« C’est un avion ? C’est un oiseau ? Non, c’est un taxi brésilien »

Caricature de Marguerite

Des taxis-hélicoptères à São Paulo. Crédits dessin: CrossWorlds/Caricature de Marguerite Boutrolle

 

A São Paulo, le crachin a un nom : la « garoa ». Mais il est un autre mal qui ronge la ville, un mal qui ne dit pas son nom et avance masqué pour mieux surprendre les aventuriers moins aguerris qui sillonnent la ville. En juillet dernier, la ville a connu un record absolu. Le lendemain, la compagnie publique chargée de la gestion des routes – la CET – annonce l’ampleur de la catastrophe : 300 kilomètres d’embouteillages ont été recensés à travers la ville avec des files continues de plus de 20 kilomètres. Dans un rapport IBM de 2010, « Sampa » se classait à la 6ème place dans un classement des villes les plus chaotiques, derrière New Delhi. Face à cet ennemi public n°1, les autorités ont décidé d’agir. La préfecture a instauré un système rotatif (le « rodízio ») qui oblige certains, selon les jours et les horaires, à garder leur voiture au garage. Mais le mal est fait, dans cette mégapole de 20 millions d’habitants qui ne dort jamais, 6 millions de voitures se disputent l’asphalte chaque jour. Alors certains se sont élevés au-dessus du problème pour se partager le ciel, encore seulement saturé par le smog.

La plus grande flotte au monde

Le « métro est bon mais ne mène nulle part » et les bus sont d’une fiabilité relative. Le vélo ? Peu recommandable, à moins d’être « mountain-biker » ou un passionné inconditionnel du zigzag entre les voitures, piétons, camions, motos et trous sur la route. Un seul moyen de locomotion semble encore pouvoir satisfaire le Paulistano pressé : le taxi. Les tarifs n’étant pas au-dessus des moyens de la classe moyenne (R$ 2,10/km, 1 R$ = 0,3 € en août 2013), les voitures blanches prolifèrent dans la ville comme des champignons sur un tronc pourri. Phénomène qui ne fait évidemment qu’aggraver la situation.

Certains ont décidé d’ignorer ce monstre invisible et chronophage. Ne pouvant passer ni par la terre ni sous la terre, un seul réseau de routes reste libre (pas pour longtemps ?) : les airs. Toutes les 45 secondes, un hélicoptère se pose ou décolle à São Paulo. Avec la plus grande flotte d’hélicoptères au monde (411 appareils), le mouvement est devenu si intense que l’Armée de l’air (la « Força Aérea ») a dû créer un système complexe et unique au monde pour organiser le trafic aérien. La préfecture a déjà mis en place des lois pour tenter de réguler les horaires et les 260 héliports de la ville et imagine des lois toujours plus strictes pour tenter de préserver le « calme » des habitants.

L’ordre et le progrès

Surtout utilisés par les femmes et hommes d’affaires soucieux de réaliser plus de 2 ou 3 rendez-vous par jour, les « taxis aérios » coûtent tout de même plus de deux salaires minimum pour une heure de trajet (1 800 reais, 600 euros). Mais au Brésil et surtout dans sa ville la plus riche, ce qui est nouveau et cher ne tarde souvent que quelques semaines à devenir à la mode. Les compagnies proposant ces services se sont multipliées dans la dernière décennie et la baisse des prix qui s’en est suivie a encore augmenté le nombre de « grands pressés » dans les airs parce que dans le poumon économique du pays, rien ne semble pouvoir arrêter la marche du progrès pour ceux qui ont les moyens.

Dans un pays de contrastes et de fossés abyssaux entre les classes sociales, São Paulo vient d’innover en matière d’inégalité : l’inégalité face au traffic. Alors que certains survolent la ville, les derniers mois ont été marqués par l’éruption de manifestations générales et d’émeutes violentes. L’élément déclencheur : une augmentation de 20 centavos (7 centimes d’euro) du prix du ticket de bus. Gerhart Hauptmann, prix Nobel de littérature allemand, disait dans les années 1910 déjà : « dans les grandes villes modernes, les gens courent après eux-mêmes. Ils s’atteignent rarement ». Peut-être que la ville se perd à force de courir derrière le progrès.

Paul Divet

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