Hypocrisie et bière patrie au Canada

La bière au Canada, une production qui se veut locale. Crédits photo - Clara

La bière au Canada, une production qui se veut locale. Crédits photo: CrossWorlds/Clara Wright

 

Il existe une certaine hypocrisie au Canada autour de la bière.

 

La bière patrie

Les Canadiens sont de grands consommateurs de bière. Selon les statistiques du gouvernement, un Canadien âgé de plus de 15 ans consommait 74 litres de bière par an en 2010 contre 30 litres pour un français en 2012 selon le journal l’Express. Ils ont aussi la réputation d’être d’excellents producteurs, même si le marché de la bière canadienne se concentre essentiellement sur des expéditions intérieures.

Schéma tiré du site du gouvernement canadien, Agriculture et Agroalimentaire au Canada.

Il faut le dire, au Canada, la bière détient le monopole de la boisson alcoolisée disponible en soirée. Chez les jeunes (et chez les mineurs) elle n’est pas qu’un apéritif avant l’arrivée des alcools forts : elle se boit jusqu’à la fin et est choisie de façon minutieuse – comme un paquet de cigarettes en France, ici, à chacun sa canette.

Chez les adultes, elle est perçue comme un objet de fierté nationale car “la bière, c’est comme les Canucks, ça rassemble” confie un Vancouverite lors d’une visite d’une micro-brasserie. D’ailleurs, la plus vieille brasserie canadienne, Molson, fondée en 1786, l’a bien compris lorsqu’elle lança sa campagne publicitaire “I am Canadian” pour la bière “Canadian”, une publicité qui stimule le nationalisme canadien en rejetant l’amalgame “Amérique = Etats-Unis” – avouons que se faire surnommer “the American’s hat” par l’US navy n’est pas très flatteur.

Sur le campus universitaire, on retrouve cet amour de la bière dans le personnage du « frat guy » s’adonnant à son activité favorite, le « beer pong ». Comme tient à préciser Brian Bortignon, le président de la fraternité Delta Kappa Epsilon, le but de ce jeu n’est pas de mener une compétition de testostérones entre gros buveurs se disputant un territoire (i.e. la table de Ping Pong) mais bien de de créer “du lien social”. Ainsi, la bière serait encore une fois à l’origine d’un rassemblement des canadiens et le beer pong constituerait plus une tradition à laquelle les membres des fraternités se plient volontiers qu’une beuverie organisée.

Mais certains points défient toute logique : pourquoi ne pas avoir le droit d’acheter une bière à 18 ans lorsque l’on a le droit d’intégrer une fraternité au même âge ? Pourquoi les filles, organisées en sororités, n’ont pas le droit d’organiser des soirées avec alcool alors que les garçons peuvent ? Ces règles sont en fait le reflet d’une société conservatrice que l’on ne soupçonne pas en arrivant sur la « West Coast ».

Acheter une bière au « liquor store » 

En Colombie-Britannique, acheter une bière nécessite une petite expédition. Repérez d’abord un « liquor store », c’est-à-dire un magasin spécialisé dans la vente d’alcool, puisqu’il est impossible de trouver une bouteille dans les rayons d’un supermarché. Bien sûr, avant de s’y rendre, renseignez-vous sur les horaires d’ouverture : le liquor store sur le campus de l’Université de Colombie Britannique, qui accueille plus de 50 000 étudiants, ferme à 21h et n’est pas ouvert le dimanche. Entre-temps, vérifiez le contenu de votre porte-monnaie car, si en France un pack de 12 bières  coûte 7 euros minimum, ici il coûte environ 17 dollars canadiens (C$), soit 5 euros de plus. Au moment de payer, munissez-vous de deux pièces d’identité officielles attestant que vous avez plus de 19 ans, que vous soyez l’acheteur ou un simple accompagnateur.

Le gouvernement canadien est intransigeant sur la question. Quelques chiffres : en général, les titulaires de licences qui servent de l’alcool aux mineurs peuvent recevoir une amende allant de 5200 à 7000 euros, ou encore voir fermer leur établissement pendant une quinzaine de jours. Mais ce ne sont pas les seuls punis : le vendeur, s’il faillit à sa mission de détecteur de mensonge, peut recevoir une amende d’environ 400€. Même traitement pour le serveur dans un bar ou pour un adulte qui fait « de la contrebande » en achetant de l’alcool pour un mineur.  Les mineurs, eux, s’exposent à une amende de 159€ si les autorités les trouvent en train d’essayer d’acheter de l’alcool. Autant vous dire que, à part les jeunes téméraires, personne ne prend le risque.

Un BC liquor store à Vancouver au Canada le 30 juillet 2007. Crédits photo: Flickr/CC/Dennis S Hurd

Un BC liquor store à Vancouver au Canada le 30 juillet 2007. Crédits photo: Flickr/CC/Dennis S Hurd

La mort du « liquor store » ?

Néanmoins, en août dernier un processus de modernisation des lois concernant l’alcool a été lancé. C’est la première fois que le gouvernement consulte le public sur le sujet : des débats virulents ont été organisés sur les réseaux sociaux avec, comme modérateur, John Yap, un homme politique du parti libéral canadien (décrit comme un parti conservateur qui supportent des politiques néolibérales, merci wikipedia).

L’une des grandes questions est de savoir si, oui ou non, intégrer l’alcool dans les supermarchés aurait des conséquences abominables pour la santé des mineurs et si, oui ou non, cela faciliterait la vie des canadiens et des touristes. John Yap prend ses précautions : cette intégration se ferait via la construction d’un “magasin dans un magasin” comme il existe déjà en Nouvelle-Ecosse, avec des caisses et des vendeurs différents du reste du supermarché. Il n’évoque même pas la possibilité d’introduire la bière directement dans les rayons comme au Québec, considérée comme la région la plus libérale du Canada.

Redéfinir l’industrie de la bière ou l’explosion des micro-brasseries

Malgré les réticences, la tendance est au changement. Si le « liquor store » n’a pas encore été remplacé, le droit de vendre de la bière s’étend hors de son champ. Ainsi, parmi d’autres réformes, les brasseries et distilleries se sont vues autorisées la mise en place d’un site de consommation dans leurs établissements afin de promouvoir leurs produits en février dernier.

Par ailleurs, l’industrie de la bière se diversifie avec l’explosion du nombre de micro-brasseries en Colombie-Britannique, et particulièrement à Vancouver.

Micro-brasserie de Granville Island (Vancouver), première du Canada en 1984. Crédits photo - Clara

Micro-brasserie de Granville Island (Vancouver), première du Canada en 1984. Crédits photo: CrossWorlds/Clara Wright

 

La première fut construite en 1984 sur Granville Island, à Vancouver. Elle règne désormais sur les quelques cent autres de la ville. On peut visiter ses locaux avec une guide et déguster des bières aux parfums excentriques (à la citrouille, à l’érable), le tout pour seulement une dizaine de dollars.

Visite guidée de la micro-brasserie de Granville Island. Crédits photo - Clara

Visite guidée de la micro-brasserie de Granville Island. Crédits photo: CrossWorlds/Clara Wright

 

Il serait exagéré de s’alarmer quant à l’avenir de l’industrie de la bière canadienne: certes, en dix ans, la part de marché des bières canadiennes vendues au Canada a diminué de 6% mais reste néanmoins à 86% en 2012. Cependant, l’augmentation du pourcentage de ventes des vins aux dépens des ventes de bières cumulée à la hausse d’importations de bières font des micro-brasseries l’aubaine du moment. Locales et créatrices, elles sont à la mode et “attirent autant les touristes que les locaux” nous explique la guide. En effet, aujourd’hui à Granville Island pour la visite, cinq des neufs participants sont du coin.

Dégustation de bières à la citrouille et au sirop d'érable. Crédits photo - Clara

Dégustation de bières à la citrouille et à l’érable. Crédits photo: CrossWorlds/Clara Wright

 

Les lignes bougent donc. Traditionnellement adulée, la bière se redéfinit et devient tendance; la loi, parfois à marche forcée, la suit. Quant aux mentalités, dès janvier 2014, l’université de Simon Fraser, à Vancouver, donnera ses premiers cours de “Sciences du brassage”.

Clara Wright
@clarawright_
– Article publié en novembre 2013

2 réflexions au sujet de « Hypocrisie et bière patrie au Canada »

  1. Article très intéressant, j’ai été surpris du conservatisme de cette société faisant la différence entre hommes et femmes comme par exemple sur la possibilité ou pas d’organiser un fête où la bière (ou tout autre alcool) serait le breuvage festif de la soirée !
    La vente et les modes de distributions sont qq part calqués sur les USA avec une plus grande restriction quant aux lieux de ventes…
    Continuez vos reportages , on y apprend à chaque livraison qq chose !!!
    Donnez-moi une femme qui aime vraiment la bière et je conquerrai le monde. [Guillaume II; 1859 -1941; empereur d’Allemagne]

    1. Merci du commentaire !

      Jim Tyler, le président de Tyler Sales Company (vente de bières aux US) m’a expliqué que la grosse différence entre les US et le Canada se trouve dans les taxes et la distribution du produit: au Canada, la bière est fortement taxée et distribuée par l’Etat, aux US elle est moins taxée et la distribution se fait via des entreprises comme la Tyler Sales Company.

      Pour ce qui est du conservatisme, j’aurais l’occasion d’y revenir pour un article comparatif des fraternités et sororités US et canadiennes dans le mois.

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