajoutent Liviu et Cristiana, 22 et 19 ans, tous deux étudiants en ingénierie informatique.

Il est vrai que les personnages sont de réelles caricatures : il suffit de jeter un œil à la série pour s’en rendre compte. Par exemple, le personnage Giani a vécu en Italie puis est revenu au village. Il cherche à tout prix à montrer sa différence en faisant sans cesse référence à ses soi-disant aventures et succès en Italie, ou en affichant un style vestimentaire différent. Ou encore Vasile, le nouveau maire qui ne respecte pas la loi mais veut contrôler et moderniser le village tout en prenant des décisions saugrenues. Dans un épisode, il décide par exemple d’offrir 3000 euros aux couples qui réussiront à avoir des triplés, dans le but d’augmenter le taux de natalité du village.

Feuilleton et critique politico-sociétale

La série utilise l’humour et la caricature pour critiquer l’actualité sociale et politique de la Roumanie. Mais, selon Liviu, “la critique ne fonctionne pas car elle manque de subtilité, les références à l’actualité ne servent qu’à attirer les spectateurs”.

Les amateurs de la série ne sont pourtant pas d’accord : Raluca, vétérinaire trentenaire, la trouve “amusante” et pense que c’est “une bonne satire de la vie politique”. Dana, professeure d’université, explique que la série utilise une typologie de personnages qui représentent les habitants de zones rurales : Robi, le policier stupide et fier qui fait de l’excès de zèle dans son application intransigeante de la loi, ou encore Gianina, jeune fille naïve qui rêve de devenir une star pour être admirée et qui imite donc l’attitude et le style de celles qu’elle regarde à la télévision.

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Vexante, la caricature ?

« N’est-ce pas vexant de se voir ainsi caricaturé ? » À cette question, tous les Roumains interrogés en ville répondent : “Nous ne sommes pas ces personnages, nous connaissons des personnes qui sont comme ça, mais pas nous, nous ne sommes pas comme ça.”

Cette série les autorise donc à rire de la vie rurale sans jamais s’y identifier. Notons qu’en Roumanie, 46 % de la population vivait en zone rurale en 2017 selon les chiffres de la Banque Mondiale. La série permet aux urbains de se distancier de leurs compatriotes. Les comédies permettent, grâce à leurs personnages stéréotypés, d’opérer une catharsis de notre attirance pour les plaisirs simples et non-intellectuels.

Zoltan, 26 ans, ingénieur assistant, regarde la version hongroise avec sa fiancée uniquement dans le but de se relaxer et de se divertir. Il avoue que, ce qui lui plaît, c’est de regarder d’autres personnes faire des choses stupides qu’il ne ferait jamais. Il compare ce type de séries à la musique dite commerciale comme le manele, genre musical populaire de Roumanie. “Tout le monde nie écouter ce type de musique, pourtant si elle passe durant une soirée tout le monde connaît les paroles.”

Las Fierbinţi peut donc être un bon exemple du snobisme culturel : beaucoup se défendent de la regarder, mais la majorité des Roumains est capable d’expliquer la trame de l’histoire. Certains la critiquent pour sa prétendue stupidité, d’autres louent son humour et ses références à l’actualité politique. La moquerie, voire le mépris d’une certaine classe sociale se retrouvent pourtant chez presque tous, comme si l’humour et l’écran leur permettaient à la fois de s’immiscer dans son quotidien et de s’en distancier.

Fanny Goerlich 

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