Le conte de Maitre Grincho : le Brésilien qui ne fêtait pas Noël

Il était une fois, un homme qui ne fêtait pas Noël.

Il n’achetait pas les parures de guirlandes scintillantes pour décorer sa maison, il n’achetait pas le sapin prêt-à-monter, il n’achetait pas de chaussettes en laine pour mettre à sa fenêtre, il n’achetait pas le bouquet de poinsettias en plastique pour sa porte d’entrée. Car Maitre Grincho, né dans l’aride Nordeste, venu s’échouer sur les plages de la « Ville Merveilleuse » après des mois de marche et d’auto-stop avec des camionneurs aux marcels dégoulinants de sueur, ne ressentait pas dans son âme cet “esprit de Noël” que l’on clamait à coups de bruyantes publicités à la télévision, à la radio, sur internet, sur les voitures à hauts parleurs qui sillonnaient la ville, dans les supermarchés discount, dans les shoppings bondés du dimanche, sur ces affiches rouge vif que l’on plaquait à tous les coins de rue. Les journaux quant à eux, s’exclamaient à grands titres : « les dépenses des ménages pour Noël devraient encore grimper », « la dépense moyenne des Brésiliens atteint 500 reais », « Noël : la fête du 13ème salaire »…

Les shoppings, les supermarchés, les caisses, l’argent, l’achat encore et encore l’achat, les promotions, acheter, toujours plus. Cet esprit de Noël lui donnait le tournis, Maitre Grincho préférait rester chez lui le temps que la tempête passe. Le temps que l’on démonte l’arbre de Noël qui surplombait de ses 85 mètres et ses 3,1 millions d’ampoules la Lagoa Rodrigo de Freitas. Le “plus grand sapin du monde” selon le Guinness des records : une “célébration de la vie”.

Maitre Grincho vivait seul, dans une petite maison en briques dans la périphérie de la ville, dans la poussiéreuse Cité de Dieu. Il avait eu une femme, une fois, quand il travaillait sur les champs de soja dans le Mato Grosso, mais une fièvre fulgurante l’avait emportée, sans doute une de ses bestioles qui pullulent dans cet enfer humide de la jungle.

Un sapin de Noël à Rio de Janeiro au Brésil, le 26 novembre 2011. Crédits photo: flickr/CC/Digo_Souza

Un sapin de Noël à Rio de Janeiro au Brésil, le 26 novembre 2011. Crédits photo: flickr/CC/Diego_Souza

 

Dans la Cité de Dieu, quelques hommes en costumes venaient parfois avec un petit troupeau de caméras pour distribuer quelques cadeaux aux enfants. On offrait des poupées Barbie© aux filles et des voitures Hotwheels© aux garçons. Le ventre vide mais heureux, les enfants rentraient sautillant de joie, pieds-nus entre les bouts de verre. Mais la plupart des habitants de la Cité de Dieu restait en marge de l’effervescence de la ville, eux aussi ne fêtaient pas Noël, les hommes passaient la veillée au bar de Seu Jorge pendant que les femmes mettaient au lit les enfants partis se coucher trop tôt.

Non vraiment, Maitre Grincho ne croyait pas en cet esprit de Noël, et il croyait encore moins que le gros barbu en costume rouge débarquerait avec son traineau de neige et ses rennes sur la terre battue du terrain de foot de la Cité de Dieu, où s’accumulaient les sacs de poubelle, pourrissant sous le soleil ardent. « Le Père Noël, » pensait Maitre Grincho, « ne vient que si on a les moyens de payer sa prestation ».

Mais quelle est donc la morale de cette histoire ?

Le Père Fouettard descend lui aussi sous les Tropiques mais il rend toujours visite aux mêmes. Les classes aisées et moyennes brésiliennes vont augmenter leurs dépenses de 30% cette année pendant que les autres 30% qui vivent sous le seuil de pauvreté perdent peu à peu foi en leur bonne étoile.

Paul Divet

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