Super Tuesday à Santa Barbara : « Je veux marquer la différence entre le centre et la gauche, entre Hillary et Bernie »

À l’occasion du Super Tuesday (étape décisive de la campagne des primaires américaines), notre correspondante en Californie nous livre une série de portraits. Découvrez ces « Humans of Santa Barbara », des étudiants de l’université californienne de Santa Barbara, qui prennent la parole.

Eric, étudiant en Théologie, 3e année

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« Je suis gauchiste. En l’absence de parti socialiste fort à l’échelle nationale, j’ai adhéré au parti démocrate pour voter aux primaires. Mais je me définis plutôt comme « gauchiste-non aligné ». Les valeurs de la gauche sont diverses. De manière générale, les gauchistes contestent la tendance impérialiste, interventionniste des démocrates. On dit qu’Hillary est solide sur la politique étrangère. En fait elle est belliqueuse, donc plus faible selon moi.

« Un de mes principaux souvenir d’enfance ? Une grève générale en faveur des sans-papiers. »

Je suis mexicain-américain. J’ai toujours été sensible aux mouvements en faveur de l’immigration. Quand j’avais 7 ans, il y a eu une grande grève générale en Californie pour protester contre la limitation de l’accès des sans-papiers aux services financés par l’État. Ma famille a pris part au mouvement. C’est un de mes principaux souvenirs d’enfance.

Mais je suis entré en politique de mon propre chef. Ma mère n’est pas engagée, et mon père est un libéral, non un gauchiste. Je me souviens d’un test fait en dernière année de lycée. C’était un questionnaire sur les convictions politiques qui cherchait à voir la corrélation entre nos idées et celles de nos parents : aucune n’existait entre mon père et moi. Il était plutôt au centre et j’étais à l’extrémité gauche de l’échiquier.

C’est difficile de déterminer exactement quand tout a commencé. J’étais définitivement un gauchiste avant l’université, probablement depuis le collège. J’ai longtemps été intéressé par la politique mais passif. C’est avec les médias, la lecture de la presse que j’en suis progressivement venu à mes propres conclusions. Un jour, il y a eu un débat en classe sur la Proposition 8 qui visait à invalider le mariage homosexuel en Californie. J’ai été le seul à m’opposer à cette mesure. C’est là que j’ai vraiment pris une position, contre mes camarades.

Aujourd’hui, je manifeste mon engagement politique de façon très basique à travers les réseaux sociaux, pour des pétitions notamment. Mais je participe volontiers à des manifestations sur le campus. Et je suis aussi l’administrateur du club pour Bernie.

« Je pense que Bernie Sanders sera plus à l’écoute des actions de démocratie directe »

Mon candidat favori est évidemment Bernie Sanders. Principalement parce que, je pense, et peut-être naïvement, qu’il serait plus à l’écoute des actions de masse et de démocratie directe. À mon âge, Bernie Sanders était quand même déjà en train de protester contre la ségrégation, il était actif pour les droits civils. J’aime aussi sa politique d’échange commerciale, sa position contre le TAFTA.

Même si on présente Obama comme socialiste, il n’est pas différent des autres dans son action. C’est aussi la raison pour laquelle je m’oppose à Hillary Clinton. Elle se vend comme culturellement/socialement libérale et économiquement progressiste, mais elle fera la même chose que d’habitude. Les autres Démocrates centristes diront qu’elle se bat pour le progrès, alors qu’en réalité elle se bat pour les intérêts des entreprises. Avec elle, il n’y aura pas de changement. Ce sera même pire puisqu’elle coupera dans les programmes d’assistance, comme Obama. Ce qui est inacceptable pour moi.

« Si Bernie l’emporte en Californie, il est sûr de gagner. »

Ça va être une course serrée mais Sanders a ses chances. Et mon objectif à court terme est de communiquer au maximum sur le fait que le processus des primaires n’est pas un sprint mais un marathon. Cela ne se joue pas seulement sur la règle du « winner-takes-all » qui veut que le candidat ayant obtenu la majorité simple remporte l’ensemble des grands électeurs d’un Etat : il y a aussi de la proportionnelle.

Donc, en perdant de peu au Nevada et en Iowa, Bernie a tout de même gagné des représentants. Maintenant, le plan c’est de s’accrocher jusqu’en Californie. On nous prête peu d’attention parce qu’on vote à la fin des primaires, mais c’est un Etat qui fonctionne sur la base du « winner-takes-all » justement, ce qui signifie rafler d’un coup le tiers des délégués nationaux . Si Bernie l’emporte ici, il est sûr de gagner.

Je me rappelle d’un sondage qui le donnait à 3 % contre Hillary en Californie. Un mois après il était à 30 %. Cela sans aucune campagne : il n’a fait que deux apparitions publiques. Rien qu’avec des actions de terrain, comme celles sur le campus, il a réussi à multiplier sa base par 10. Je ne serais donc pas surpris qu’il batte Hillary en juin [NDLR : la Californie vote le 30 juin, ce qui clôt le cycle des élections primaires].

« En tant que mexicain et américain, avec de nombreux proches sans papiers, la politique d’immigration de Trump me terrifie. »

Les Républicains ? C’est Trump qui va l’emporter à coup sûr. En tant que mexicain et américain avec de nombreux proches sans papiers, ça me terrifie. Si Trump met en œuvre sa politique d’immigration, ils pourraient être déportés alors qu’ils n’ont pratiquement jamais vécu au Mexique. Je pense qu’il ne faut pas sous-estimer Trump. Les Démocrates croient qu’il va perdre de façon automatique à cause de son manque de crédibilité. Mais ils disaient déjà ça quand il est entré en jeu. Et il est toujours là.

L’autre problème c’est que l’establishment démocrate ne s’est pas comporté de façon très équitable avec nous, notamment concernant les débats : 6 ont été prévus, contre plus d’une vingtaine aux précédentes élections ! Mais pire, les débats ont été programmés à des moments très mal choisis. L’un était le samedi avant Noël, l’autre le jour d’un des plus gros événements sportifs de football américain. C’était une façon de dire que le processus de primaire était déjà plié en faveur d’Hillary. Du coup, il y a beaucoup de ressentiment de la part des pro-Bernie. Et si Hillary gagne les primaires, une large portion de la faction progressiste ira voter soit pour un 3e parti – c’est mon cas –, soit ne votera pas du tout. Ça disperserait les voix et l’establishment devrait s’en soucier.

Actuellement, les deux partis principaux sont d’énormes coalitions de points de vue différents. Cela aspire les gens de gauche dans le parti Démocrate, parce qu’ils n’ont pas d’autre option. Mais des candidats comme Hillary disent qu’il faut faire des compromis et on a un déplacement vers la droite de l’échiquier politique.

« Mais ils disent ça parce qu’ils sont souvent blancs, aisés, donc ils s’intègrent parfaitement dans ce monde. »

C’est l’argument préféré des centristes : « il faut faire avec ». Mais ils disent ça parce qu’ils sont souvent blancs, aisés, donc ils s’intègrent parfaitement dans ce monde, ce n’est pas difficile de faire avec. Ma tâche c’est de faire en sorte que les étudiants ne soient pas seulement conscients de la différence entre les Républicains et les Démocrates, mais aussi de celle entre le centre et la gauche. »

Propos recueillis par Marie Jactel

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