En Turquie, ces morts qui ont vécu 700 ans

La tombe d'une certaine Fatma Demirel. Le D est pour doğum= naissance et le Ö pour ölüm = mort. L'inscription en-dessous signifie "prières pour son âme. Crédit photo: CrossWorlds/Marguerite Salles.

La tombe d’une certaine Fatma Demirel, le 18 octobre 2014 au cimetière du Karacaahmet à Uskudar, Istanbul. Le D est pour doğum= naissance et le Ö pour ölüm = mort. L’inscription en-dessous signifie « prières pour son âme. Crédits photo: CrossWorlds/Marguerite Salles.

 

C’est au travers de pérégrinations dans le vieux cimetière de Karacaahmet, sur la rive asiatique d’Istanbul, qu’on peut trouver des tombes comme celle-ci, à la mémoire de Fatma Demirel, née en 1323 et morte en 1983, soit après une vie de… 660 ans. Suivez notre voyage parmi les stèles ottomanes et turques pour comprendre ce mystère.

Un cimetière poumon vert

Le Karacaahmet est le plus grand réservoir de morts d’Istanbul, puisque ce cimetière existe depuis la conquête de la ville par l’Empire Ottoman, et possède une superficie de 3 km2. Mais il est aussi l’un des poumons verts de la ville très urbaine – trop urbaine. Entre les arbres poussent des tombes, et sur les tombes pousse de l’herbe bien verte. Un cimetière-labyrinthe, perdu dans la ville immense, traversé par des artères pavées où circulent quotidiennement voitures et camions-citernes. A l’origine, c’était un espace sans limite, envahissant campagnes et villages, mais comme la plupart des espaces verts d’Istanbul, l’urbanisation a emmuré le cimetière, et le ronge petit à petit.

Les restes d'une tombe ottomane, brisée par les racines d'un arbre. Octobre 2014. Crédit photo: CrossWorlds/Marguerite Salles

Les restes d’une tombe ottomane, brisée par les racines d’un arbre, le 18 octobre 2014 au cimetière du Karacaahmet à Uskudar, Istanbul. Crédits photo: CrossWorlds/Marguerite Salles

 

Mais ici et là, la vie reprend ses droits. Les tombes les plus vieilles et les plus massives ont été brisées par des racines d’arbres, qui n’étaient que de petites pousses en l’an 1300. Des chiens errants viennent creuser les mottes de terre et y dénichent les os depuis longtemps enfouis. Les chats y établissent leur lit – comme dans n’importe quelle rue d’Istanbul. Les oiseaux viennent s’abreuver d’eau dans les petites écuelles forgées pour eux au-devant de chaque tombe.

Car la tombe musulmane veut que de la mort naisse la vie: le corps, en contact direct avec la terre, pourrira avec la terre et redeviendra nature. Fleurs et verdure pousseront sur lui et les oiseaux voleront au-dessus.

Des tombes coiffées, qui font dialoguer les siècles

Tous les siècles se côtoient dans ce cimetière-labyrinthe. Les morts d’il y a un an et ceux d’il y a 700 ans. Aujourd’hui encore, certains musulmans habitant sur la rive européenne préfèrent se faire enterrer dans ce cimetière situé sur la rive asiatique, sur le continent de naissance de l’Islam.

En observant les différentes tombes, le promeneur constate une évolution dans leur apparence. Il devient alors spectateur des différentes phases de modernisation du pays – certains diront d’ « occidentalisation ».

Le kâtibi, chapeau des fonctionnaires ottomans. Le 18 octobre 2014 au cimetière du Karacaahmet à Uskudar, Istanbul. Crédit photo: CrossWorlds/Marguerite Salles

Le kâtibi, chapeau des fonctionnaires ottomans. Le 18 octobre 2014 au cimetière du Karacaahmet à Uskudar, Istanbul. Crédit photo: CrossWorlds/Marguerite Salles

Les stèles du temps des débuts du cimetière se dressent entre deux fougères. On peut lire sur celles-ci des poèmes en ancien ottoman à la mémoire du mort. Les années de naissance et de mort sont elles aussi écrites dans ce langage – indéchiffrable pour les vivants d’aujourd’hui. Les stèles sont coiffées de turban ou de kâtibi (pour les fonctionnaires, comme la photo à gauche) désignant ainsi la profession du mort et sa place dans la société.

Les tombes de femmes sont, elles, ornées de feuilles et de fleurs. Edhem Eldem, chercheur à l’Université du Bosphore spécialisé dans l’histoire et la culture ottomane, nous explique ce symbole: “la taille et la forme de l’ornementation est proportionnelle à la richesse du mort et de sa famille.”

Mais, en contournant un chien assoupi, on aperçoit une stèle semblable, coiffée cette fois non pas d’un turban mais d’un petit chapeau carré. Ce sont des fez, adoptés par le sultan Mahmoud II au 19e siècle lorsque l’Empire Ottoman alors en perte de vitesse a voulu briser son image exotique auprès des orientalistes européens. Car, comme l’explique Edhem Eldem : “le musulman ne se découvre jamais” – ce qui fait qu’il a fallu trouver un chapeau de substitution.

Tombes de riches Ottomans. Celles de femmes sont ornées de feuillages, celles des hommes, de fez. Crédit photo: CrossWorlds/Marguerite Salles

Tombes de riches Ottomans, le 18 octobre 2014 au cimetière du Karacaahmet à Uskudar, Istanbul. Celles de femmes sont ornées de feuillages, celles des hommes, de fez. Crédits photo: CrossWorlds/Marguerite Salles

 

“Le fez existait auparavant, comme une calotte traditionnelle portée dans les pays méditerranéens, ou pour supporter le turban. Ce qu’a fait Mahmoud II, c’est dérouler le turban.” Le turban a été proscrit dans l’armée et la fonction publique, et le fez est devenu l’apanage de tout vrai Turc. Son port s’est si bien ancré dans les traditions que, lorsque Mustafa Kemal Atatürk a créé la République de Turquie, il a à son tour banni le fez en 1925, considéré comme trop oriental à son goût.

« C’était presque une révolution, il fallait détruire tous les symboles du vieux système, » explique Edhem Eldem.

Les tombes post-1925 sont donc têtes nues, et les noms et les quelques poèmes qui y sont encore inscrits le sont dorénavant en alphabet latin, mis en place lui-aussi par Atatürk.

Comment ont-ils pu vivre 700 ans ?

C’est bien simple, ces Turcs ont connu à la fois l’Empire et la République: nés pendant l’Empire Ottoman, avec le calendrier islamique appelé hégirien (de l’Hégire de Mahomet en 622), et morts pendant la République d’Atatürk, sous le nouveau calendrier grégorien institué en 1925… Fatma Demirel est en réalité née en 1905 et a donc vécu 78 ans, et non 660. Soit bien plus que la moyenne à l’époque – qui était de 64 ans, selon les estimations de la Banque mondiale -, mais ça reste humain.

Pour calculer votre date de naissance dans le calendrier hégirien (ou autre), cliquez ici. 

Marguerite.

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