Le premier journal du soir en RDA

Je me souviens encore du rendez-vous familial, tous les soirs après le dîner devant notre petit écran, nous regardions le journal de 20 heures sur France 2. Le charme de Laurent Delahousse ou l’aspect condensé des nouvelles, qui sait ce qui nous attirait, nous étions tous au rendez-vous.
Mais regardons de l’autre côté du Rhin, où fut diffusé à Berlin en 1935 le premier programme télévisé régulier au monde à l’occasion des Jeux olympiques d’été. Alors qu’à l’époque, seulement un millier d’Allemands possèdent un poste de télévision, Le chancelier Adolf Hitler y voit un moyen de communication stratégique. Ainsi, dès l’introduction du petit écran en Allemagne, celui-ci est pris d’assaut par les gouvernements en place. Alors naquit le premier journal de 20 heures (sans Laurent Delahousse).

Le journal de 20 heures allemand, ou plutôt de 19h30, les allemands dînant plus tôt, a une consonance toute particulière. L’un d’entre eux a en effet marqué plusieurs générations au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale : Aktuelle Kamera (AK).

Si depuis la réunification, l’Allemagne de l’Ouest a assisté à une prolifération des chaînes privées de télévision, les citoyens de la République démocratique allemande (RDA) n’ont connu qu’Aktuelle Kamera pendant 37 ans. Cette chaîne publique, comme tous les médias de la RDA, était contrôlée par le Parti socialiste Unifié d’Allemagne (SED) et constituait un outil de propagande important. Ludwig Merck, professeur d’économie à Mannheim, a grandi à Berlin Est et me raconte: « si le journal télévisé existait depuis le début des années 50, ce fut dès 1961 notre unique moyen d’information ».

Chez la famille Merck à Berlin Est, RDA, 19h30

Entrons chez la famille de Ludwig Merck, qui loge à Berlin Est depuis 1949. Après le dîner de 18 heures, toute la famille se retrouve autour non plus de la table à manger mais devant leur petit écran. Ici, chacun a ses raisons d’écouter les trente minutes du journal.

C’est Eva Merck, la mère de Ludwig, qui choisissait de rassembler toute la famille autour de l’émission. C’était la volonté du régime SED. Comme beaucoup d’Allemandes, elle avait trouvé dans le régime soviétique son indépendance. Contrairement à la RFA où les femmes se retiraient progressivement, par contrainte ou par choix, de la sphère publique et professionnelle pour se conformer aux conventions d’une normalité privée et familiale, la RDA avait choisit de les intégrer dans le processus de rénovation politique, économique et sociale de l’Allemagne de l’Est.

Ainsi, Madame Merck jouissait de l’intégration des femmes à tous les niveaux de la société qui passait dès lors par une politique de promotion féminine (baptisée Frauenpolitik) fondée sur une conception marxiste-léniniste de l’égalité des sexes. Son fils se souvient : « Elle était fermement convaincue que la seule voie du bien vivre était l’intégration complète à la société socialiste ».

Contrairement à sa femme, Konstantin Merck affichait une attitude plus sceptique vis-à-vis du programme. Faute de presse libre ou de média indépendant, nombreux furent les citoyens d’Allemagne de l’Est qui écoutaient avec mépris et parfois ricanements les messages de propagandes délivrés par les présentateurs d’Aktuelle Kamera.

Monsieur Merck était tenté de s’énerver devant le poste après la construction du mur, bien que ce fut inutile voire risqué.

Ludwig raconte : « Papa se contentait de lever les yeux en l’air, c’était plus discret que de crier contre la télé. On pensait qu’on était tous sur écoute. » La Stasi avait en effet intercepté 400 000 lignes de téléphone selon le New York Times , et chacun vivait dans la peur permanente d’être sur écoute. Cette terreur constante dura jusqu’au dernier jour de l’URSS.

La télé, c'est elle qui me surveille, ou moi qui la regarde ? © CrossWorlds / Cyndi Portella

La télé, c’est elle qui me surveille, ou moi qui la regarde ? © CrossWorlds / Cyndi Portella

« Moi, j’étais effrayé. » Ludwig, avec un œil d’enfant, voyait dans le regard de son père au-delà de la frustration, une réelle crainte du régime. Pourtant dans de telles situations, les adultes tentent de rassurer les enfants. « On nous disait que le parti garantissait la paix et que le mur était un moyen pour la préserver » , se souvient-il. Aktuelle Kamera était pour beaucoup d’enfants une façon naïve de reprendre confiance dans le régime qui les avait séparés d’une grand-mère, d’un meilleur ami, d’une institutrice restés de l’autre côté.

Un programme planifié pour rassurer

En effet, l’AK avait tout pour redonner à chacun foi en le SED. Le secrétaire du Comité central du parti avait fondamentalement défini les rapports quotidiens. La conscience des gens est un capital qu’il faut prendre en considération. Konstantin Merck rappelle que « rien n’était laissé au hasard, si il est une chose que la RDA détestait c’était bien l’aventurisme ».
Véritable outil de propagande, l’AK reflétait la politique du SED, et non la réalité quotidienne en RDA. En plus du contenu pauvre en informations, c’était l’une des principales raisons de la faible popularité du programme.

Les citoyens entendaient de 19h30 à 20h dans ce journal quotidien d’endoctrinement les prétendues améliorations de la production socialiste dans les secteurs industriel, agricole et dans le programme de logements sociaux. « Maman avait hurlé de joie lorsqu’en 1972, avant même la RFA, l’IVG avait été légalisé », se rappelle Ludwig.

De plus, l’accent a toujours été mis sur l’exécution du Planerfüllung : le plan économique élaboré chaque année par le gouvernement. Par ailleurs, les reportages internationaux étaient également fortement politisés. Les événements que le gouvernement voulait dissimuler (tels que les passages frontaliers illégaux d’éminents citoyens de la RDA) n’étaient jamais mentionnés. Les reportages sur les pays étrangers non-socialistes traitaient souvent de problèmes sociaux et sociétaux tels que la pauvreté et les développements d’extrémistes de droite, ainsi que la mention régulière de décès liés à la drogue en Allemagne de l’Ouest ou à Berlin-Ouest. Enfin, les démonstrations du militarisme prussien à la fin des émissions une fois par semaine, faisaient rêver les jeunes garçons comme Ludwig.

AK transmit les derniers instants de la RDA

À compter d’octobre 1989, presque un mois avant la chute du mur de Berlin (le 9 novembre), la rédaction rompit sa fidélité au contrôle de l’Etat et commença à présenter des reportages fidèles aux événements qui transformèrent l’Allemagne de l’Est à l’époque. Ainsi, le 16 octobre, furent montrées les premières images des rassemblements massifs de l’opposition organisés tous les lundis à Leipzig. Moins de deux jours après sa couverture historique des manifestations du lundi en Allemagne de l’Est, AK retransmit les faits saillants de la séance plénière dramatique du SED en octobre, qui conduisit au limogeage massif des dirigeants du parti et de plusieurs membres de son comité central.
Pour Ludwig, la chute du mur de Berlin fut un réel choc. « Contrairement à ce que l’on croit aujourd’hui, la chute du mur fut une grande surprise ! » Le sourire aux lèvres, il se souvient des dernières émissions. Celle du 9 novembre 1989 tout particulièrement. Si cela semble invraisemblable d’écouter l’émission du parti pendant la chute du mur, cette dernière transmettait la confusion du régime et annonçait la fin de l’URSS.
Tout est alors allé très vite. Dès l’émission du 9 Novembre, l’AK transmettait des informations exceptionnelles. Une conférence de presse interminable fut retranscrite pendant l’émission, montrant les portes-paroles tentant d’éviter tant bien que mal les questions concernant les dizaines de Berlinois qui traversaient le mur. Sans succès. Les visas de départs définitifs se sont vus brusquement plus facilement accessible à tous, et cela, à tous les points de passage frontaliers de la RDA vers l’Allemagne de l’Ouest. Par ailleurs les citoyens de la RDA prêts à quitter le pays n’avaient plus à faire le détour par la Tchécoslovaquie. Une souplesse exceptionnelle qui annonce la fin d’une époque pour les citoyens de la RDA et les derniers jours du premier journal du soir.
Aujourd’hui, le jeune Ludwig ne reconnaîtrait plus le petit écran dans son salon. Le modèle de l’Ouest s’est imposé à l’Est, et l’Allemagne réunifiée a vu se développer un champ audiovisuel libre et varié depuis 30 ans. Cependant, l’audiovisuel public allemand ne semble indépendant qu’en apparence. Les programmes restent largement influencés par l’Etat, dont certains représentants participent encore aux conseils d’administration des principaux fournisseurs de chaînes et de programmes publics comme l’ARD et ZDF.

 

Toscane du Monteil

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