Turquie : immersion dans une célébration de « l’adak », un sacrifice animal

La viande comme lien avec Dieu ? En Turquie, plus précisément dans le Hatay, la minorité nusayri pratique le sacrifice régulièrement. Notre correspondante a participé aux célébrations en l’honneur d’une fillette.

Dans quelques jours, Cem s’apprête à rendre visite à sa famille. Habitant Istanbul, il n’est pas rentré dans sa ville natale depuis plusieurs mois. À plus de 1 100 kilomètres de là, les festivités se préparent à Samandağ, municipalité nichée dans la Province du Hatay. Adak, c’est le terme turc pour désigner une offrande, qui prend ici la forme d’un sacrifice animal. La célébration a lieu en l’honneur de Deniz, la petite cousine de Cem, pas tout à fait trois printemps.

Old Port of Antochia, Avril 2018, Samandağ, Hatay, Turquie. © Tamra Hays

Old Port of Antochia, Avril 2018, Samandağ, Hatay, Turquie. © Flickr/CC/Tamra Hays

 

Monnaie d’échange avec le divin

 

Il y a maintenant plus de trois ans que les parents de Deniz ont promis de sacrifier un bovin. Une offrande qui vient remercier le Tout-Puissant pour la naissance et la santé de fer de leur petite fille. Deniz est née dans une famille de Nusayrîs, une minorité d’alaouites arabes, qui résident principalement dans le Sud de la Turquie, à deux pas de la frontière syrienne. Les viandes de vache et de génisse constituent un interdit alimentaire chez les Nusayrîs ; il faut donc sacrifier un jeune mâle âgé d’au moins 2 ans.

Suite à l’annonce de la grossesse, le père du futur enfant s’est rendu au marché d’Antakya (Antioche), et y a acheté un veau, qu’il nourrit lui-même chaque jour depuis trois ans sur le terrain familial. Son premier enfant, un garçonnet aux boucles brunes, avait lui-aussi reçu une offrande similaire.

À présent, l’heure est venue pour les parents de remplir leur engagement et de soumettre la bête au sacrifice. La date est choisie en fonction de la disponibilité des proches. En effet, en raison de la situation économique du pays, ils sont nombreux à choisir de s’installer et de travailler dans un pays du Golfe. Les valeurs du dinar koweïtien et du dollar américain étant largement supérieures à celle de la livre turque.

Cette situation est aussi largement encouragée par la connaissance d’un des dialectes arabes, que la minorité Nusayrî revendique comme langue maternelle. Ainsi, les parents de Deniz attendent le retour annuel de certains proches pour célébrer et festoyer en famille.

Ce sacrifice animal n’est pas sans rappeler celui d’Ibrahim, ou Sacrifice d’Abraham dans l’ancien Testament. Dans cet épisode du Coran, Ibrahim — dont la foi est mise à l’épreuve par Dieu — est appelé à sacrifier son propre fils Ismaïl, afin de prouver son infaillible dévotion. Au détour d’un songe, Dieu l’invite à se rendre accompagné de son fils sur le Mont Arafat, et de présenter ce dernier en offrande.

Cependant, au moment de couper la gorge du jeune homme, la lame ne tranche pas. Un ange apparaît et Ismaïl est sauvé de justesse, remplacé par un bélier envoyé en offrande compensatoire. De ce geste, le Tout-Puissant remercie Ibrahim le bienfaiteur pour sa foi inébranlable dont témoigne son exécution de toutes ordonnances divines.

Le cheikh, maître de cérémonie

Cette scène est remémorée chaque année au moment de la fête de l’Aïd-al-Adha. Si l’adak se réfère lui aussi à cet épisode de sacrifice, il ne constitue pas pour autant une fête religieuse dans l’entièreté du monde musulman. Ce rituel personnel se dévoile comme une façon d’approcher et de remercier le Tout-Puissant.

L’abattage nécessite l’aptitude d’un bon boucher, ou bien d’une connaissance qui a la réputation de savoir manier la lame correctement. Et cela en la présence d’un cheikh, important représentant religieux ; c’est lui qui bénit la bête et orchestre les prières des convives (familles et voisins).

Sans lui, le sacrifice n’aurait rien de sacré.

Cet homme n’est pas choisi au hasard. En effet, parmi les quelques familles demeurantes de descendants directes du Prophète Ali, chacune d’entre elles perpétue sa lignée de cheikh. Sur chaque génération, un garçon est choisi pour devenir cheikh et reçoit plus tard un enseignement religieux particulier.

Dans le cas de Cem, c’est son grand-père – lui aussi cheikh – qui a désigné un de ses pairs pour assister et célébrer les rites religieux de sa propre famille. Plusieurs générations plus tard, il s’agit encore et toujours d’un descendant de ce même homme qui vient régulièrement prier dans la famille de Cem. La grande majorité des habitants de Samandağ ne descendent pas d’une famille de cheikh, pour autant chaque foyer choisit un représentant dans une des saintes familles. Ce dernier accompagne les rituels religieux, des cérémonies funéraires à celle des sacrifices.

« Enfants et âmes sensibles n’ont pas besoin d’assister à la découpe », me précise Cem. La présence féminine est prohibée durant les prières, les femmes sont donc exclues de la partie religieuse du rituel. En revanche, tous et toutes ont bien hâte de poursuivre la fête autour d’un festin carnivore.

Un sacrifice financier

 

Le sacrifice est un rituel très commun dans cette communauté d’Alaouites arabes. Naissance, mais aussi guérison, acquisition d’une nouvelle maison ou même d’un emploi très désiré, toutes les bonnes nouvelles peuvent conduire à abattre une bête. De fréquentes occasions pour le moins… coûteuses, comme l’explique Cem :

« Il y a d’abord eu l’achat du veau, mais surtout, mon oncle a dû le nourrir pendant plus de trois ans ! »

S’il n’est absolument pas obligatoire d’entretenir la bête chez soi sur une si longue période, son oncle en a décidé ainsi pour assurer la saine alimentation de l’animal. Et la chair en sera « d’autant plus délicieuse ». Pourtant, lors du rituel de sacrifice effectué en l’honneur de son petit garçon, il n’aura finalement pas goûté la viande. « Mon oncle préfère nourrir le veau lui-même, cependant le jour du sacrifice il est tellement touché de devoir tuer l’animal, qu’il ne peut ni assister à la découpe, ni manger un seul morceau de viande », me confie Cem.

S’offrir une bête est plutôt ruineux en Turquie, surtout en ces temps de crise où l’inflation frappe régulièrement à la porte. À ce jour, il faut compter au minimum 6.000 lires turques, soit environ 990 € (le salaire mensuel minimum est de 1.600 TL par mois, l’équivalent de 265 €) pour l’achat d’un veau. Un prix qui flambe à la veille des festivités de l’Eid.

Les personnes en difficultés financières peuvent s’offrir un mouton (environ 750 TL) ou une chèvre, pour moins de 600 TL. Attention tout de même, le sacrifice doit respecter la promesse initiale… Pour Deniz, la famille avait décidé de sacrifier un veau, et ce bien antérieurement à sa naissance, c’est donc la même bête qui doit se retrouver dans l’assiette.

Préserver la communauté

 

Après le rituel, la bête est dépecée, nettoyée, mais surtout partagée entre famille, amis, voisins, passants ou nécessiteux. Partager l’offrande constitue une obligation. Au-delà de la prescription, le partage exerce une fonction bien plus forte : il permet de maintenir les relations par l’intermédiaire du don.

Cette redistribution d’une part de l’offrande – originellement consacrée à célébrer la bonne santé de la petite fille – véhicule du lien social et surtout permet de l’entretenir. Les parts sont attribuées en fonction des besoins, et les plus démunis sont d’autant plus servis. Cependant, si aucun membre de la famille n’est dans le besoin, les parts sont divisées également. Un soupçon de différence pourrait d’ailleurs mener à quelques discussions vives… En effet, la viande est une denrée très appréciée, et privilégier l’un des proches conduit rapidement aux jalousies. Familles, voisins, ou simples passants, la nourriture est toujours cuisinée en suffisance.

Plats de mezze, Antioche. © Flickr / CC / Marmaduk

Mezze, Antioche. © Flickr CC / Marmaduk

 

A Samandağ, les échanges de nourriture entre famille et voisins sont très fréquents ; « on peut avoir le porte-monnaie vide, mais le réfrigérateur est toujours plein », affirme la mère de Cem. La viande, en tant que denrée coûteuse, possède néanmoins davantage de valeur.

Bien plus qu’une façon d’entretenir des relations durables avec ses paires, l’adak suggère une façon plus juste et égalitaire de redistribuer les richesses au sein de la communauté. On pourrait même parler de socialisation. Une répartition qui vient promouvoir la pérennité et la prospérité du groupe. Selon moi, ce souci de continuité pourrait d’ailleurs peut-être s’expliquer par le caractère minoritaire des Nusayrîs en Turquie. Il s’agirait de partager pour protéger, pérenniser et finalement pour perpétuer.

Lorsque chacun a obtenu sa part, les festivités peuvent commencer. Et c’est à la tombée de la nuit qu’émanent les premiers effluves de mets aux accents épicés. Mezze arrosés d’huile d’olive maison, ainsi que de litres de vin et de rakı (alcool à base de figue) distillé dans le voisinage, accompagnent les grillades. La renommée de la gastronomie du Hatay n’est plus à prouver. En 2017, cette tradition culinaire a rejoint le réseau « Ville créative de gastronomie » de l’UNESCO.

À Samandağ ce sont généralement les mezze qui accompagnent le rakı, plutôt que l’inverse.

Mélange de saveurs turques et arabes, les plats reflètent le caractère multiculturel de la localité. Ici, les habitants aiment à mentionner la présence de différentes religions, et de minorités culturelles cohabitant sur le même territoire. Cela donne forcément l’occasion de se joindre à de nombreux festins de fête, généralement très peu végétariens. Et ce sont d’ailleurs les moments préférés de Cem :

« Retrouver les miens, manger notre nourriture traditionnelle et surtout de la bonne viande grillée au barbecue, trinquer avec le rakı que fabrique mon oncle. Başka ne istiyorsun ? Qu’est-ce que tu veux d’autre dans la vie ? »

Clémence Zisswiller, correspondante à Istanbul

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