Zazie dans le MTR, le métro à Hong Kong

Des rails, 10 pays, 10 regards. Découvrez l’article de notre correspondant en Chine, à Hong Kong, qui pastiche Zazie dans le métro, de Raymond Queneau.

Une brève fraction de l’histoire universelle s’est écoulée depuis les vacances parisiennes de Zazie chez son oncle Gabriel. Le colosse en tutu rose a su tirer parti de son bagout et de son aura auprès des touristes asiatiques pour s’expatrier à Hong Kong. Devenu une figure en vogue de l’opéra cantonais, il y a pris ses marques et continue de vivre sa vie d’artisse. Jeanne Lalochère, la mère de Zazie, s’est trouvé un nouveau jules, un type de la finance qu’elle pourchasse sans trop y croire de place boursière en place boursière, entraînant Zazie dans son sillage. La voilà à Hong Kong le temps d’un ouikend qui s’annonce décisif pour la mise en cage conjugale de l’oiseau financier.

Et Zazie dans tout ça ? Zazie continue de poser sur le monde son regard impitoyable que ni les centimètres ni les années n’ont pu émousser. Elle taille dans le vif comme à son habitude, sans se soucier des apparences et jamais à court de questions sur les choses qui l’entourent. Le parallélisme concomitant des péripéties familiales n’est pas pour lui déplaire ; Zazie attend avec une joie féroce ses retrouvailles avec son tonton hormosessuel dans la cité hongkongaise.

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Un énième costume-cravate gris percuta son arrière-train. Keskissonpressé, se dit Gabriel agacé. Comprends pas, ils vont pourtant pas bien loin. Ils prennent en général leur envol à la HSBC Toweur pour aller s’écraser deux cent mètres plus loin à la Banque of China ou à celle of America, tout dépend du sens du vent. Le quartier de Central, c’est comme un couloir aérien à ciel ouvert, pense Gabriel en évitant de justesse un costume-cravate en perte de contrôle. Tu m’étonnes, après, que tous les Hongkongais sortent avec un parapluie. Heureusement la passerelle piétonne touche à sa fin, ce qui permet aux passants de reprendre leur souffle. Gabriel scrute l’horizon ; elles devraient arriver en taxi ; mais voilà qu’une violente secousse le projette de côté. « Mgoi » [NDLR : « pardon » en cantonais], s’écrie un costume-cravate bleu avant de disparaître dans la foule compacte et monochrome. Gabriel a tout juste le temps de s’émerveiller de la diversité des plumages au sein de la population des costumes-cravates qu’une seconde douleur dans le pli du coude réclame son attention :

– Salut tonton Gabriel, gazouille Zazie. Dis, c’est le riz ou le chômage qui t’a fait autant maigrir ? – Ni l’un ni l’autre, c’est le djoguing, esplique le colosse.

– B’jour Gabriel, dit Jeanne Lalochère s’extirpant du taxi. C’est gentil de ta part de t’occuper de Zazie pour moi.

– Penses-tu, la famille c’est sacré !

– Famille mon cul, j’ai toujours pas de p’tit frère, réplique Zazie. Que des beaux-papas, ajoute-t-elle pour Gabriel.

– Bon, bin à rvoir ma chérie, à rvoir Gaby dit simplement Jeanne Lalochère. Elle remonte dans le taxi.

Gabriel est tenté de lâcher un profond soupir mais il n’en fait rien. Il saisit la valoche de la gamine.

– En avant, qu’il dit. Attention aux bolides cendrés.

Et il trace sa route, à contresens de la nuée de costumes-cravates qui s’éparpille en hululant en cantonais. Zazie court pour rester à son contact.

– Et où cékon va, môssieur le guide ? demande-t-elle.

Gabriel s’arrête, pivote théâtralement et sourit de toutes ses dents :

– Dans le métro, Zazie.

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Le flot des voyageurs les poussait inexorablement vers les premiers portillons d’accès.

– Ça, vois-tu fillette (geste), c’est le emtihar, un joyau de l’art moderne, déclare Gabriel d’une voix forte pour couvrir le brou haha.

– Emtihar mon cul, c’est l’métro que jveux et pas autt chose.

– Il se trouve, répond Gabriel d’une voix généreuse, que le métro existe aussi en dehors de Paris. Seubwè, ouban ou emtihar ; peu importe le nom, pourvu qu’on ait l’adresse ! lâche-t-il, pas peu fier de son alexandrin.

Zazie fit un signe qui semblait indiquer qu’elle réservait son opinion. Essméfie.

– Et ton emtihar, y s’rait pas en grève des fois par hasard ? Y f’rait beau voir que je m’fasse avoir encore une fois !

Gabriel éclate de rire :

– Alors là, aucun risque ! Le emtihar, contrairement à son cousin parisien, ne connaît ni la grève ni les retards ; il fonctionne, c’est tout.

D’une main ferme, il pousse Zazie dans le dos. Les voici sur le quai. Autour d’eux, d’imposants écrans plasmas diffusent pêle-mêle publicités, mises en garde et état du trafic dans un cantonais des plus exquis. Zazie fait quelques pas ; elle egzamine. Le sol est propre, presque glissant. Des flèches de différentes couleurs pointent dans des directions différentes pour indiquer aux différents voyageurs les différentes voies d’accès pour monter ou descendre de la même rame. La populace en transit se répartit docilement suivant ce schéma compliqué. Zazie a le tournis mais il n’y a pas de banc. Son inspexion est perturbée par l’arrivée du métro.

– Déjà ?! hoquette-t-elle à l’intention de Gabriel. Dame ! Y s’rait payé au nombre de trajets que je serais pas surprise.

–  Oh, ça se passe toujours comme ça, opine Gabriel. Y’a pas à dire, l’est efficace le métro ici. Deux minutes d’attente granmax ; on arrête pas le progress. C’est d’ailleurs une caractéristique de nos sociétés actuelles que de…

« DO-DO-DO-DO-DO », le signal universellement compréhensible de fermeture des portes interrompt l’enseignement philosophique de Gabriel à sa nièce. La valoche dans une main et l’autre autour de la taille de la môme, celui-ci bondit avec une grâce consommée à l’intérieur de la rame.

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– Nous y voilà ! s’exclame joyeusement Gabriel en déposant Zazie à terre. Le métro !!! Pour de vrai !! Je n’ose imaginer ta joie- mais non, ne me remercie pas je t’en prie. Les enfants c’est pas si difficile, suffit de les comprendre, conclut-il dans un clin d’œil à sa voisine qui n’en avait cure.

– Métro mon cul, frigo tu veux dire. On s’les gèle dans ton corbillard !

La réplique zazienne cueillit son oncle à froid ; il en resta pétrifié. « En plus, il est rien moche ce tromé. Joyau de l’art moderne mon c…

– La clim bon dieu, j’ai oublié cette foutue clim, soupira Gabriel, coupant court à la célèbre interjection. J’aurai dû y penser…

Il est vrai qu’il avait fini par s’y habituer. Sa nièce en revanche était maintenant tout échauffée par ce brutal différentiel de dix degrés sur l’échelle mercurienne.

– Ca alors, c’est un monde y’a même pas de moquette sur les sièges, qu’elle s’esclame. Et pour les couleurs (geste) y z’avaient pu d’argent ? C’est d’un triste !

Quelques voyageurs intrigués par ce manège levèrent la tête, délaissant ainsi leur smartfaune. Gabriel s’ébroua :

– Un métro c’est un métro ! Des sièges, des barres de maintien et un plan de la ligne, c’est tout ce qui compte à la fin ! La seule chose qui manque ici c’est des srapontins.

Zazie fait la moue. Le dizaïne métallique du emtihar la laisse de marbre. Pour faire plaisir à son oncle, elle consent néanmoins à s’assoir à une place libre. Un bref coup d’œil à ses deux voisins, un ouvrier en bleu de chauffe à l’air épuisé et une jeune étudiante les écouteurs aux oreilles. Rien à tirer de ce côté-là, se dit-elle. Aussi se renverse-t-elle sur son dossier et dit d’une voix forte :

– Bon tonton, et les zanimations ça commence quand ?

Gabriel la regarde d’un air interdit.

– Les zanimations, finit-il par articuler.

– Bin oui quoi, les zanimations. Un ptit air d’accordéon, un tour de magie, une histoire ou quelques blagues, quoi. Qu’est ce qu’ils foutent les pauvs’ si ils sont pas dans le emtihar ?

Gabriel lève les yeux au ciel et gratte pensivement son menton parfaitement épilé. Il comprend désormais la passion irraisonnée de sa nièce pour le métro. Elle doit croire xé comme le cirque, pense-t-il. Il pointe du doigt une succession de caractères chinois juste au-dessus de la porte.

– C’est interdit. Les zanimations, comme tu dis. Et à Hong Kong, interdit veut dire que ça n’existe pas.

– Ah les salauds, ah les vaches s’écrie Zazie. Sacrebleu merde alors, qu’est qu’ils s’imaginent ? Que leurs pauvs’ sont pas assez bien pour leur métro snob ?  Qu’ils sont mieux cachés à l’extérieur ? Ça pour sûr, ils risquent pas d’attraper froid !

Sur ces belles paroles, la voilà qui s’éjecte de son siège et file à l’autre bout de la rame.

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Déjà, la gamine était hors de sa vue. Gabriel ne fit pas un geste pour se mettre à sa poursuite. Lentement, il parcourut du regard les voyageurs qui l’entouraient, puis prononça ces mots :

Mais où allons-nous, éphémères voyageurs ?
Qui décide pour nous, de qui avons-nous peur ?
Alors que nous hésitons, perdus dans la nuit,
Déjà ce métro file et nous emporte avec lui.

Insensible à nos étoiles si éloignées,
Sans trêve le trajet sous terre se poursuit,
Un arrêt ; voilà que certains reprennent vie,
Mais les autres attendent dans un silence gêné.

Pourtant nulle part ailleurs qu’à Hong Kong les gens
Ne viennent d’horizons à ce point différents,
Réveillons-nous ! voyageurs de tous les pays,
Le métro est la tour de Babel d’aujourd’hui.

Et Gabriel s’incline, comme au théâtre. Sûr désormais d’avoir l’attention de toute une assistance médusée, il lance :

– Bon, et si vous m’aidiez à trouver ma nièce maintenant ? Guys I’m looking for my niece.

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Un petit groupe de voyageurs galvanisés par les paroles du prophète Gabriel s’était mis à la recherche, après moult tâtonnements d’ordre linguistiques, de la nièce en danger. Chinois, Anglais, Américains et toute la smala progressaient le long de la rame en ordre de bataille, répétant à intervalles réguliers : « Zazie ? ». Le succès de l’entreprise ne se fit point attendre. Un basketteur canadien scrutant le quai devant lequel le emtihar venait de se stopper poussa un cri et indiqua une direction à ses frères d’armes. En un clin d’œil, tout le monde descendit, Gabriel en tête. Zazie était aux prises avec un panneauphore jaune fluo de la pire espèce.

– Tonton Gabriel ! Dis à cet enflé de me foutre la paix. Tu comprends, t’es lourdingue avec ton déguisement à la con, reprend-elle pour le panneauphore.

– Vous pas manger, répond celui-ci, étonnamment versé dans la langue française.

– Parbleu, c’est pas un pique-nique, merde. C’est juste mézoréos !

Le panneauphore ne veut rien savoir et commence à s’exciter, comme en atteste son brusque retour à l’idiome local. La Compagnie du emtihar, pressentant l’explosion imminente, s’interpose entre les deux protagonistes et assaillent le panneauphore d’explications. Gabriel et Zazie s’arrachent.

– Interdit de manger et boire dans le métro, et puis quoi encore ? C’est une gestapo métropolitaine ici !

Gabriel, que l’habitude avait fini par décourager, préféra ne rien dire. Ils s’engagent dans la cohue. L’ange de l’escalator passe. Pensive, Zazie dit :

– Plus tard, je serai conductrice de emtihar.

– C’est pas un métier d’avenir ça. La moitié des rames sont déjà automatiques.

– Et contrôleuse de titres de transport ?

– Encore loupé, répond Gabriel. Il faut une carte spéciale pour emprunter le emtihar. Avec ce système, personne ne fraude.

– Alors je serai panneauphore, pour botter le derche des touristes !

Colin Moriniaux 

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