Les Indiens au volant des taxis canadiens : « Je suis ici chez moi »

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Un taxi à Granville Street à Vancouver au Canada, en septembre 2013. Crédits photo: CrossWorlds/Clara Wright

 

 

 

 

A Vancouver, plus de 80% des chauffeurs de taxi sont des immigrés. Quelques pas dans la ville et le constat est rapide : de West End à Gastown, du Waterfront à Yaletown, en passant par la célèbre Granville Street, les turbans sont les rois du volant. Rien d’étonnant jusqu’ici, l’Inde est la troisième source d’immigration du pays et, selon un recensement de 2006, 24,8% des chauffeurs de taxi sont d’origine indienne. Idris est l’un d’entre eux. Arrivé en 2001 avec sa femme à Vancouver, rêvant d’une vie à l’occidentale de meilleure qualité, il travaille pour la compagnie de taxis « Black Cab ».

Des diplômes étrangers non reconnus 

« En Inde, je suis médecin ; ici, je suis chauffeur de taxi » confie-t-il. Lorsqu’il a voulu enfiler sa blouse blanche, on l’a gentiment reconduit vers l’université et la salle d’examen. Alors, avec son permis de conduire en poche et un souci d’économie vital, Idris est devenu chauffeur de taxi. C’est de « l’under discrimination » s’exclame-t-il, « ils ne veulent pas que l’on travaille à des postes qualifiés ».

Idris n’exagère pas. Au Canada, en 2006, 52,9% des chauffeurs de taxi immigrés avaient fait des études postsecondaires contre 35,2% pour les natifs; 20,8% détenaient au moins un baccalauréat contre 4,8% seulement pour les canadiens de souche. Avec son diplôme de médecine, Idris est néanmoins une exception parmi les chauffeurs: en 2006, ils étaient 255 à détenir un tel diplôme ou un doctorat pour 50 110 conducteurs. Mais sur les 255, 200 étaient immigrés. Cette discrimination dissimulée est entretenue par un système décentralisé de reconnaissance professionnelle. Ainsi, chaque province a sa politique d’embauche. Plus encore, « le fait que les employeurs n’ont pas assez de familiarités avec les diplômes obtenus à l’étranger peut également jouer un rôle » rapporte de façon explicite le site de statistiques du gouvernement canadien. Idris n’a donc pas essayé de protester.

Home sweet home

Côté salaire, Idris verse 200 dollars canadiens à sa compagnie chaque jour et garde le reste. Contrairement à de nombreux immigrés, il n’envoie pas d’argent en Inde. « Ma famille et mes amis sont ici » explique-t-il. Pourquoi rester ? Avec un salaire de médecin et le coût de la vie moins élevé, il gagnerait sans doute mieux sa vie en Inde. « Ma famille et mes amis sont ici » répète-t-il. Ce ne sont donc plus les finances qui motivent Idris mais la communauté. D’ailleurs, c’est grâce au réseau qu’il a décroché son job. « Il y a quatre grosses compagnies de taxi à Vancouver » explique-t-il, « Black Cab emploie le plus de gens du Bengale, Yellow Cab du Pendjab et les musulmans sont majoritaires chez MacLure ».

L’histoire de la communauté indienne remonte au début du XXème siècle, lorsque les Sikhs arrivèrent pour la première fois au Canada. La Colombie-Britannique, où se situe Vancouver, fut leur terre d’accueil. Une terre d’accueil méfiante : de 1908 à 1947, un règlement stipulait que le voyage vers le Canada devait se faire sans escale à partir du pays d’origine, ce qui visait directement les Indiens. Mais, en 1967, la politique d’immigration évolua en un système de points d’appréciation fondé sur les compétences des immigrants et non leur pays d’origine. Depuis la fin des années 90, on compte jusqu’à 30 000 immigrants d’origine indienne chaque année. Aujourd’hui, l’Inde est représentée au Canada par un haut-commissariat à Ottawa, un consulat à Toronto mais aussi un consulat à Vancouver.

Autant de dates, de chiffres, de lieux et de décisions politiques qui inscrivent la communauté indienne dans l’histoire de la terre canadienne… mais qu’Idris n’évoquera pas. Pas besoin de preuves lorsque l’on se sent chez soi. Idris n’est d’ailleurs jamais retourné en Inde depuis son arrivée.

Clara Wright
@clarawright_
http://www.cic.gc.ca/francais/ressources/recherche/taxi/sec02.asp

3 réflexions au sujet de « Les Indiens au volant des taxis canadiens : « Je suis ici chez moi » »

  1. Bonjour, sachez mademoiselle que les sikhs représentent moins de 2% de la population indienne, soit moins que la communauté chrétienne en Inde, et sont réputés comme étant des gens de grande confiance et principalement issus de hautes castes.
    Donc croisière sur « les turbans sont les rois du volant » svp !

    Love you Clara <3

    1. Basil, je viens de lire qqch d’intéressant.

      Le Canada garde en mémoire la bataille de l’officier de police sikh Baltej Singh Dhillon, en 1990, qui refusa de retirer son turban pendant qu’il travaillait, comme un exemple parfait du « Pacific Canada » (un Canada qui a un passé, un présent et un futur + tournés vers l’Asie que vers l’Europe). En effet, voir un officier, l’icône du « Canadian Mountie », porter un turban était révolutionnaire, puisque le XXe siècle au Canada a été marqué par la domination blanche et la discrimination envers les autres peuples et notamment les peuples asiatiques, alors que ceux-ci étaient présents au Canada avant l’arrivée des Européens.

      Il semble que, malgré le faible pourcentage sikh en Inde, ces derniers marquent donc symboliquement le pays, au volant de leur taxi ou dans leur uniforme… 😉

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