Le tourisme illégal des toits à Saint-Pétersbourg

Pour accéder à l’âme des toits, il faut s’adresser à ceux qui ont déjà conquis le cœur. Nombreuses sont les agences proposant des « Balades sur les toits » (Прогулки по крышам), jouant ainsi le rôle d’entremetteuses en seulement quelques clics.

Sur VKontakte (réseau social russe, équivalent de Facebook), on trouve près de 70 groupes, dont certains comptent près de 30000 membres, destinés à promouvoir les activités d’agences proposant de telles excursions. Contre une somme variant de 700 à 5000 roubles (c’est à dire de 10 à 75 euros), les prétendants peuvent s’offrir une première rencontre « standard » ou bien choisir l’option romantique, avec coupes de champagne et pétales de rose.

Perdue dans l’antre des toits

C’est munie d’un bouquet de billets que j’ai fait appel à Dima et Khisnour, « guides rooftoper » pour l’agence Rooftrip. Dima et Khisnour, la vingtaine, sneakers aux pieds et joggings, rappellent étrangement Tweedeldum et Tweedledee. Petits, emmitouflés dans une imposante superposition de pulls et de vestes, à demi cachés par les mêmes bonnets noirs, ils semblent animés par l’excitation enfantine des soirs de réveillon, prêts à se délecter du cadeau de la beauté urbaine. A peine les présentations entamées, nous pénétrons dans la cour d’un immeuble à la façade jaune ternie. Une porte au fond de la cour nous fait du charme, c’est elle notre sésame.

Avant de pénétrer dans l’immeuble, Dima réclame une parfaite discipline du silence. En l’espace d’une seconde, nous traversons le petit couloir à l’entrée et nous engouffrons dans un ascenseur exigu qui semblait nous attendre. Arrivés au dernier étage, après une inspection du pallier, Dima prend les devants. Je ne sais si la mission est si périlleuse qu’ils le laissent paraître ou s’ils cherchent à justifier un prix, qui pour le Russe moyen reste élevé (5% du salaire mensuel moyen, estimé à 32 000 roubles, pour les habitants de Saint-Pétersbourg). Une petite échelle en bois mène au grenier sombre et poussiéreux. A l’entrée, une veste pend, accrochée à un clou rouillé. Dima fronce les sourcils.

Illégalité

Le rooftoping n’est pas légal en Russie et il est d’autant moins toléré par les résidents d’immeubles qui subissent ce tourisme. En cause, les dégradations et les nuisances sonores, dues aux nombreuses visites. D’une part, les toits relèvent de la propriété privée et d’autre part, c’est une activité dangereuse qui, en cas d’accident, pourrait entraîner la responsabilité des propriétaires d’immeubles. Le moindre élément trahissant la présence des rooftopers peut entraîner la modification des serrures et en conséquence, la perte d’un lieu de pèlerinage. Les amendes encourues en cas de rencontre infortunée avec la police, assez désintéressée par ce tourisme illégal, ne sont pas les plus à craindre, à l’inverse de celles avec les habitants d’immeubles, beaucoup plus probables.

Dans le grenier, seules quelques fenêtres laissent passer un brin de luminosité. Au sol, des briques cassées tombées du mur se joignent aux tuyaux et autres débris. Les imposantes poutres en bois attendent patiemment qu’un visiteur inattentif vienne s’y cogner. Après quelques minutes passées dans l’antre poussiéreux de la toiture convoitée, nous escaladons une petite fenêtre et touchons enfin à la texture crémeuse des nuages.

Les toits du Tsar

La vue vaut le détour. Entre le ciel d’humeur maussade et l’acier glissant sous mes pieds, un panel de dégradé de gris s’offre au regard. Les façades, habituellement pimpantes dans leurs robes chamarrées laissent place au charme singulier des rares toitures colorées. Le vert et le rouge cireux des toits à l’horizon contraste avec la proximité envahissante des cheminées de briques rouges. Là-haut, l’agencement rigoureux des rues paraît chaotique car la silhouette des toitures se moque des règles de bonne conduite et étend ses lignes comme bon lui semble. 

Lors de la fondation de la ville, les réglementations d’urbanisme strictes imposées par Pierre le Grand interdisaient toute construction d’habitation au dessus de 23,5 mètres, la hauteur du Palais d’Hiver. Ce qui hier était inconvénient pour les architectes représente aujourd’hui une aubaine pour les « toit-ristes ». La ligne des toitures ne laisse apparaître que quelques hérétiques à l’instar de la cathédrale Saint-Isaac, la cathédrale Saint-Sauveur sur le Sang, les pointes de l’Amirauté et les grues du port industriel, qui semblent sortir de terre pour l’occasion. Le dôme doré de la Cathédrale Saint-Isaac apparaît tel un auguste soleil dans la grisaille de novembre. Les pointes de l’Amirauté, plus discrètes, indiquent aux toit-ristes perdus dans le désordre majestueux des toitures le chemin de la Neva. Au loin, les grues du port industriel, à demi effacées par la brume blanchâtre, transmettent un tout autre ressenti. La ville paraît hantée par une guerre d’esthétique urbaniste.

Une culture qui séduit

Assis sur le toit, à peine perturbés par le vent glacial, Dima et Khisnour m’expliquent d’où vient cet engouement et cette fascination pour les toitures de Saint-Pétersbourg.

Encombrée, polluée, saturée, la ville des Tsars peut parfois se montrer impitoyable avec les frêles âmes en quête de quiétude, ses toits comptent parmi les rares endroits où l’on peut échapper à l’horloge tournante et au brouhaha constant des habitants.

« La meilleure partie des toits, c’est réellement l’inspiration qu’ils donnent », raconte Dima. « D’ici on peut tout voir, les sensations sont beaucoup plus fortes. On se sent plus libre. En bas, à la sortie du métro, ça grouille de monde : ils fument, ils boivent, certains sont déjà bourrés. Ici, il n’y a personne. »

Khisnour opine : « C’est paisible. Il n’y a que nous et la magnifique vue à l’horizon. »

Ce n’est que depuis une dizaine d’années que les entreprises et les agences de tourisme ont commencé à exploiter cet aspect de la vie pétersbourgeoise. Depuis deux ans, le marché des excursions a explosé jusqu’à la saturation, transformant la concurrence entre les agences en lutte acharnée.

Beaucoup de ces agences commencent comme Rooftrip : une bande d’amis amateurs de sensations fortes sur les toitures, passionnés par la beauté enchanteresse des lignes et des couleurs de la ville vues du ciel. En noyant cette pratique hors la loi dans une multitude d’autres excursions plus conventionnelles, les agences passent sous silence l’illégalité de l’activité, qui semble n’être qu’une formalité. Faciles à organiser, rapides et discrètes, les excursions sur les toits intéressent peu les services de l’ordre de la ville. Par précaution, Dima préfère se montrer lacunaire en ce qui concerne la hiérarchie, la procédure de reconnaissance des toits et la trésorerie. Il ne jure que par ses photos, qui, selon lui, sont la preuve que pour un spectacle aussi grandiose, le non-respect des lois est un bien petit sacrifice.

Jeanne Richard

2 réflexions au sujet de « Le tourisme illégal des toits à Saint-Pétersbourg »

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