« Regardez-moi, je suis le plus beau du quartier »

Lové sur le canapé, je ronronne à l’envi. Autour de moi on s’agite, la télévision braille alors que la famille se réunit pour le petit-déjeuner. J’assiste à leur intimité ; tous les jours, j’observe leur quotidien. Je suis au coeur de leur foyer, mais je ne cherche ni caresses, ni protection. Mes colocataires se rêvent en maîtres, mais je suis davantage « apprivoisé » que « domestiqué ».

"Tout le monde veut devenir un Cat. Parce qu'un chat quand il est Cat, retombe sur ses pattes." Le chat jusque dans notre imaginaire enfantin, au-delà des frontières. Crédits dessin : CrossWorlds/Marguerite Boutrolle

« Tout le monde veut devenir un Cat. Parce qu’un chat quand il est Cat, retombe sur ses pattes. » Crédits dessin : CrossWorlds/Marguerite Boutrolle

 

Je suis le roi de l’esquive. Jouer au chat et à la souris, ça me connaît. On me dit sournois, car j’avance à pas feutrés. Mais c’est dans ma nature. Les humains veulent oublier que je suis un prédateur, car ils ont choisi ma compagnie. Même Carla Bruni le chante : je suis le plus beau du quartier. Ne vous y trompez pas : mes pupilles verticales, mon regard mystérieux, qui fit dire à Baudelaire « laisse-moi plonger dans tes beaux yeux, mêlés de métal et d’agate », ne sont pas là pour vous séduire. Mes pupilles ajustent ma vision à la distance, et me permettent de fondre sur mes proies de jour comme de nuit. Les Australiens ont d’ailleurs saisi l’opportunité de me blâmer moi, chasseur notoire, pour le déclin de leur biodiversité. D’ici 2020, deux millions de chats errants devraient être éradiqués du sol australien, selon la mesure annoncée cet été par le gouvernement de Tony Abbott. 

Ils peuvent bien essayer de se débarrasser de nous. D’autres ont essayé, tous ont échoué. Avant de reconnaître nos manières galantes, nombreux sont ceux qui ont voulu nous chasser. Noirs ou pas, nous fûmes victimes de la chasse aux sorcières.  On nous préfère le chien, plus fidèle, plus docile. Aux États-Unis, il fait partie de la famille, il participe même du rêve américain, de la salle de cinéma à la photo présidentielle. Alors que nous, nous sommes toujours dépeints comme sournois.

Mais je n’ai pas peur : j’aime cette image de voyou. Notre réputation de prédateurs nous a valu bien des ennuis, mais elle est aussi la clef de notre réhabilitation. En Chine, à Shantou, nous veillons discrètement sur le marché. Attachés à nos échoppes, nous saisissons et dévorons tout être indésirable. Conditions sanitaires certes discutables, mais dans un pays qui est loin de nous aduler, c’est un statut bien suffisant pour nous. Notre grandeur est reconnue ailleurs, comme en Russie, où le grand musée de l’Ermitage a fait de nous les gardiens de son héritage, depuis bien des années. Là-bas, nous retrouvons le panache et la gloire qui furent un temps les nôtres, depuis l’Egypte des pharaons à l’Empire du Soleil Levant.

Et aujourd’hui la roue tourne : Internet nous remet sur le devant de la scène. De paria à icône, notre image envahit d’abord les communautés les plus souterraines du net, et petit à petit, nous retrouvons le cocon familial.

Moi, je trouve ça bien légitime. Cocteau a dit : « Si je préfère les chats aux chiens, c’est qu’il n’y a pas de chat policier ». Il avait bien raison, et c’est là le coeur de notre mystère. Nous aimons les hommes, mais pas autant que notre liberté. Certains ne comprennent pas comment nous apprivoiser, comment gagner notre affection. Il est vrai que les caresses sont un plaisir que nous réservons à quelques privilégiés. Comme une femme blessée, nous n’accordons notre amour qu’avec parcimonie. Rassurez-vous, il vaut la peine d’attendre. Au Japon, les âmes esseulées trouvent en nous le réconfort que la société leur refuse. Les « cafés de chats » fleurissent à mesure que le célibat et la solitude s’abattent sur les jeunes gens.

Mais l’affection des hommes est une chose bien volatile. En Chine, nous sommes tantôt adorés, tantôt éradiqués. On nous construit des temples, puis on nous passe à la casserole. Les hommes s’étonnent de nos mystères, de notre indépendance. Ils ne comprennent pas que chat échaudé craint l’eau froide. Notre nature nous permet de rester sauvages ; pourquoi alors se soumettre à leur bon vouloir, inconstant et souvent en notre défaveur ? Ainsi, nous préférons rester comme un amant distant. À Yogya, en Indonésie, nous sommes partout et nulle part à la fois. Au coin de toutes les rues, partie intégrante du paysage urbain, mais toujours drapés de mystère.

C’est finalement ça, le rôle de notre vie. Comme un amant éphémère, nous pouvons vous donner toute notre affection. Mais notre instinct sauvage nous protège, et nous permet de vous esquiver avant d’être piégés. Vous pouvez bien nous mettre en cage dorée,  ce n’est pas demain que vous capturerez notre esprit. Les correspondants de CrossWorlds vous parlent de nous dans 7 pays du monde. Laissez-vous apprivoiser, si vous osez.

Laure Vaugeois 

 

SOMMAIRE 

3 mars 2016

Edito de Laure Vaugeois
Illustration de Marguerite Boutrolle
Vidéo teaser de Marianne Getti

4 mars 2016

Aux États-Unis, à Santa Barbara.
Chats versus chiens : le match américain
Marie Jactel.

6 mars 2016

En Russie, à Saint Pétersbourg.
A Saint Pétersbourg, pas un rat à l’Ermitage
Jeanne Richard.

7 mars 2016

Au Japon, à Kyoto.
De la ronronthérapie au symptôme du célibat japonais.
Hannah Bidoire.

13 mars 2016

En Australie, à Melbourne.
« Machatcre » australien : pourquoi le pays se prépare à éradiquer 2 millions de chats.
Elise Levy.

17 mars 2016

En Chine, à Shantou.
L’armée féline du marché chinois de Shantou.
Anaïs Vassallo.

29 mars 2016

En Indonésie, à Yogyakarta.
Où sont les chats ? Balade dans les rues de Yogya.
Juliette Brigand.

13 avril 2016

En Chine, à Zhejiang.
BD : Les chats, meilleurs ennemis des Chinois.
Camille Guillard.