QR, talkie-walkie, rencontres… Récit d’une journée avec WeChat en Chine

Il est 7h15, le réveil sonne. Les yeux ensommeillés s’entrouvrent, encore recouverts d’un léger voile brumeux. Tâtonnant à l’aveugle sur la table de nuit, la main balaye l’air et fait tomber le téléphone mobile. D’un mouvement énergique et instinctif, le corps entier se détache du lit pour aller trouver enfin le portable. Le pouce appuie mécaniquement sur la touche « arrêt », mettant brusquement fin à la sonnerie aiguë et agressive. C’est le début de la journée en Chine.

Un étudiant, une chambre, un téléphone

Encore endormi, il est temps de briser l’intimité nocturne et d’en sortir en laissant les doigts pianotés sur l’écran smartphonien, reflétant le visage fatigué et les cheveux noirs de jais en bataille. Neufs messages en attente et deux messages vocaux sur WeChat, le premier lien avec le monde extérieur. C’est l’application gratuite de messagerie rapide lancée par Tencent, acteur majeur de l’internet chinois, en janvier 2011.

Car ici, en Chine, pas de Whatsapp et encore moins de Facebook Messenger. La police politique censure un nombre démentiel de sites internet auxquels l’accès est interdit. Pares feux, blocages de contenus empêchant le routage d’adresses IP et proxies placés aux passerelles internet bloquent tout ce qui ne convient pas à la politique du Parti Communiste Chinois. Alors ils ont créé WeChat, devenu ultra populaire, disponible en plusieurs langues, qui compte plus de 650 millions d’utilisateurs dont 570 millions actifs en Chine.

L’esprit émerge, le corps s’éveille et avec lui un monde virtuel parallèle : il faut répondre aux messages. C’est gratuit et rapide, il suffit simplement d’avoir un accès internet. C’est un style de vie, que 86% des utilisateurs chinois âgés de 18 à 35 ans, ont adopté selon Grata, un éditeur de CRM. Une espèce de « nomophobie » chinoise, la nécessité chez les jeunes d’être branchés 24h sur 24h.

téléphoneFonctionnalité « Moments » de Wechat. Crédits photo: CrossWorlds/Anaïs Vassallo

Une cantine, deux baozi, un téléphone

L’estomac gargouille, l’appétit se fait sentir. Il est 8h15. Le moment est venu, après avoir fait sa toilette matinale, de se rendre au réfectoire universitaire. L’air est frais, le campus encore vide. De la cantine s’échappent des odeurs de baozi et bouchées vapeurs. Une fois le plateau repas sur la table et le petit déjeuner entamé, le téléphone est sorti de la poche. Il est l’heure d’aller faire un tour sur la fonctionnalité « Moments » de Wechat.

Sur le fil d’actualité similaire à celui de Facebook, les doigts glissent et font défiler les photos et statuts postés la veille par des contacts, tandis que les yeux les suivent avec intérêt. Utiliser Wechat sur le téléphone, c’est rester connecter avec ses amis, sa famille. C’est suivre, de près ou de loin, l’évolution de la vie de chacun. Mais c’est également pouvoir visualiser et se tenir au courant de toutes les nouveautés et promotions de grandes marques, de journaux qui possèdent eux-mêmes leur compte Wechat. Des banières de marque Burberry et Channel se fondent entre les grands titres du quotidien national Xinhua. Chacun est libre de s’abonner à ce qu’il lui plait. En revanche, Wechat impose une limite en terme de publications quotidiennes que les grandes marques peuvent envoyer à leurs “followers”. Ainsi, 55,2% des utilisateurs utiliseraient cette application plus de dix fois par jour.

Le ministère de la sécurité publique de la République Populaire de Chine reste malgré tout bien présent sur ce réseau social tandis qu’1,5% des publications sont censurées par la police politique, la Guobao. Le mot d’ordre est simple, garder l’œil et encadrer de près les sujets sensibles : sexe, religions, drogues, manifestations ou encore informations de l’étranger.

Un visage inconnu se pose en face, sur le banc opposé. Une discussion s’entame mais est vite coupée par la sonnerie des premiers cours qui retentit. Le téléphone réapparaît : après avoir fait connaissance, il faut maintenant s’ajouter sur Wechat. Grâce à un simple scan d’un code-barres individuel – le code QR- , un nouveau contact s’installe dans le répertoire Wechat. Chacun en possède un, il est lié au compte personnel de chaque utilisateur.

code qrCode QR individuel. Crédits photo: CrossWorlds/Anaïs Vassallo

 

Retour au talkie-walkie

Les cahiers se ferment, les crayons sont rangés et la chaise est poussée contre la table. Le prof a annoncé la fin du cours. Les étudiants chinois se lèvent dans le calme pour aller rejoindre pour certains le réfectoire, pour d’autres les restaurants alentours. Le teint pâle à la tignasse noir bien peignée se dirige vers la sortie du bâtiment, tout en dégainant son téléphone. Approchant son téléphone de sa bouche, cette dernière se met à formuler un rendez-vous pour le déjeuner « Je sors de cours. Rendez-vous dans 10 minutes au resto’ nouilles ? ».

C’est la fonctionnalité « Hold to Talk » qui est utilisée. Se rapprochant du talkie-walkie, il suffit de choisir un contact, d’appuyer sur un bouton, et d’adresser une note vocale. En Chine, environ 280 millions de minutes de messages audio sont enregistrés par jour, soit 578 années de communication téléphonique ! WeChat représente le présent et l’avenir du marketing mobile en Chine grâce à ses fonctionnalités simples et adaptées au quotidien.

 

Deux hommes pianotant sur leur téléphone. Crédits photo: CrossWorlds/Anaïs Vassallo

 

Taxi, factures et boules de gomme

En bord de retour, le taxi appelé s’arrête. D’une simple balade virtuelle sur Wechat et de deux clics rapides, un taxi est commandé. Cet outil Wechat permet de relier son compte bancaire et ses cartes à son compte Wechat : par mois, 70% des utilisateurs internet chinois effectuent des transactions en ligne sur leur mobile.

L’homme assis sur la banquette arrière de la voiture a les yeux rivés sur son écran : entre paiement de factures d’électricité – service public en Chine – et achat de billets d’avion pour les prochaines vacances, échecs, puzzles, cartes : plus de 70% des utilisateurs de l’application de messagerie mobile utilisent les jeux Wechat, au moins une fois par jour. 8500 applications sont en effet reliées à Wechat.

IMG_6428Un homme regardant un film sur son téléphone. Crédits photo: CrossWorlds/Anaïs Vassallo

Un bar, un verre, un téléphone

La lumière tamisée du bar laisse ressortir la luminosité des écrans de portable. Il est déjà 22h. Au moins huit téléphones sont sortis, tandis que dix autres sont prêts à être utilisés. A la moindre vibration dans la poche, contre la cuisse, la main ira dénicher l’objet dont on ne peut se séparer. Un homme chinois secoue de manière surprenante son téléphone, tandis qu’un autre tapote frénétiquement sur son clavier. Ces deux hommes sont tous les deux sur le volet « rencontres » de Wechat. « Shake ton téléphone, tu trouveras quelqu’un pas loin qui le shake également et qui est prêt à discuter », ou « cherche quelqu’un dans les environs, et débute la convers’ ! ». Wechat se transforme en Tinder à l’occidental, tandis que les discussions virtuelles avec des inconnus débutent. Une manière de vivre au 21ème siècle, la garantie d’exister socialement dans l’Empire du Levant.

Anaïs Vassallo

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