Quand les amours de Sherezade et Onur ont plus de succès au Chili que celles de Francisco et Daniela

Chaque année, CrossWorlds s’emploie à vous faire découvrir le monde à travers de nombreuses paires d’yeux. Suivez les yeux d’une dizaine de nos correspondants, rivés sur la télévision dans leur pays.

Sherezade et Onur sont les heureux protagonistes du feuilleton télévisé Las mil y una noches (Les mille et une nuits). Le titre et les prénoms des personnages évoquent davantage les légendes orientales que la tradition latino-américaine. Pourtant, depuis quelques années, des milliers de Chiliens se passionnent pour les aventures du couple devenu mythique. Alors, pourquoi cet engouement ? Comment les séries turques ont réussi à détrôner les fameuses telenovelas d’Amérique Latine, pourtant berceau du genre ?

Quand les productions turques détrônent les télénovelas historiques

Pour mesurer l’ampleur du phénomène, il faut d’abord revenir sur le succès des telenovelas au Chili. Los días jóvenes (1967) est considérée comme la première série chilienne obéissant à ce format,  des épisodes d’une demi-heure diffusés trois à quatre fois par semaine. Cependant, à cette époque, le paysage télévisuel est encore largement dominé par les importations brésiliennes et mexicaines, pionnières en la matière.

C’est à partir des années 90 que les téléséries chiliennes explosent, laissant de côté les productions étrangères. Deux chaînes se disputent alors le marché, Canal 13 et TVN. Pendant une quinzaine d’années, elles diffusent de nombreuses séries, parmi lesquelles ¿ Donde está Elisa ?, Brujas, Mujeres de lujo, ou encore Machos, sans souffrir d’aucune concurrence si ce n’est entre elles deux.

Puis, en mars 2014, les Chiliens voient débarquer sur leur petit écran Las mil y una noches, première série turque diffusée sur le canal de télévision chilien Mega. Elle rencontre vite un immense succès enregistrant des records d’audience. Face à un tel tour de force pour le moins inattendu, d’autres chaînes suivent le pas en diffusant des séries turques avec notamment Fatmagül, Amor Prohibido, Ezel etc. Aujourd’hui, le groupe Bethia, auquel appartient Mega, ne diffuse pas moins de treize “telenovelas turquas”.

Pour comprendre, mon premier réflexe a été d’interroger mes proches et collègues de travail. D’abord, je constate que les jeunes regardent peu la télévision, soit qu’ils n’en aient pas, soit qu’ils l’utilisent exclusivement pour regarder Netflix. Pour connaître le public des telenovelas, mieux vaut s’adresser aux Chiliennes de plus de cinquante ans. Je demande donc à Inés, la grand-mère de mon pololo ( petit ami en chilien), pourquoi elle délaisse les traditionnelles séries chiliennes pour les turques.

Des séries avec des valeurs

Il faut sans doute habiter ou avoir habité au Chili pour comprendre l’importance de la notion de valeur dans la société. Les Chiliens disent volontiers de certaines personnes qu’elles sont « bonnes » ou « mauvaises » : une personne est bonne si elle a de bonnes valeurs — famille, honneur, courage entre autres — justement présentes dans les telenovelas turques.

Ainsi, le personnage de Sherezade dans Las mil y una noches renonce à ses valeurs morales pour sauver son fils atteint d’une leucémie (au risque de spoiler ceux qui ne connaissent pas la série, Sherezade, moyennant contrepartie financière, accepte de passer la nuit avec son employeur). Elle renoncerait ainsi à sa dignité mais au nom d’une plus grande valeur encore, la famille ou encore le sacrifice, thème omniprésent dans la Bible et donc primordial dans une société chilienne encore très conservatrice. Lorsque l’on précise que Sherezade est veuve, on achève d’en faire une femme forte et courageuse, une héroïne des temps modernes.

Images promotionnelles / CC Kanal D

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Le bon, la brute et le truand

Sherezade n’est qu’un exemple parmi d’autres. Fatmagül, héroïne de la série éponyme trouve la force de se remettre d’un viol tout en continuant à s’occuper de son frère, l’ingénu Rahmi et ce malgré la présence d’une épouvantable belle-sœur, Mukaddes, qui prend les traits de la marâtre dans Cendrillon.

Vous l’aurez compris, dans les séries turques les personnages sont clairement identifiables : d’un côté, les méchants pétris d’intentions uniquement mauvaises, de l’autre les gentils dont la beauté n’a d’égale que leur bonté. Un schéma manichéen qui plaît au public visé.

De parfaits mélodrames

Les séries turques fascinent également car elles renouent avec le romanesque traditionnel. Idylle passagère ou passion éternelle, triangle voire pentagone amoureux, sentiments contrariés, retournement de situation : tous les ingrédients sont réunis pour faire de chaque épisode un petit bijou du genre mélodramatique. Ajoutons que les scènes de sexe sont quasiment inexistantes.

Par opposition, les telenovelas chiliennes nationales abordent des thèmes plus audacieux, tel que le trafic de drogue (narcotelenovelas). Mais Inés les juge trop violentes, érotiques et grossières. Elle reproche aux personnages de ne s’exprimer que par modismos (argot) dont l’espagnol du Chili offre un large éventail allant du plus affectueux à la pire des insultes. Or, en s’engageant dans cette voie, les telenovelas latino américaines ont délaissé leur principal public : les femmes de plus de 50 ans.

Une technique maîtrisée

Enfin, les séries turques sont de bonne qualité, que ce soit en termes d’image, de son ou de prise de vue. Par exemple, dans Fatmagül, la musique devient un personnage à part entière, s’appliquant à refléter les émotions des personnages, et la bande-son de Las mil y una noches a été vendue à des milliers d’exemplaires.

Les mouvements de caméra participent eux aussi du romantisme de la série. Les fans se souviendront sans doute de la déclaration d’amour d’Onur à Sherezade au milieu d’une forêt automnale aux couleurs orangées sur fond de concerto pour clarinette et cordes en La majeur. Le tout filmé au moyen d’un efficace travelling circulaire (ndlr : caméra qui tourne rapidement autour des personnages) à vous rendre malade, à moins que vous ne le soyez à cause de l’étalage de sentiments. Ajoutons qu’à l’acmé de la scène, un orage éclate au-dessus de nos personnages transis ; si vous n’avez pas encore éclaté en sanglots c’est que vous êtes un insensible de première classe.

Des séries pittoresques

Finalement, les séries turques n’auraient-elles pas autant de succès simplement parce qu’elles sont bien faites ?

Même si Inés ne l’évoque pas, on peut supposer que les séries turques plaisent aussi parce qu’elles apportent un brin d’exotisme là où la télévision chilienne est encore dominée par les productions latino-américaines.

Exotisme à la fois dans les décors et paysages du Moyen-Orient mais aussi dans les intrigues. Ainsi, El Sultan, diffusée à partir de 2014, met en scène les aventures du sultan Suleimán à la tête de l’empire Ottoman au XVIe siècle avec tout ce que cela implique de trahison et coup de Trafalgar, tandis que Fatmagül se démène dans une société turque largement dominée par les hommes.

On l’a vu, les séries turques plaisent aux Chiliennes de plus de cinquante ans parce qu’elles véhiculent des valeurs morales en phase avec leurs idéaux. Cependant, depuis quelques années, le pays est secoué par des mouvements étudiants féministes qui aspirent à un renversement des valeurs traditionnelles… jusqu’à détrôner Sherazade et Onur du petit écran ?

Clémence Hoepffner

Une réflexion au sujet de « Quand les amours de Sherezade et Onur ont plus de succès au Chili que celles de Francisco et Daniela »

  1. Super article, je viens d’arriver au Chili et je me disais que la dame qui m’accueille est trop accrochée à sa telenovela turque… Merci Clémence H je ferai lire

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