Toilettes : « C’est occupé ! » dans 8 pays du monde

Les toilettes, 8 pays, 8 regards. Notre édito vous présente le sommaire des articles de nos correspondants sur les toilettes dans leurs pays d’accueil.

 

Adolescente, je prenais en photo les différents toilettes que je visitais. J’ai encore tout un album de clichés de mauvaise qualité, intitulé « Berliner Chiotten ». Quelques décennies plus tôt, en 1917, Marcel Duchamp se voyait refuser sa « Fontaine », ready-made d’un urinoir qui a réussi l’exploit d’être refusé au salon des artistes indépendants, qui n’avait pourtant pas de jury d’entrée.

Parallèle osé, pensez-vous sûrement, entre un artiste majeur du XXIème siècle et… moi. Notre démarche était pourtant quelque part similaire. Choisir un objet banal, que l’on oublie en général de regarder, trop préoccupé par sa fonction, et le transcender, l’ériger en oeuvre d’art. Derrière l’usage, dégoter l’inhabituel, trouver ce qui vaut le coup d’oeil. Faire parler un objet du quotidien… comme chez CrossWorlds, finalement. Derrière la porte des toilettes, camper l’idée que, finalement, le « normal » ne mérite peut-être pas de partir avec la chasse.

© CrossWorlds / Judith Couvé

© CrossWorlds / Judith Couvé

Les toilettes, suppôts du Marché ?

Que se cache-t-il derrière cette porte ? Parfois des mauvaises surprises. Fréquentes dans l’espace public, témoignent-elles d’une certaine bestialité des êtres humains, qui se sentiraient libérés des contraintes sociales (et hygiéniques) dès qu’un relatif anonymat est assuré ? Des aéroports ont même mis en place des systèmes de notation, où le visiteur peut noter son « expérience » dans le WC en question, en fonction de sa propreté.

Un genre de « Cabinet presque parfait »… et si la note obtenue est catastrophique ? Il ne se passe presque rien, sauf pour ceux et celles qui les nettoient. Travailleurs anonymes que l’on préfère souvent oublier, parce qu’ils nous rappellent que l’on est salissant. On peut comprendre un pan  de l’histoire d’une société en regardant qui elle charge de nettoyer ses toilettes. Au Pérou par exemple, l’histoire coloniale et post-coloniale impose sa marque sur les employées de maison, majoritairement des femmes précaires issues de minorités ethniques.

Au Pérou, qui vide la poubelle des toilettes ?

En repensant à ces outils de notation des chiottes, une pensée dérangeante fait son nid dans ma tête : les toilettes seraient-ils devenus l’incarnation ultime du capitalisme ? En tout cas, ils savent en être une métaphore cocasse : en septembre 2017, les toilettes de restaurants de Genève se sont trouvés bouchés… par des billets de 500€. Le temple ultime de la décadence ? Au musée Guggenheim de New-York, il existe un cabinet de toilettes en or massif, accessible (et utilisable) pour les visiteurs. On dirait presque un roman de fiction sur les rêves d’un trader fou, non ?

Les toilettes, un certain luxe

Si les toilettes peuvent être un vecteur de cool, ils se révèlent aussi un brutal rappel à une réalité plus difficile, comme lorsqu’ils constituent l’unique point d’eau, ou qu’ils sont tout bonnement absents.  Aujourd’hui dans le monde, 60% de la population (4,5 milliards de personnes) n’a pas de toilettes à domicile, ou bien dispose de toilettes qui ne permettent pas une gestion hygiénique des excréments d’après l’ONU.

Les toilettes dans les nuages de Triund : reflets de la difficulté d’accéder au trône en Inde

Encore faut-il avoir de quoi évacuer les déchets. Enjeu politique s’il en est, l’eau courante reste l’outil numéro un pour bénéficier d’un système de toilettes efficace et salubre. À Paris par exemple, la généralisation de l’accès aux toilettes dans les appartements ne se fait qu’après l’instauration d’un circuit d’eau salubre. Le tout-à-l’égoût est exigé par les propriétaires de Paris en 1984.

Pourtant, en 2017, une partie de la population mondiale n’a pas accès à l’eau — parfois pour des raisons politiques, car elle reste une denrée rare et essentielle. Quant à la partie qui a un accès facile à celle-ci, l’urgence environnementale dénonce  notre surconsommation. Ici et là, on envisage de nouvelles façons de consommer, par exemple en construisant des toilettes sèches.

TOILETTES — Au Chili, les toilettes sèches de l’éco-hôtel du Bout du Monde

Les toilettes en Palestine, un équipement en sursis

A venir : le reportage vidéo de notre correspondant au Chili, sur les toilettes sèches et un projet d’éco-hôtel.

Derrière la porte : une affaire privée ?

Dans les toilettes, il n’y a pas que l’eau qui est politique. Les toilettes elles-mêmes sont au coeur d’une multitude de combats. Combien de fois a-t-on entendu des gens se battre pour la lunette des toilettes ? Baissée, relevée ? Avant de vous résoudre à installer des toilettes turques à la maison, pensez à cet argument d’une de mes amies : « Messieurs, pour une fois qu’il y a quelque chose dans la société dont le design n’est pas adapté exactement à vous, vous êtes priés de faire un petit effort (et de relever puis baisser la lunette !) ».

En matière de toilettes, le personnel reste politique. Aujourd’hui, les toilettes sont l’objet de luttes acharnées autour du genre, en particulier dans les pays anglo-saxons. L’existence de toilettes neutres et la disparition des petits pictogrammes féminins et masculins peuvent créer de grandes controverses.

Des toilettes arc-en-ciel à l’Université d’Auckland

États-Unis : toilettes et genre, une affaire d’État ?

 

On aime pourtant croire que les toilettes sont un lieu d’intimité, que ce qu’on y fait n’a pas de répercussion sur les autres… et que cela reste secret. Dans les films, c’est toujours dans les toilettes qu’ont lieu les conversations intéressantes, les rails de coke et les rencontres sexuelles interdites ou impromptues. Elles peuvent aussi être un refuge, quand on a besoin d’être seul — ou bien quand il faut se protéger des bombes. Au Liban pendant la guerre civile, elles devenaient la pièce de ralliement, un refuge pour toute la famille quand la bataille faisait rage dehors.

 

Liban : La guerre des siphons

Pourtant, ce numéro de téléphone taggué à la va-vite sur la porte des toilettes est bien réel, et il y a sûrement une vraie personne au bout du fil. Le message politique écrit au marqueur dans la cabine d’un lycée ou d’une fac aura peut-être fait réfléchir un ou deux usagers (même si, pour citer une porte de toilettes d’une université parisienne, « on ne fait pas la révolution en gribouillant dans les chiottes »).

Alors, en matière de petit coin, gardez l’esprit alerte. Les toilettes de quelqu’un peuvent en dire beaucoup sur ses lectures (prêtez une attention particulière aux magazines, il y a une différence entre « Investir » et « Astrapi »), ses goûts musicaux, son humour (si vous rencontrez quelqu’un qui garde un livre d’or dans ses toilettes, je vous conseille de le signer et de devenir ami avec cette personne), son amour des plantes vertes… De la même manière, les goguenots du monde, lorsqu’ils existent, sont bien bavards une fois qu’on a poussé la porte. À vous d’oser mettre votre nez dans les cabinets !

Laure Vaugeois

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