Cimetière de Novodievitchi : les morts au service du nationalisme russe

Le visiteur pressé oubliera de visiter le cimetière de Novodiévitchi lors de son séjour express à Moscou. Après s’être immortalisé avec un sosie de Staline sur la place Rouge, avoir acheté une chapka au Goum, après avoir observé en pressant le pas les plus célèbres des tableaux de la Galerie Tretiakov, le quidam quittera sûrement la ville satisfait de sa visite. De retour au bercail, il commentera ses photos sur son tout récent cadre numérique en concluant avec philosophie : « Ah bah c’est plus l’URSS, mais c’est quand même pas comme chez nous… ».

Monsieur-Tout-le-Monde n’a pas tort, bien au contraire. Mais pour se convaincre absolument que « ce n’est pas comme chez nous », il aurait bien fait d’aller jeter un œil au Cimetière de Novodiévitchi. Cachées derrière le monastère éponyme classé au Patrimoine Mondial de l’UNESCO, les 26 000 sépultures recèlent nombre de surprises. Considéré aujourd’hui comme le cimetière le plus célèbre de Russie, il fût ouvert en 1898 pour faire face à la surpopulation de la nécropole du Monastère.

Balade au cimetière

Pénétrer l’enceinte crénelée, idéalement par un après-midi d’automne, se révèle fort agréable, et tout passionné de Russie y trouvera son compte. Il y en a pour tous les goûts : dans la section ancienne, en se frayant un passage dans les sentiers boisés, on peut découvrir les tombes du dramaturge Anton Tchekhov ou de Mikhaïl Boulgakov, l’auteur du Maître et Marguerite. Les cinéphiles iront rendre visite à Sergueï Eisenstein, tandis que les mélomanes chercheront dans les dédales la stèle de Sergueï Prokofiev. Même les ingénieurs ne sont pas en reste, avec la tombe du concepteur d’avions Andreï Tupolev.

Jusqu’ici, « c’est comme chez nous », et si l’on s’en arrêtait là, le cimetière de Novodiévitchi aurait des airs de Père-Lachaise russe. Mais entre les tombes de ces hommes dont la contribution littéraire ou scientifique à la culture russe et universelle ne fait aucun doute, le visiteur sera frappé par l’omniprésence d’un autre type de sépultures, plus martiales. Au détour des tombes d’écrivains ou de musiciens, des bustes façon réalisme socialiste frappent le regard.

Tombe d’un « héros de l’Union Soviétique » - Crédits photos Yann

Tombe d’un « héros de l’Union Soviétique » dans le cimetière de Novodievitchi, octobre 2014 – Crédits photo : Crossworlds/Yann Rivoal

 

Certains sont des héros de la « Grande Guerre Patriotique », à l’image du Général Ivan Panfilov, récompensé par la décoration de « héros de l’Union Soviétique », la plus haute décoration du régime, pour avoir héroïquement retardé l’avancée de l’armée nazie vers Moscou. Mais à côté de ces martyrs et autres héroïques cosmonautes, on trouve aussi nombre d’administrateurs et bureaucrates soviétiques. Sont par exemple enterrés à Novodiévitchi : Andreï Gromyko, ministre des Affaires Etrangères – le fameux « Monsieur Niet » – ou encore Nikita Khrouchtchev.

Les morts de toutes les Russie

La présence dans ce même cimetière d’hommes de lettres, de cosmonautes, d’artistes, de militaires soviétiques, de peintres, de cadres du PCUS, de personnages de la fin du XIXe, d’administrateurs de l’URSS sous Staline et de figures de la Russie indépendante (Boris Eltsine y a été inhumé en grande pompe en 2007) en fait une sorte de pot-pourri de la mémoire historique russe. Ici, il semble tout à fait normal que des figures de régimes, qui se sont définis les uns contre les autres, cohabitent dans une même dernière demeure.

Novodiévitchi n’est pas un exemple isolé. L’inclination historiographique actuelle est de mettre l’accent sur la continuité entre tous les régimes politiques : Rus’ kiévienne, Empire des Romanov, Union Soviétique et Fédération de Russie. Peu importe qu’un tel se soit distingué par ses actions militaires lors de la Première Guerre Mondiale ou lors de la «Grande Guerre patriotique» : au final, ils ne défendaient qu’une seule et même patrie, la «Russie Eternelle». De quoi se faire se retourner dans leur tombe les compagnons de la Révolution d’Octobre !

Ce sentiment, diffus dans la population, s’est révélé lors d’un sondage de la chaîne de télévision « Rossiya » de 2008, lors duquel les participants devant nommer leurs personnalités historiques favorites. En tête, le prince et saint de l’Eglise orthodoxe Alexandre Nevskiy, qui repoussa les chevaliers teutoniques au XIIIe siècle. Le ministre de Nicolas II Piotr Stolypine, qui tenta au début du XXe siècle de moderniser le système impérial pour le sauver devance de peu Joseph Staline, célébré comme le grand artisan de la victoire de 1945 contre le fascisme. En dépit des différentes époques, ces trois personnages sont célébrés comme de vrais « patriotes » ayant œuvré pour la défense et la puissance de la Russie – quelle que soit son nom.

En quête de cohésion nationale

Après le chaos des années 1990 et la montée en puissance de revendications nationales centrifuges, Vladimir Poutine s’efforce depuis son arrivée au pouvoir en 2000 de faire de cette vision de l’histoire russe comme longue continuité un nouveau « roman national ». Le président met l’accent sur « l’histoire ininterrompue de la Russie » dont « toutes les pages méritent le respect ». Cette nouvelle vision de l’histoire doit être le socle commun qui réunit les russes autour d’une valeur suprême : le patriotisme. « Pour faire renaître la conscience nationale, nous avons besoin de rétablir les liens entre les époques » (1).

 

Des tombes dans le cimetière Novodevichy le 15 mai 2011. Crédits photo: flickr/CC/Paula Funnell

Des tombes dans le cimetière Novodevichy le 15 mai 2011. Crédits photo: flickr/CC/Paula Funnell

 

Bien plus qu’un banal cimetière, Novodiévitchi est un parfait exemple du rapport extrêmement ambigu des Russes à leur histoire. L’inventaire critique de l’URSS, qui avait été timidement entamé lors de la glasnost et dans les années 1990, n’est plus d’actualité ; au contraire, certains symboles soviétiques, au premier rang desquels la Grande Guerre Patriotique et la victoire contre le fascisme, sont réactivés par le pouvoir pour souder la nation autour de mythes collectifs.

Que les pensionnaires de Novodiévitchi dorment sur leurs deux oreilles : on n’est pas près de séparer Nikolaï Gogol de Vladimir Molotov…

Yann Rivoal

 (1) : Citations extraites de son adresse à la réunion du Conseil présidentiel des relations interethniques du 19 février 2013.

 

4 réflexions au sujet de « Cimetière de Novodievitchi : les morts au service du nationalisme russe »

  1. Hi Yann ! j’ai lu avec intérêt et avec le sourire aux lèvres, et donc jusqu’au bout ! Le ton, la longueur et le sujet m’ont tout à fait convenu, merci. Je transfère à une amie qui reviens de Moscou.
    Au suivant ?
    bises
    Alix

  2. Merci Alix! J’espère que Nils aussi y aura jeté un oeil 😉 Il y aura un article de ce type, sur un thème commun aux autres rédacteurs, à peu près une fois par mois, mais aussi des actualités et des reportages de temps en temps, sans oublier les photos.

    Merci de transférer, c’est gratifiant!

    A bientôt sur CrossWorlds!
    Yann.

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