Une Coupe du Monde 2018 menacée en Russie ?

Alors que les supporters d’Asie et d’Afrique viennent de voir sacrés l’Australie et la Côte d’Ivoire comme champions continentaux, et que les Européens se projettent déjà vers l’Euro 2016 en France, on oublierait presque que c’est la Russie qui accueillera la prochaine Coupe du Monde de football. Avec la dégradation de la situation en Ukraine et la valse de sanctions internationales, le succès annoncé pourrait pourtant se transformer en catastrophe.

 

Source : Flickr/CC. Graphisme par Théo

Source : Flickr/CC. Graphisme par Théo

 

Tout avait si bien commencé. Après un processus de sélection dont il ne faisait pas de doute qu’il couronnerait un pays européen, la Russie damait le pion en décembre 2010 à l’Angleterre et aux binômes Espagne-Portugal et Pays Bas-Belgique à 13 voix sur 22 . Le symbole était double : première Coupe du Monde de football organisée dans un pays de l’ancien bloc soviétique, ce choix consacrait surtout l’émergence définitive des BRICS. Après les championnats de 2010 en Afrique du Sud et de 2014 au Brésil, c’était au tour de la Russie d’accueillir un des évènements sportifs les plus prestigieux du monde.

La Russie, terre de football

Si l’on associe plus facilement le Brésil que la Russie au ballon rond, le football est en Russie l’un des sports les plus populaires avec le hockey sur glace. L’URSS ne brillait certes pas autant en Coupe du Monde qu’aux Jeux Olympiques, mais elle y réussit quelques belles performances, comme sa quatrième place en 1966. En Russie, les clubs étaient le plus souvent structurés en tant qu’associations sportives des corps de métier, donnant lieu à des identités fortes et des derbys féroces. Par exemple à Moscou, le Lokomotiv était le club des cheminots, le Spartak celui des coopératives agricoles, tandis que le Torpedo rassemblait les ouvriers automobiles. Le CSKA, champion en titre, a lui conservé ses initiales de « Section sportive centrale de l’Armée », et son blason de l’Armée Rouge.

Ces clubs et leurs rivalités existent toujours, même s’ils se sont adaptés à l’environnement mondialisé et hyper-professionnel du football contemporain. Les clubs ont été rachetés par des riches hommes d’affaires dont la fortune personnelle permet de faire venir des prodiges du ballon rond, comme le Marseillais Matthieu Valbuena, recrue star du Dynamo Moscou en 2014. Les budgets sans limites permettent toutes les fantaisies, comme celles du milliardaire daghestanais Suleyman Kerimov, qui racheta l’Anji Makhatchkala en février 2011, afin de faire du club de cette république frontalière de la Tchétchénie un grand d’Europe. Il s’offrit le brésilien Roberto Carlos et le buteur de l’Inter Milan  Samuel Eto’o pour un montant de 27 millions d’euros, un record à l’époque. L’environnement trop dangereux de la république du Caucase obligeait les joueurs à vivre et à s’entraîner à Moscou et à faire les déplacements en avion pour leurs matches à domicile ; les affrontements virils entre franges du prolétariat soviétique sont bien loin…

12 stades vitrine de la puissance russe 

A Saint-Pétersbourg, la boutique du Zénith, sponsorisé par l'inévitable Gazprom. Crédits photo : Crossworlds/Yann Rivoal

A Saint-Pétersbourg, la boutique du Zénith, sponsorisé par l’inévitable Gazprom. Crédits photo : Crossworlds/Yann Rivoal

 

Cela dit, les investissements ont tiré le championnat russe vers le haut : l’UEFA le classe désormais au 7e rang des championnats européens, juste derrière la Ligue 1. Les clubs russes se sont illustrés en Coupe UEFA avec les victoires du CSKA Moscou en 2005 et du Zénith Saint-Pétersbourg en 2008. Les performances de l’équipe nationale sont plus en dent de scie : après une belle troisième place à l’Euro 2008, la Sbornaya n’était pas qualifiée au Mondial en Afrique du Sud et n’a pas dépassé les poules au Brésil, malgré un groupe abordable. La tâche de l’entraîneur italien Fabio Capello est donc vaste  pour amener la sélection russe au meilleur niveau avant le tournoi à domicile. Néanmoins, l’attribution de l’organisation à la Russie, terre de football, faisait largement sens, surtout par contraste avec la nomination du Qatar pour 2022. 

La Russie a proposé 12 stades dans 11 villes, toutes dans la partie européenne du pays, à l’exception d’Ekaterinbourg située sur le versant est de l’Oural.  Sur ces 12 enceintes, 9 seront construites pour l’occasion et serviront à l’avenir de stade à domicile pour des clubs russes, comme l’Otkritye Arena de Moscou, inaugurée en septembre et nouveau stade du Spartak. A l’occasion d’une visite en Russie en octobre, le secrétaire général de la FIFA Jérôme Valcke a salué l’avancée des travaux sur le site de Kazan : « Kazan est une ville remarquable, déjà prête à accueillir la Coupe des Confédérations et la Coupe du Monde ». Le nouveau stade, qui lui a fait « forte impression » et l’aéroport international sont fin prêts. Un respect des délais exemplaire qui fait écho au retard de certains stades brésiliens, parfois terminés dans l’urgence. 

Lenine devant le stade Loujinki du Lokomotiv à Moscou. Crédits photo : Flickr/CC

Lenine devant le stade Loujinki du Lokomotiv à Moscou. Crédits photo : Flickr/CC/Rob Colonna

 

Ces enceintes ultramodernes devaient donc être la vitrine en 2018 de la puissance retrouvée de la Russie, chère à Vladimir Poutine, et asseoir son statut international. A l’image des Jeux Olympiques de Sotchi, grand moment de fête nationale, gâchée selon les russes par des critiques occidentales injustes, la Coupe du Monde devrait être une démonstration patriotique. Alors que la flamme olympique avait été transportée à cheval, en chien de traineau et à la nage, du lac Baïkal aux volcans du Kamtchatka, le logo officiel de la Coupe du Monde 2018 a été révélé en octobre depuis l’espace ! Rien n’est impossible pour convaincre les foules de la puissance de la Russie.

 


Le conflit au Donbass : l’épée de Damoclès qui menace la Coupe

Mais il y a un hic. Avec la dégradation de la crise ukrainienne et l’ingérence russe dans le conflit, la démonstration patriotique prévue a du plomb dans l’aile. Les sanctions de l’U.E. et des Etats-Unis ont isolé la Russie et contribué à la chute du rouble. De même qu’avant Sotchi, la pression des occidentaux avait obligé Vladimir Poutine à gracier les activistes des Pussy Riot et l’opposant historique Mikhaïl Khordorkovsky, nul doute que ce tournoi sera utilisé par l’Occident pour obtenir des concessions de la Russie.

Voilà le scénario raisonnable ; mais si le récent accord de Minsk 2 venait à ne pas être respecté et si la situation dégénérait en « guerre totale » comme l’a prévenu François Hollande, les pays occidentaux pourraient tout simplement menacer de boycotter le tournoi. C’est ce qui ressort d’un document de travail de Bruxelles publié en septembre 2014 : cette possibilité est conservée par les européens comme moyen futur de pression sur la Russie. Des personnalités politiques de premier plan y avaient très tôt appelé, comme Daniel Cohn-Bendit ou Nick Clegg, qui jugeait que « ce jeu magnifique » ne pouvait être « entaché par l’horrible agression de la Russie » sur l’Ukraine.

Bien que la FIFA se soit opposée à une décision jugée « contre-productive », et dont les sportifs seraient les premiers à pâtir, la question reste en suspens. La simple menace de bouder la grande fête de 2018 sera un levier puissant dans les négociations futures, peut-être même le plus important pour éviter un remake du fiasco des JO de 1980 à Moscou, boycottés par 52 pays suite à l’invasion soviétique de l’Afghanistan. Ou comment le ballon rond a rejoint les relations commerciales et la collaboration militaire dans l’arsenal des décideurs mondiaux. 

Yann.

 

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