Au Brésil, le colosse-brasseur InBev règne

« Nous n’accepterons plus de participer aux organisations internationales comme si nous étions les pauvres petits de l’Amérique latine, un ‘petit pays’ du Tiers-monde, un ‘petit pays’ qui a des enfants de rue, qui ne sait que jouer au foot, et ne sait que fêter le carnaval. Ce pays a certes, des enfants de rue, le carnaval et le foot. Mais ce pays a beaucoup plus que cela ».

Effectivement, Lula ne se trompait pas dans ce discours devant les diplomates brésiliens en 2003. Le Brésil a beaucoup plus à offrir. Et notamment cet accompagnement parfait dont le brésilien moyen ne peut se passer pour profiter du carnaval et des matchs de foot : la bière.

Les plaisirs de la bière

Quand le soleil au zénith donne ses coups de massue après le déjeuner, que le sable brûle les pieds des téméraires, que la plage dégage cette brume des déserts qui floute l’horizon, que la sueur coule à flots sur les fronts et que la baignade sur la plage de Copacabana ne suffit plus à rafraichir les corps incandescents, c’est à ce moment qu’arrivent les vagues de vendeurs ambulants avec leurs boites en polystyrène. Un festival de slogans, cris, avec des intonations, des rythmes, des rimes différentes qui rendent unique chacun de ces ‘touaregs d’Ipanema’. Un petit geste suffit à se procurer enfin le remède contre la torpeur tropicale. « Vai uma geladinha ? » lance le ‘docteur’ en tongs.

Quelques reais donnent accès au spectacle. La « geladinha » surgit de la boîte avec des bouts de glaçon qui la couronne, son nom scintille à la lumière du soleil brûlant, des gouttes de sueur froide coulent langoureusement sur sa surface métallique, elle s’ouvre à vous dans un soupir exquis et fouette le sable chaud de son précieux nectar. Le spectacle ne déçoit pas, comme dans les publicités qui ont envahies les téléviseurs, la « breja » devient un accessoire, un élément indispensable et complémentaire à votre journée à la plage, se confondant presque aux autres objets de désir qui peuplent l’aride Copacabana, dans un tourbillon qui étourdit le brésilien.

 

Santa Catarina et l’Oktoberfest marquent l’histoire de la bière brésilienne

Preuve du pouvoir magnétique que la bière a sur le brésilien moyen, ce chiffre de 53,3 litres consommés par personne et par an et cette quatrième place au classement des plus grands marchés de bière au monde. Mais parce que le Brésil est un pays de diversité et de multiculturalisme, il ne faut pas penser que ce classement est le seul fait d’hommes en slips de bain qui font la planche sur la mer carioca. Santa Catarina est notamment un Etat historique pour la production et la consommation brésilienne de bière. C’est en effet sur ses terres, qu’ont décidé de s’installer dans la deuxième moitié du XIXe siècle d’importantes communautés allemandes qui ont fait honneur à leur héritage jusqu’à aujourd’hui. La plus grande fête allemande d’Amérique latine se célèbre ainsi chaque année dans l’Etat de Santa Catarina et réunit plus de 700 000 personnes.

Oktoberfest au Brésil. Crédits photo - Paul

Oktoberfest au Brésil en 2013. Crédits photo: CrossWorlds/Paul Divet

 

Loin du Carnaval de Rio, l’Oktoberfest de Blumenau rend hommage aux longues robes brunes, aux corsets, aux hautes chaussettes blanches, aux bretelles, aux chapeaux à plume, aux chants tyroliens et bien sûr, à la Bier. Au milieu des Tanzgruppen endiablées avec des brésiliens (et brésiliennes) blonds aux yeux bleus, les doigts et les lèvres grasses par les Bratwurst, chacun empoigne son ‘chopp’ en bois d’un litre et participe à cette joyeuse fête qui consomme chaque année plus de 400 000 litres de bière en 18 jours.

L'héritage allemand au Brésil lors de l'Oktoberfest. Crédits photo - Paul

L’héritage allemand lors de l’Oktoberfest à Sao Paulo au Brésil. Crédits photo: CrossWorlds/Paul Divet

 

InBev, le colosse-brasseur, du Brésil à la Chine

Mais alors quel est le point commun entre Frida, blonde aux yeux bleus de 24 ans, « immigrée » allemande de 4e génération et Gérson, carioca de 48 ans, ancienne gloire de son club de quartier avec quelques kilos en trop ? Et bien la réponse se trouve dans leurs verres : il y a de fortes chances que les deux consomment de la bière produite par une entreprise, que dis-je un monstre, un colosse-brasseur, un alambic qui étend ses tentacules et étreint le monde du Brésil à la Chine en passant par Cuba, l’Ukraine, le Liban, la Corée du Sud et tant d’autres pays…

La bête porte plusieurs noms : devenue le plus gros producteur de bière au Brésil par la fusion des deux grandes rivales Brahma et Antarctica en 1999, Ambev a choisi de fusionner une deuxième fois avec le belge Interbrew en 2004 pour devenir le plus grand brasseur au monde sous le nom de InBev (13% de la consommation mondiale). Au Brésil, InBev détient 70% du marché avec les trois bières les plus consommées : Skol, Brahma et Antarctica. En 2009, InBev achète l’américain Anheuser-Busch pour former la AB-InBev réalisant depuis, chaque année, des bénéfices autour de 5 000 milliards d’euros (2,5 fois le PIB français en 2012). En juin 2012, AB-InBev achève le rachat du groupe mexicain Modelo pour un montant de 16 milliards d’euros. Résultat : sachez que lorsque vous buvez une Budweiser, une Leffe, une Stella Artois, une Jupiler, une Hoegaarden, une Beck’s ou une Corona vous alimentez ce Léviathan de malt.

Logo de l'entreprise InBev.

Logo de l’entreprise InBev.

 

Autre point en commun entre Frida et Gérson : la « Lei Seca ». Ce projet de loi qui a considérablement durci la législation autour du contrôle d’alcoolémie sur la route est désormais présent dans tous les esprits fêtards. Succès récent de la Lei Seca : le mythique Concours National de Buveurs de Chopp au mètre de l’Oktoberfest, où les candidats doivent boire en un temps record une « tulipe » d’un mètre (600 mL) de bière se fera à partir de cette année, avec de la bière sans alcool. De quoi faire les ancêtres de Frida danser la Tanzgruppen dans leurs cercueils…

 

Paul Divet – Article publié en novembre 2013

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