Noël chrétien, Jésus indien

Alors que les plus belles avenues de Paris se parent d’orgueilleuses décorations, une minorité d’Indiens chrétiens prépare Noël avec bien plus de sobriété.

En Inde, il y a bien les malls flambant neufs dont les stores où de grandes marques occidentales profitent de l’occasion pour faire quelques promotions « de Noël ». Mis à part ces faits isolés et cantonnés aux grandes villes les plus riches, bien peu d’éléments nous rappellent la période de l’avent, pas même un calendrier dont on pourrait chaque jour ouvrir une case pour avoir un chocolat.

Jésus et Vishnu, le soir de Noël, dessiné par Seth MacFarlane

Jésus et Vishnu, le soir de Noël. Crédits dessin: Seth MacFarlane

 Une minorité chrétienne en Inde

Profitons donc de cette série consacrée à Noël pour nous intéresser à l’existence d’une minorité dont la population (entre 1,5 et 2,5 millions d’habitants) se noie chaque jour un peu plus dans le flot des 900 millions d’Hindous et 200 millions de musulmans vivant sur le territoire indien.

L’existence d’une minorité chrétienne n’est en soi pas étonnante et remonte à la colonisation de l’Inde au XVIe siècle par les Portugais. Plus précisément, des congrégations Jésuites s’implantèrent en premier sur le territoire dans l’actuel Etat de Goa.

On pourrait croire que l’existence d’une minorité chrétienne soit le fait de la colonisation Britannique, mais l’obédience catholique de cette population atteste du contraire. Cela met également en relief l’absence d’échanges culturels durant plus d’un siècle de colonisation, entre Britanniques et Indiens. La répartition de la population catholique dans le pays témoigne du même fait : environ la moitié (dépendant des estimations) des catholiques habite à Goa, où, fait notable, la population hindoue est démographiquement repassée devant la population chrétienne durant la dernière décennie. Le reste de la population se répartit dans quelques centres du Sud de l’Inde qui furent par le passé des comptoirs français ou portugais ; de Mumbai à Pondichéry ou Cochin en passant par le Kerala, Etat le plus riche et éduqué d’Inde où une extrême tolérance religieuse est observée.

Jésus, une réincarnation de Vishnu ou le polythéisme védique « pour les nuls »

On entend souvent dire que les Hindous considèrent Jésus comme une réincarnation de Vishnu sans comprendre véritablement de quoi il s’agit. L’hindouisme, ou plus justement la tradition védique, postule l’existence de milliers de Dieux dont la plupart sont des réincarnations d’entités plus fondamentales. Shiva, dont le nombre de réincarnations est infini, est par exemple considéré comme le destructeur, mais dans une logique cyclique, la destruction s’accompagnant nécessairement de la création, il est donc également vénéré sous la forme du linga : phallus inséré dans un récipient, symbole du sexe féminin.

On retrouve ainsi dans le panthéon védique une structure de pensée selon laquelle un phénomène, une manifestation du créé ne peut exister sans son opposé. En voici une preuve étymologique : « a-mor » et « mor-tis » ont une racine commune postulant un lien évident entre amour et mort tel qu’il est symbolisé en Shiva.

Une linga dans un temple en Inde, le 14 février 2008. Crédits photo: flickr/CC/André Mellagi

Une linga dans un temple en Inde, le 14 février 2008. Crédits photo: flickr/CC/André Mellagi

 

Le polythéisme védique n’est pas une vénération d’entités supra-naturelles à l’origine de la création comme dans d’autres formes de polythéisme. Dans une logique hiérarchique, les Dieux se placent au dessus des hommes qui eux même se placent au dessus des animaux, eux-mêmes au dessus des végétaux etc. Mais qu’existe-il alors au dessus des Dieux ? En d’autres termes ; sur quel fondement s’institue cette hiérarchie ? Les dieux ne sont que des formes plus pures que les hommes puisqu’ils ne sont pas soumis aux continus temporels et spatiaux comme l’est le reste de la création. Il n’en demeure pas moins qu’ils ne sont que des manifestations de la création, de Brahma : principe transcendantal sur lequel repose lemanifeste et le nonmanifeste.

Concepts chrétiens et concepts hindous, curieusement familiers

Suivant cette brève explication on pourrait être tenter de voir une tendance au monisme sous-jacent dans l’hindouisme, c’est-à-dire une doctrine qui conçoit l’univers comme un tout, et qui ne sépare pas le monde matériel du monde psychique comme le fait le dualisme. Mais ce serait là une conclusion trop rapide.

Plutôt que le monisme, certains textes sacrés mentionnent l’existence d’un « non-dualisme », puisque ce qui n’est pas « deux », ne saurait être « un ». Ce déroutant postulat se base sur l’observation que pour qu’un phénomène existe, il doit exister auparavant deux forces entrant en interaction et dont le phénomène manifesté n’est que la résultante. Le monisme à proprement parler est donc exclu sur une base logique : 1x1x1x1x1… = 1. L’unique ne peut donc être à la base de la création, ou : le « non duel » n’est pas « un » mais « trois ».

Voilà une conclusion aux accents familiers et qui nous ramène également à notre sujet. Afin d’éviter toute théorie tendancieuse, bornons nous à remarquer que le concept de tri-murti indien est très proche de celui de trinité chrétienne. On y retrouve Shiva le destructeur dont émerge la création ou Brahma et Vishnu la tendance « orbitante » ou bien le conservateur.

L’analogie peut se poursuivre ; Dieu le père est considéré comme le créateur mais aussi le destructeur dont la colère peut noyer le monde comme en témoigne le pauvre Noé, l’allégorie du Linga est une substitution de l’organe génital procréateur à celle de la figure tutélaire du Père. Vishnu le préservateur se réincarne pour guider les hommes lorsque ceux-ci sont en proie au doute, à l’hésitation, il correspond ainsi au Fils délivrant les hommes du péché : le rédempteur. Enfin Brahma, le créateur ou bien la création est selon le principe « non-duel » la résultante des deux autres éléments de la tri-murti, il correspond ainsi au Saint-Esprit qui procède selon les textes à la fois du Père et du Fils.

L’existence d’une minorité chrétienne et indienne (non-blanche) n’est donc en réalité pas le fruit d’une conversion forcée ou brutale des populations locales mais une identification de certains concepts chrétiens avec des concepts védiques par les Hindous eux-mêmes. Chaque Hindou choisit traditionnellement de vénérer particulièrement un Dieu. Sous cet angle les chrétiens sont perçus comme des adeptes de Vishnu puisque le christianisme se base sur la croyance en la trinité certes, mais le culte est lui centré sur la personne du Christ.

L’hindouisme, une leçon de tolérance

C’est une jolie leçon que donne ainsi l’hindouisme au christianisme : face au dogmatisme que le culte de l’unique impose (l’un existe contre le multiple), le non-dualisme Indien accepte toute autre religion comme une manifestation particulière d’un des éléments de la tri-murti*. Une leçon d’autant plus belle que le christianisme continue d’être pratiqué en Inde dans un rapport contenu/contenant avec la tradition védique.

Cela explique également pourquoi à Goa, dans la cathédrale de BomJésus (Bon-Jésus, comme Bonne-Baie ou Bombay) des Hindous jouent les guides et expliquent avec une ferveur surprenante le miracle de Saint François-Xavier donc le corps – qui fut enterré et déterré trois fois en quatre siècles – demeure aujourd’hui intact, exposé aux flashs incessants des touristes. Car dans cette logique, il n’existe pas de vrai ou de faux Dieux, mais seulement d’autres avatars d’un même phénomène divin, le grand mystère.

La basilique Bom Jésus à Goa en Inde, le 1er janvier 2007. Crédits photo: flickr/CC/R Muthusamy

La basilique Bom Jésus à Goa en Inde, le 1er janvier 2007. Crédits photo: flickr/CC/R Muthusamy

 

 

 

Un très joyeux Noël à tous.

Paul Henry Schiepan

*Note: on pourrait penser qu’il s’agit dune contradiction compte tenu de la relation ambigüe entre hindous et musulmans, mais à la base de ces tensions se trouvent des motifs historiques, économiques ou politiques et non purement religieux. Les rares guerres religieuses qui eurent lieu entre royaumes hindous et musulmans furent toujours déclenchées par les royaumes musulmans – cela confirme nos dires.

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