Oh vous, Ramallah, mes rues de joie, mes rues de peine…

Ramallah,

Je me réveille, tu es déjà toute agitée.

Plongée dans tes activités matinales, alors que je tente difficilement de décoller mes paupières et de mettre mon corps en mouvement… Déjà, les klaxons retentissent, les chauffeurs de taxi s’époumonent et se frittent pour de sombres histoires de virages, de clients volés, ou encore de files d’attente interminables, formées derrière de petits marchands d’amandes fraîches, de pains et de café, tirant leurs chariots sur cette même route. Je passe la tête par la fenêtre et te salue ô Ramallah….

Il est 8 heures. Et je te revois me dire que l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt.

Crédits photo : Delphine V.

Vue d’une fenêtre dans la ville de Ramallah en Cisjordanie. Crédits photo : CrossWorlds/Delphine V.

 

Je te rejoins dans ton mouvement.  Il est 9 heures.

Je descends les marches sales de mon hall d’immeuble, après avoir argumenté avec la serrure de la porte d’entrée pour qu’elle daigne se fermer et croisé quelques chebabs, accourant vers le café d’en haut. Me voici enfin dans tes rues et tes dédales grouillants.      Le soleil de ton pays me brûle les yeux et me pique le visage, l’odeur des pots d’échappement me donne la nausée, et les effluves de la clope de l’épicier d’en bas manquent de me couper le souffle. Parfois, je me demande vraiment ce que je te trouve.

Je regarde encore cette gigantesque publicité pour shampoing, croisant le regard de cette homme et de cette femme de papier aux couleurs burlesques : figés, faux, lisses et si peu humains… Tu as au moins le mérite de me faire rire avec ton côté bling-bling.

Et en ton sein, le slalom quotidien commence.

Les étudiants s’entassent dans les gros taxis jaunes, fonçant directement vers l’Université de Bir Zeit et coupant le rythme lent de tes grands-mères en habits traditionnels, chargées de fruits et de légumes. Le flux électrique et incessant de certains flâneurs qui semblent ne pas savoir où ils vont, de familles immenses en balade cumulant trois générations, ou de brochettes de jeunes filles aux voiles multicolore, me fait tourner la tête. Et je tente de cheminer dans la densité de tes trottoirs tant bien que mal, moi l’Occidentale, l’Autre, l’Etrangère dans les yeux de tes rues.

Pourtant, je connais bien ton jeu…  

Non, je ne croiserai ni ne soutiendrai le regard d’un homme, encore moins lorsqu’il a une petite vingtaine et qu’il est en groupe, mais je répondrai au « Salam Aleykoum ! » d’un vieux monsieur. Oui, je laisserai passer ces vieilles dames, quitte à descendre du trottoir, tout en évitant le coup d’épaule de leurs petites-filles, qui, jamais, n’adapteront leurs trajectoires à la mienne, ou ne s’excuseront après avoir écrasé mon pied.

J’arrive à Al Manara. Il est 9h05.
Lieu de rendez-vous, lieu où l’on se perd. Ton centre, ton repère ; phare brillant au sommet de tes formes, visage lunaire et fascinant qui, chaque jour, me regarde passer.
De vieux messieurs, le keffieh rouge ou noir sur la tête, se sont assoupis sur le minuscule carré d’herbe verte qu’il reste encore sur ta place, tandis que tes policiers locaux régulent la circulation à coup de « Doucement, Habibi ! »…
Ô Ramallah, je me souviens que c’est sur cet oeil rond qu’ils ont eut l’idée de border, non de fard, mais de grosses barrières de chaînes, chacun de tes trottoirs. Comme s’il n’y avait pas suffisamment de murs, de check points, d’obstacles à la liberté de mouvement des tiens… Comme si poser cette ingrate Qualandia, maillon incassable au milieu des quatorze kilomètres qui te séparent de ta tendre Jérusalem, ne suffisait pas. Tu t’es jouée de moi belle Ramallah, et j’ai trouvé ma liberté dans ta cage.
Je laisse les tiens déambuler sur les trottoirs. Ce n’est plus moi qui slalome mais les voitures et les taxis qui tentent d’éviter les piétons réfractaires. Je descends Rukab Street, bras élancé où alternent un nombre incalculable de boutiques, du petit épicier au magasins de vêtements de luxe en passant par le vendeur de glace ou l’artisan. Les vitrines étincellent de robes de soirée aux couleurs chaudes ou des monticules de bijoux qui s’y amassent. J’émerge tranquillement et me laisse porter par la rondeur de tes courbes et la sensualité de tes virages. Dernière pente avant la vieille ville, il est 9h10.

Ramallah Tarta.
Village au centre de ta jungle urbaine. Coeur de la belle, lorsque tes quartiers sont poumons. Tu es un mirage quotidien. Tantôt noyé dans l’atmosphère vibrante des premières heures du jour, tantôt, à la tombée de la nuit, dilué dans la fumée du narguilé parfum pomme-fraise pour finir troublé par quelques verres d’arak, lorsqu’il n’y a plus d’heure…
Pour beaucoup, c’est ici que réside ton âme palestinienne et en ces veines que circule encore un peu de ton authenticité et de ton histoire; parfois oubliée, ressuscitée et romancée… On dit ici qu’il y a un mort à chaque coin de rue, un enfant perdu dans chaque famille, un frère ou un père tombé… Tes murs portent la mémoire, mais tes pierres blanches parlent de vie.

Je chemine en cet enchaînement de petites rues, nervures sinueuses bordées de maisons de pierres basses, d’échoppes de fruits secs, de restaurants servant falafels et barbecues. Je dépasse le bar, tu sais, celui d’hier soir.  Au bord de la route au béton gris clair oxydé par le soleil brûlant, de vieux hommes assis sur des chaises en plastique discutent.

Il est 9h12. Dernier virage, avant le début de ma journée…

Crédits photo : Delphine V.

Un étal de fruits. Crédits photo : CrossWorlds/Delphine V.

 

Belle Ramallah, tu es un grand voyage lorsque l’on sent tes parfums, lorsque l’on observe tes couleurs et lorsque l’on s’abandonne au rythme de tes derboukas. Tu es tantôt la femme de l’Orient, le cliché de la fleur d’oranger, tantôt cette Occidentale bruyante, tiraillée entre le passé et le présent, tantôt cette vieille femme, auprès de qui je retrouve la sagesse et la douceur maternelle.

Ramallah, ma schizophrène, il est 9h15, et l’amertume de ma première gorgée de café me rappelle à la journée de travail qui commence.

N.B. Pour retrouver plus de photos sur les rues de Ramallah, n’hésitez pas à jeter un coup d’oeil sur le blog de Delphine V. : http://pierresderamallah.wordpress.com 

Sarah Melloul

Une réflexion au sujet de « Oh vous, Ramallah, mes rues de joie, mes rues de peine… »

  1. Pasionnant, bien illustré et remarquablement bien écrit. Dommage que ce document de grande qualité, apparaisse comme un peu anonyme. J’ai tout lu je crois, tout regardé et tout entendu. Est il possible de savoir ce qui revient à César..
    Plein de bisous Mam

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