Noël : ambiguïtés en Terre Sainte

Penser Noël en Israël n’est pas d’une grande facilité : cela vous plonge dans une multitude de paradoxes difficiles à appréhender. Il y a, tout d’abord, le constat de l’absence de ce que vous avez toujours connu. Certes, les 20 degrés ambiants et le cruel manque de cheminée sont un premier dépaysement. Mais, à Tel Aviv, on ne trouve ni sapin ni guirlande ni vin chaud ; il n’y a  pas de foisonnement de rouge et de blanc ni de laine feutrée ni de fausses barbes à l’effigie de celui qui représente pour nous, pour vous, la première conspiration menée par le monde des adultes. Rien.

Et pourtant… Israël est un pays complètement mondialisé où l’influence culturelle des Américains est omniprésente, ces mêmes Américains ayant popularisé le personnage du Père Noël, dès le XIXème siècle.

Décorations pour Noël dans le quartier chrétien de Jérusalem, le 20 décembre 2007. Crédits photo: flickr/CC/FR.Bessonet

Décorations pour Noël dans le quartier chrétien de Jérusalem, le 20 décembre 2007. Crédits photo: flickr/CC/FR.Bessonet

Et pourtant… Israël est au carrefour des trois religions monothéistes ; c’est un pays qui compte plus de 150 000 chrétiens et qui a pour capitale Jérusalem : une ville trois fois sainte où se trouve l’église du Saint-Sépulcre, soit le tombeau du Christ, selon la tradition chrétienne.
Et pourtant… Si Jérusalem canalise toutes les tensions religieuses et politiques, elle revêt également, depuis longtemps, une grande dimension symbolique. Peut-être vous souvenez-vous de cette chanson d’Enrico Macias, « Noël à Jérusalem », dans laquelle le chanteur appelait à un Noël fédérateur dans les années 70 ?

Aujourd’hui, plus que jamais, Noël questionne et divise. Cet événement familial annuel, que nous connaissons en France, en partie dans sa dimension laïcisée, touche en Israël les questions d’identité et de religions.

Un sapin très « politique »

Pour débuter cette réflexion, je vous propose un aperçu bref mais percutant. Il y a quelques semaines, Hanna Swaid, députée arabe chrétienne de la Knesset, a demandé à Yuli Edelstein, l’actuel Président de la Knesset, à ce qu’un sapin soit placé, au moment de Noël, à l’entrée de la Knesset dans le but de «  montrer la pluralisme et le multiculturalisme de la Knesset en tant qu’institution qui représente toute la population ». Ce sapin aurait dû être symboliquement placé de manière visible à l’entrée du Parlement : un endroit où, dans le passé, des événements non-juifs ont été célébrés à l’instar du dîner de l’Iftar, cassant le jeûne du Ramadan. Trois jours avant Noël, Edelstein a refusé, prétextant que si la députée voulait disposer un sapin, elle pouvait le faire dans son bureau et non dans un endroit public qui serait « inapproprié »1 . Il a ajouté, quelques jours plus tard, que placer un tel symbole à la Knesset représenterait pour les Juifs, de « douloureux souvenirs » et pourrait constituer une forme « d’offense ». Pour le président du Parlement, cette requête prend racine dans une campagne arabe menée contre l’identité juive de l’Etat d’Israël (pour plus d’information consulter l’article).

Cet événement s’inscrit dans le processus de construction étatique d’Israël. Israël se définit comme un Etat « juif et démocratique », et la politique globale de l’Etat vise la préservation de cette identité juive, véritable socle et motif de l’Etat d’Israël. La perception extrêmement politique de la fête de Noël et sa dimension polémique, dans un pays rythmé par le calendrier juif, illustrent le paradoxe d’une démocratie où les droits fondamentaux sont constitutionnellement protégés mais où une identité domine. La place des minorités religieuses – musulmanes, chrétiennes et druzes – est sans cesse discutée tandis que le religieux détermine, bien souvent, les mesures politiques comme illustré précédemment. La difficulté réelle de créer une identité israélienne, canalisant toute la diversité religieuse et culturelle du pays, fait donc constamment face à une tendance au repli religieux et communautaire. De plus, la cohabitation entre minorités est rythmée par la géopolitique et les rivalités entre Israël et ses voisins, Israël étant un foyer juif entouré d’états arabes à majorité musulmane.

Des cadeaux « laïcs »

Cette année, Hannouka a été célébrée un mois plus tôt que Noël. Et pourtant… A l’approche du 25 décembre, une hausse significative de la consommation a été identifiée dans de nombreuses grandes chaînes de magasins à l’instar de Tiv Ta’am ou Domo. Ces dernières ont noté une hausse de 30% de la consommation qui reflète globalement une tendance générale que le PDG de ces deux dernières enseignes considère comme la preuve que Noël constitue“des  vacances légitimes et un évènement à célébrer”. D’autres, dont le PDG de Israel Kort, considèrent que cette consommation est davantage celle de la frange laïque des Israéliens de confession juive, une consommation davantage tournée vers l’achat d’accessoires ou de gadgets utilisés dans le cadre de soirées à thème. Même si cette consommation est difficile à interpréter, dans un contexte de fin d’année où les fêtes se bousculent, elle reflète, néanmoins, une tendance timide de la frange jeune, laïque et très ouverte de la population pour laquelle, très souvent, en Israël, les traîneaux du multiculturalisme et de la mondialisation sont en panne…

 

Sarah Melloul

 

Une réflexion au sujet de « Noël : ambiguïtés en Terre Sainte »

  1. Sarah,
    Permettez -moi de vous féliciter de votre très bel article!
    On découvre beaucoup et on apprend énormément …
    Votre choix concernant cette chanson d’Enrico Macias, « Noël à Jérusalem », me ramène qq décennies en arrière où jeune papa, je croyais alors qu’avec de la bonne volonté et beaucoup de cœur nous pourrions dépasser tous ensemble les clivages religieux…
    Vous souhaite beaucoup de succès si vous vous destinez à l’écriture !
    Louis

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