Un train à Jérusalem

Des rails, 10 pays, 10 regards. Découvrez l’article de notre correspondante en Israël.

Afin de comprendre pourquoi un wagon à bestiaux allemand datant de la Seconde guerre mondiale surplombe Jérusalem, notre correspondante a suivi les rails et s’est rendue à Yad Vashem, le mémorial national de la Shoah.

The "Cattle Car" au bord du gouffre. © CrossWorlds / Juliette Maresté

The « Cattle Car » au bord du gouffre, à Jérusalem, en Israël. © CrossWorlds / Juliette Maresté

 

Le plus facile est de prendre la seule ligne de tramway,  introduite en 2011 dans cette ville ironiquement surnommée « ville de la paix » : Jérusalem — ou comme on dit ici, Yerushalayim et Al-Quds. Par la vitre du tramway, dans la rue de Jaffa, un juif ultra-orthodoxe frôle de son manteau noir la jambe d’une jeune fille au hijab bleu turquoise. Improbabilité d’un quotidien qui paraît normal mais qui ne l’est pas.

Destination : Yad Vashem.  Un lieu saint, incontournable, le mémorial national de la Shoah. Pour décrire l’éternelle mémoire dédiée à ceux morts dans les camps d’extermination, et qui risquent de tomber dans l’oubli du temps, Yad Vashem a choisi ces mots issus du livre d’Ésaïe :


« Je donnerai dans ma maison et dans mes murs une place et un nom préférables à des fils et à des filles ; Je leur donnerai un nom éternel, Qui ne périra pas. » (Ésaïe 56 :6)


Au-delà de l’architecture moderne, un projet conçu par l’Israélien Moshe Safdie en 2005, l’architecte a suggéré lui-même l’introduction de nombreuses pièces d’art et de mémoire sur l’immense terrain du Mémorial. Quelques-unes ont été réalisées dans le style du mémorial de la Shoah à Berlin, le Stehlendenkmal. Ce que nous trouvons à Berlin et ici, dans l’Ouest de Jérusalem, invite le commémorateur à entrer et marcher sur les traces d’un passé épouvantable en lui rappelant activement les atrocités commises.

Juste à droite du centre d’accueil se trouve l’entrée d’un bâtiment intégré dans la colline du Mont Herzl — la salle des enfants, où cinq bougies solitaires se reflètent dans l’éternité des miroirs accrochés aux murs, décorés de photographies d’enfants. Une voix lit leur nom et leur lieu de naissance. Dans l’avenue des Justes parmi les peuples, les noms d’Oskar Schindler et de sa femme Emilie sont couchés à l’ombre d’un arbre, planté en 1962.

Lorsqu’on visite Israël, ignorer le site de Yad Vashem revient à un sacrilège et est considéré comme tel par une grande partie de la société. En effet, le nombre d’impressions mémorisées en si peu de temps est difficile à digérer.

Garder trace

« Connaissez-vous les données des trains qui partaient de France ? », me demande Simmy Allen, chef de la section médiatique internationale du Mémorial. La raison de ma visite est de lui poser quelques questions sur le « Cattle Car », le Mémorial pour les déportés conçu par Moshe Safdie, et sur le travail d’archives et de mémoire qu’il réalise à Yad Vashem.

Simmy explique qu’au cours de la dernière dizaine d’années, les chercheurs de Yad Vashem ont archivé dans un long et pénible travail de recherche plus de 11 millions de documents, y compris par exemple les horaires et dates des trains partant de l’Europe de l’Ouest pour les camps de travail et d’extermination.

Sur son écran défilent les données recherchées : le départ de Transport 52 de Drancy à Sobibor, un train rempli de déportés, parti pour sa destination le 23 mars 1942. Chaque arrêt est indiqué, de Metz à Francfort sur le Main jusqu’à Krapkowice. Lublin marque le dernier stop avant Sobibor.

Une ligne rouge se dessine sur la carte Google Maps, qui traverse trois pays — le transport porte le nom « Aktion Reinhard ».

Je sens le regard de Simmy sur moi et une boule lourde pèse sur mon estomac. Pas à cause de son regard, mais en voyant la ligne rouge du trajet passer à proximité de ma ville natale en Allemagne. Le site indique qu’exactement 994 personnes étaient à bord de ce train, entassées à plus de cent déportés par wagon. Sans eau ni place, dans l’extrême froid ou l’extrême chaleur.

« Souvent, on voyait les gens porter leur manteau d’hiver aux rassemblements de déportation, même en plein été. Ils ne savaient pas où on les amènerait », explique Simmy.

A la fin de la conversation, je lui demande un dépliant d’explications en allemand. Une moue se dessine sur son visage, comme si j’avais fait une blague déplacée. Je n’ai pas d’autre choix que de lui avouer que je possède deux passeports, un français, un allemand. Regard curieux. Cette situation semble assez bizarre, mais elle n’est pas rare en Israël. Vous pouvez vous retrouver face à une vieille dame orthodoxe, qui vous raconte la fuite de ses parents de Berlin en 1936 tout en posant ses achats sur le tapis de la caisse du supermarché. Seulement parce que vous lui avez avoué que vous parliez allemand.

« Cattle Car »

Mais que fait donc ce wagon à bestiaux dans les collines escarpées de Jérusalem ? En se balançant sur les rails rouillés, coupés en plein milieu, le « Cattle Car » semble bouger, rouler vers l’abysse au fond de la vallée du Mont Herzl. Quand on se place sur les rails en bois, les arbres tout autour dissimulent la terre et on ne voit alors que le ciel bleu, le bleu israélien, celui qu’on retrouve sur le drapeau omniprésent, où il orne l’étoile de David.

Ce « Cattle Car » fut donné à Yad Vashem par les autorités polonaises, mais impossible de dire si celui-ci faisait partie du génocide organisé de manière systémique. Simmy assure qu’il s’agit d’un original de la Deutsche Reichsbahn, la compagnie nationale allemande des chemins de fer, pendant la Seconde guerre mondiale.

En continuant les recherches, des passages dans des journaux intimes ou lettres écrites par des déportés sont particulièrement frappants. Leur description du voyage ne se lit pas facilement. Le rescapé de la Shoah Edi Weinstein écrit dans son journal :

« Cela ne durait pas longtemps avant que la soif devint insupportable. Cela rendait certains passagers fous. […] Une connaissance à moi enlevait ses vêtements et commençait à hurler hystériquement. […] Nous n’avions aucune idée où ils nous amèneraient. On entendait les tirs de balles, certaines solitaires, certaines des salves d’éclats. Chaque tir était suivi par des cris. Il y avait des soldats sur le toit des wagons, qui tiraient sur tout un chacun qui essayait de s’enfuir par les petites fenêtres. »  

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Témoignages de victimes de la Shoah gravés sur les murs du mémorial à Jérusalem, Israël.  © CrossWorlds / Juliette Maresté

  
129.000 vidéos, enregistrements audio et témoignages écrits provenant des rescapés du monde entier ont été archivés et cela continuera jusqu’au décès du dernier témoin du génocide. Simmy Allen fait partie des gens qui collectent ces données, notamment pour montrer l’ampleur de la Shoah.

Il confie :

« J’apprécie beaucoup travailler ici. Parce ce que j’arrive facilement à donner un sens à mon travail. Vous voyez, cet endroit est un lieu de juxtaposition : d’un côté l’immense tragédie de la Shoah, de l’autre : la Vie. Le wagon semble rouler vers le gouffre, la mort. Mais en même temps il ne bouge pas. On dirait qu’il admire la vue sur la vallée, le paysage. Ici, à Yad Vashem, nous maîtrisons le poids de la Shoah parce que nous devons cela à la vie. »

« Ce n’est pas un simple boulot, mais un devoir. »

Le "Cattle Car", wagon à bestiaux allemands qui surplombe Jérusalem, en Israël © CrossWorlds / Juliette Maresté

Le « Cattle Car », wagon à bestiaux allemand qui surplombe Jérusalem, en Israël © CrossWorlds / Juliette Maresté

 

Le tram se met en route. Yad Vashem disparaît, et derrière la montagne de Herzl qui bloque la vue du mémorial sur ville, les rails du « Cattle Car » se penchent sur le passé — et ceux du tramway retrouvent le présent.

Juliette Maresté

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