Un mari à tous prix : interview d’une femme cupidon en Russie

Tatiana Tchoursina, psychologue de formation, a créé en 1993 l’un des innombrables programmes destinés aux femmes en quête d’un mari. Pour une somme variant de 8000 à 11000 roubles (100 à 150 euros, soit l’équivalent de la moitié d’un SMIC russe), le centre d’entraînement de Tatiana Tchoursina propose quatre programmes autour de la thématique « Comment trouver un mari ? ». Notre correspondante a rencontré cette femme cupidon.

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Tatiana Tchoursina me reçoit dans son salon. Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

 

– Comment se déroule votre entraînement pour trouver un mari ?

Nous avons certains programmes, que nous appelons « l’école des relations », qui se focalisent sur le développement des femmes et abordent les questions suivantes : comment établir une relation résistante sur le long-terme, comment trouver un mari, comment se remettre d’une blessure émotionnelle. Nous traitons également des relations familiales, de leur création à leur maintien.

Une fois par mois, nous organisons des stages animés par des psychologues en fin de semaine. Pour le programme « la paix commence à tes côtés », un des premiers trainings de développement personnel que nous avons lancé dès 1993, ce sont mon mari et moi qui nous en occupons.

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Lors d’un cours destiné aux femmes, ces dernières réalisent des exercices autour d’une sculpture d’un couple. Crédits photo : CGT, prêtée à CrossWorlds.

 

Durant les séances, nous réalisons des exercices de mise en situation, qui permettent d’apprendre à mieux analyser les situations pouvant arriver dans la vraie vie, afin d’y prendre les bonnes décisions.

– Quel genre de mise en situation, par exemple ?

Lors de la dernière séance, nous avons reproduit la situation d’une nos participantes, qui a été demandée en mariage il y a six mois par l’homme qu’elle aime. Où est le problème ? Cela fait six mois et rien ne s’est passé entre temps : pas d’enregistrement à la ЗАГС (l’état civil), pas d’anneau, aucun préparatif… Cette femme se sent offensée, le conflit germe et elle songe même à le quitter. Or, là n’est pas la solution. Nous essayons donc ensemble de l’amener à une discussion avec son partenaire afin de l’amener à prendre une décision constructive.

– Pour obtenir des résultats optimaux, combien de séances faut-il compter ?

(Rires) Il est difficile de dire qu’il puisse y avoir une recette optimale, les relations se travaillent toute la vie ! Nous travaillons avec des femmes dont les acquis et les expériences varient grandement.

Certaines sont juste en manque de pratique, elles ne savent pas comment faire connaissance avec de potentiels partenaires. D’autres n’arrivent pas à passer le stade « fonder une famille », malgré une relation de long-terme. Et puis, il y a celles qui se marient et divorcent par la suite. Celles qui éprouvent le plus de difficultés sont les femmes qui ayant grandi dans des familles où les parents ont divorcés, ou encore celles qui n’ont jamais connu leur père.

Mais sachez que je reçois régulièrement des invitations à des mariages de personnes ayant participé à nos programmes. Le 5 juin prochain, par exemple, j’ai mon premier mariage de la saison.

– Les trainings destinés aux femmes en quête d’un mari sont-ils très demandés ? Par qui ?

Oui, le programme « comment trouver un mari » est populaire, surtout auprès des trentenaires. Pour la majorité des femmes en Russie, la création d’une famille et d’une relation stable est l’un des objectifs principaux. On pense qu’une femme sans famille est une femme qui n’est pas accomplie.

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Les participantes du programme « La paix commence à tes côtés ». Crédits photo: CGT, prêtée à CrossWorlds.

 

– Qu’ont les femmes mariées que les femmes de votre programme n’ont pas ?

La relation à soi-même est la clef. Les femmes éprouvant des difficultés à trouver un mari sont loin d’avoir l’assurance et la confiance en soi des femmes mariées, qui ont généralement une estime d’elles-même assez haute. Beaucoup considèrent donc qu’il y a quelque chose qui ne va pas : pas assez intelligente, pas assez belle, pas assez avenante… et je ne sais quelle autre caractéristique. Il est assez simple d’identifier le problème, mais changer la perception que ces femmes ont d’elles-même demeure difficile en pratique.

De plus, la mère joue également le rôle de catalyseur. L’enfant croit sa mère, pour lui, elle dira toujours la vérité. Alors quand la mère de ces femmes leur répètent chaque jour « tu as besoin de te trouver un mari », vient le moment où les femmes se disent qu’il faut agir.

– Vous incitez les femmes à avoir des « objectifs ambitieux », mais peut-on qualifier les sentiments et l’amour « d’ambitieux » ?

J’entends par ambition : éviter aux femmes de notre programme de se lancer dans une relation avec le premier venu. Je considère que toutes les femmes ont le droit au bonheur et les hommes y sont sensibles. L’ambition c’est donc de se dire « je suis digne du bonheur, indépendamment de la famille dans laquelle j’ai grandi et de mes expériences passées ». Il faut pouvoir trouver un homme qui se montrera noble et généreux.

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Les exercices « La paix commence à tes côtés » ne sont pas limités aux mises en scènes, ce sont aussi des analyses de la personnalité. Crédits photo: CGT, prêtée à CrossWorlds.

 

– En Russie, est-ce qu’être une femme non-mariée est une anomalie ?

Une femme qui a réussi en Russie, c’est une femme qui peut dire : « je suis mariée ».

Lorsqu’une femme n’est pas mariée, elle fait face à une pression grandissante. Si elle rencontre une connaissance de l’université qu’elle n’a pas vu depuis quinze ans, la première question qu’on lui posera sera : « Alors, la famille ? Les enfants ? ». La chance qu’on ne lui pose pas cette question est nulle ! Et lorsque cette femme répond : « j’ai 35 ans et je ne suis pas mariée », on ne te demande même pas pourquoi, on va seulement te regarder avec faire une moue et hocher la tête, histoire de dire « manqué ! ». Notre société a été construite sur ce modèle et ce n’est pas moi qui choisis de dire que la famille et les enfants sont les plus importants pour une femme (bien que je partage cette opinion), mais c’est une norme intégrée. En Russie, ce n’est pas une anomalie, mais c’est considéré comme un échec.

– En France, et dans d’autres pays européens, nous n’avons pas du tout la même relation au mariage et à la famille. Comprenez-vous ces différences de perception ?

Oui, je suis allée en Europe plusieurs fois, on ressent même la différence de mentalité chez les Russes expatriés hors de Russie qu’il m’arrive de consulter. En Russie, c’est normal si une femme ne travaille pas une seule fois de sa vie et si elle suit le schéma « mariage – enfants ». Personne ne la jugera, à l’inverse, c’est plutôt bien vu ! Les besoins matériels dépendent entièrement de l’homme, la femme lui donne cette responsabilité.

Les femmes qui veulent se marier répondent à une fatigue liée à la pression sociale, au statut, etc. Un des objectifs du mariage est de refiler la responsabilité vis-à-vis des questions matérielles à quelqu’un d’autre, en l’occurrence au mari.

La société russe ne pense pas du tout le mariage de la même façon que l’Europe. Le cas des divorces est révélateur. Suite à un divorce, l’enfant reste dans 90% des cas avec la mère. Jusqu’à trois ans et demi après le divorce, la femme reçoit des subventions, qui l’exemptent matériellement de devoir rechercher un travail. Pendant trois ans et demi, elle peut rester à la maison, ce sont des « vacances sans fin » ! (rire) Et pendant tout ce temps, l’homme doit entretenir la femme.

Le mariage offre la possibilité aux femmes de se reposer, de souffler et de ne pas être dans le besoin. C’est une protection !

– Dès lors le mariage n’est-il pas au mieux le produit de la pression sociale, au pire un calcul stratégique ? Où est la part de désir intrinsèque dans tout ça ?

Les femmes, elles-mêmes, ne le savent pas. Mais si vous n’êtes pas mariée, on vous exclura progressivement de vos cercles d’amis. La toile de fond des femmes non mariées est de voir l’ensemble de leur entourage s’éloigner, ce qui résulte dans un questionnement existentiel : « J’ai 30 ans et je ne trouve pas de mari. Pourquoi moi ? »

Toutefois, j’ai remarqué que même si le mariage reste la norme, l’âge du mariage recule. Quand j’étais étudiante, si une fille n’était pas mariée en troisième année, donc à 22 ans, c’était étrange. De nos jours, l’âge standard tend vers 30 ans, mais celles qui se trouvent dans cette tranche d’âge et n’ont pas de mari souffrent.

– Être une femme mariée, c’est être une femme heureuse ?

Personne ne donne de garantie mais en Russie, nous avons un proverbe qui dit : « Il vaut mieux essayer et le regretter que de regretter ce que l’on a pas essayé ». Lorsque vous êtes sur la berge et que vous ne montez pas dans la barque, vous ne pouvez jamais deviner ce qu’il y a plus loin. Il se pourrait que ce soit génial ! Si vous restez sur la berge indéfiniment et que vous ne trouvez pas de mari, vous ratez une expérience de vie que vous ne pouvez compenser par autre chose. Le mariage est une merveilleuse école de la vie. Mais ce n’est pas en restant sur la berge qu’une réponse apparaîtra.

Propos recueillis par Jeanne Richard.

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