Au Chili, des salons de coiffure pour « enfants rois »

Les cheveux, 8 pays, 8 regards. Au Chili, chouchouter ses chérubins passe par une séance chez le coiffeur. Clémence Hoepffner vous emmène dans les salons de coiffure qui leur sont exclusivement dédiés.

Si votre première fois chez le coiffeur a été un traumatisme à la fois pour vous et vos parents c’est que vous n’avez pas eu la chance de grandir au Chili. Ici, il existe des salons de coiffure uniquement destinés aux enfants âgés de zéro à dix ans – peluquería infantil en espagnol. Tout y est pensé et conçu pour répondre aux besoins de leur jeune clientèle.

Coiffeur pour enfant

Au numéro 757 de la rue Huérfanos, au fond d’une galerie marchande désuète se trouve le salon de coiffure Tello, considéré comme l’un des premiers coiffeurs pour enfants au Chili. Il a été fondé par Don José Tello en 1949. À sa mort, son fils José Miguel du même nom, a pris la tête de l’établissement. C’est aujourd’hui le petit fils, Rodrigo Tello, qui dirige le local.

Ici, les coiffeurs se font appeler tío, littéralement oncle en espagnol, mais utilisé de manière affective dans ce contexte : tío Alfonso, Felix, Valentin et, depuis l’année dernière, tía (tante) Donna, première femme à avoir intégré la maison. C’est avec toute l’équipe que je m’entretiens lors de ma visite là-bas.

« – Faut-il avoir suivi une formation particulière pour pouvoir travailler chez vous ?
– Non, la formation de coiffeur suffit mais bien entendu le candidat doit montrer une certaine aptitude à s’occuper d’enfants », me précise tía Donna.

« – Considérez-vous que votre métier soit différent de celui d’un coiffeur pour adulte ?
« – Bien entendu, nous devons être plus patient, plus précautionneux également. Vous ne pouvez pas exiger d’un enfant qu’il ne bouge pas la tête pendant une demi-heure sans oublier que vous avez une paire de ciseaux à la main. Il faut davantage s’adapter et bien sûr mettre les parents en confiance ».

 

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L’équipe du salon de coiffure pour enfants Tello, avril 2019. © Clémence Hoepffner/CrossWorlds

 

Bref, le travail n’est pas à prendre à la légère.

Précurseur en la matière, le salon de coiffure Tello est désormais confronté à la concurrence d’autres enseignes plus modernes notamment Kid’s Club, dont le premier local a ouvert en septembre 2004.

Générations

« Mais le salon Tello n’a pas de souci à se faire », assure l’équipe : d’une part, il a une réputation plus établie compte tenu de son ancienneté ; d’autre part, les gens aiment s’y rendre pour son caractère traditionnel et familial, contrairement à la chaîne Kid’s Club dont le nom évoque davantage les Etats-Unis que le Chili.

« Kid’s Club est plus impersonnel », se défend tío Valentin. « Ici, beaucoup de parents sont d’anciens clients dont nous nous sommes occupés quand ils étaient petits. Aujourd’hui, ils reviennent avec leurs enfants. Cela fait plaisir de voir passer plusieurs générations », poursuit ce coiffeur de cinquante ans qui a travaillé de nombreuses années chez le concurrent avant de venir ici.

Ce n’est pas pour rien que Tello se situe au cœur du centre historique de Santiago alors que les coiffeurs Kid’s Club se trouvent dans des centres commerciaux immenses, appelés en espagnol « Mall » à l’américaine (Mall Apumanque, Mall Florida Center et Jumbo Maípu).

Scooters bleus et voitures décapotables roses

Je me rends ensuite chez Kid’s Club, Mall Apumanque. La première chose qui me frappe en y entrant c’est l’univers : on se croirait chez Toy R Us, la célèbre enseigne américaine de jouets. On en oublierait presque qu’il s’agit d’un salon de coiffure.

Les petits garçons enfourchent des scooters bleus et les petites filles prennent place à bord de voitures décapotables roses pour se faire couper les cheveux (vous avez dit sexisme ?).

Ici, pas de presse à sensation pour distraire la clientèle mais plutôt des ballons multicolores, des friandises, des jouets à profusion, bref tout est fait pour que votre merveilleux bambin garde un souvenir inoubliable de sa visite chez le coiffeur. Les enfants patientent devant des écrans de télévision, un devant chaque siège, avec libre choix de dessins animés. Et pour ceux qui ont passé l’âge de s’émerveiller devant des ballons de baudruche, des jeux vidéo sont également à disposition.

On le voit, l’enfant est gâté mais il est également choyé. Dans un autre registre, sur la page Facebook du salon Tello on peut trouver une sorte de manuel d’éducation à l’usage des parents et notamment dix phrases positives pour son enfant, à répéter sans modération comme : « Je remarque que tu es meilleur(e) chaque jour », « Je sais que tu es un bon garçon », « Je crois ce que tu me dis » etc. C’est toute une philosophie ou plutôt toute une stratégie commerciale.

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Kid’s club, Mall Apumanque, avril 2019. © Clémence Hoepffner / Crossworlds

 

Ces salons de coiffure sont une illustration parmi d’autres de la place centrale accordée aux plus petits dans la société chilienne, où les enfants sont rois. Chez Tello, on vous propose même une petite pochette tamponnée du nom du salon pour repartir avec les premières mèches de cheveux de bébé.

La tendance des coiffeurs pour enfants voit le jour en Europe, cependant elle est récente et reste minoritaire. En France, par exemple, si un parent souhaite couper les cheveux de son enfant, dans le pire des cas il lui coupera lui-même (ah les souvenirs des coupes au bol faites maison) ou bien il ira chez un coiffeur pour adulte. Vous y trouverez bien à l’occasion une table avec deux, trois crayons de couleur à moitié cassés et du papier mais à côté des jeux vidéo et des petites voitures décapotables chiliennes, vous conviendrez qu’il y a un fossé.

Surtout, il s’agit davantage de faire patienter l’enfant pendant la coupe de sa mère/son père. L’enfant n’est pas le client principal. Pourquoi ? Peut-être parce que les salons de coiffure sont avant tout vus comme des salons de beauté donc réservés aux adultes, alors qu’au Chili les diktats de beauté semblent s’être immiscés dans l’univers de l’enfance.

Du salon de jeux au salon de beauté

On a vu la dimension ludique du salon de coiffure pour enfants, pour autant il ne faut pas en oublier sa fonction première : on y va d’abord et avant tout pour se faire couper les cheveux. Autrement dit, l’aspect esthétique n’a pas disparu quand bien même les petites voitures et poupées ont remplacé la presse people.

Kid’s Club par exemple, recommande de raser les cheveux de son nourrisson au moyen d’une tondeuse électrique spéciale car, peut-on lire sur son site, ses cheveux sont fragiles et tombent dans les premières semaines suivant la naissance. Aussi, il est plus esthétique de s’en débarrasser pour permettre aux « nouveaux » cheveux, plus sains et vigoureux, de pousser plus rapidement. Le site de l’entreprise vante ainsi le fait d’avoir reçu son plus jeune client, un nouveau-né de trois jours.

Par ailleurs, le catalogue de Kid’s Club propose des coiffures avant-gardistes pour enfants branchés ou encore un large choix de franges pour « faire ressortir la beauté du visage de votre fille » . Chez D’Pelo Kids [7], les petites filles, qui ont souvent les oreilles percées à leur naissance, peuvent opter pour des mèches colorées, un brushing ou même une pose de vernis.

La tendance n’est pas nouvelle : déjà en 1962, une revue féminine chilienne – Vea – annonçait dans son numéro de juin l’ouverture d’un coiffeur pour enfants. « Cultiver chez nos filles une coquetterie saine et absolument nécessaire » , disait l’encadré publicitaire.

Historia de la Infancia en el Chile Republicano

Historia de la Infancia en el Chile Republicano – Tomo 2 [19] – Revue Vea, N° 897, 8/junio/1962, p. 36 : « para cultivar una sana y muy necesaria coquetería en sus hijas ».

On touche à un paradoxe dans la manière dont l’adulte perçoit l’enfant : il magnifie voire surprotège l’univers de l’enfance – l’enfant a droit à son propre salon de coiffure – et d’un autre côté, il le modèle à son image, en fait un adulte miniature. Cette dualité semble être symptomatique du Chili comme le souligne un autre article publié en 2014 dans CrossWorlds : Au Chili, des enfants à deux têtes. Et c’est cette dualité exaspérante parfois, passionnante souvent qui rend ce pays si unique.

Clémence Hoepffner, correspondante à Santiago

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