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Rencard géorgien : « prince charmant » ou « babulik » ?

La presse géorgienne aime trouver des ressemblances entre la Géorgie et l’Italie, de par ses montagnes, sa culture du vin, son climat ensoleillé et ses plats généreux. La réputation de pays romantique, dont profitent les agences de voyages en Italie, pourrait-elle aussi s’étendre à ce pays du Caucase du Sud ?

L’abondance de littérature romantique, la galanterie géorgienne et une certaine propension à exprimer, avec fougue, désordre et exagération son transport amoureux nous donnent un début de réponse.

« Pour l’amour, ma chère ! C’est l’unique raison pour laquelle nous vivons, et continuons de vivre »

Ce vers est tiré du poème “Le sentiment étrange de t’appeler épouse” (“უხერხულია შენ გერქვას ცოლი” en géorgien), écrit par Tariel Chanturia

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Mariam et Ilia, deux Géorgiens en rendez-vous amoureux réussi à l’espace culturel « Fabrika », situé dans la capitale géorgienne, Tbilisi. © CrossWorlds / Mariam Takniashvili

 

Le non-dilemme du ticket de caisse

Lors d’un rencard, les frais de taxi, les boissons et le restaurant sont systématiquement réglés par les hommes. Est-ce par fierté masculine ou serait-ce un impératif féminin ? Alors que je payais la note d’un café pris avec un étudiant allemand à Tbilisi, il me racontait s’être senti « forcé » d’inviter ses rencards féminins. Chez lui, en Allemagne, cette pratique paraît plutôt désuète, voire sexiste.

« Selon moi, en Géorgie, c’est un mélange compliqué de culture macho, de tradition et d’hospitalité », estime-t-il.

Effectivement, il est de coutume en Géorgie que les hommes invitent leurs amies et les traitent avec galanterie, même lorsqu’il n’y a aucune ambiguïté amoureuse. Pour la société géorgienne, c’est une question d’hospitalité et de générosité, deux valeurs constitutives de l’identité nationale.

Tiko & Dato par Nini Mtchedlishvili, à Kazbegi. Printemps 2017.

Mariage de Tiko et Dato dans le district de Kazbegi au Nord-Est de la Géorgie. © CrossWorlds / Nini Mtchedlishvili

 

« Parce que tu es mon battement de coeur »

Cependant, le prince de la veille peut devenir le harceleur, ou « babulik » de demain. Méfiance est donc de mise.

Meri est géorgienne et va reprendre des études d’art en Belgique dans quelques semaines. Elle raconte comment une déclaration d’amour inattendue a vite dégénéré. Un rugbyman géorgien (l’un des sports les plus populaires du pays) lui avait déclaré sa flamme avec fougue, et prématurément selon Meri. « Tu es mon battement de coeur », lui avait t-il dit sans retenue.

« Nous ne sortions même pas ensemble ! Il est juste devenu fou, typique des babuliks », me confie-t-elle.

« Babulik » ? Il y a quatre ans, je prenais un verre avec des amies. C’était mon premier séjour en Géorgie. La chaise vide à notre table a servi de prétexte à au moins cinq hommes, qui s’y sont assis à tour de rôle, pour tenter de nous faire la cour, sans succès.

Mes amies m’ont alors confié :

« Si tu veux survivre en Géorgie, il y a un mot que tu dois connaître : babulik, à prononcer baboulik. Et tu dois apprendre à les repérer. Ils ont une certaine façon de parler, de se tenir, de s’habiller. »

C’est le premier mot que j’ai appris, avant bonjour et merci.

Les babuliks sont le fléau du dancefloor car ils ont une logique inversée. Dans leur monde, un “non” est une invitation, jusqu’au harcèlement.

Savoir repérer un babulik et prononcer ce mot correctement est donc crucial car l’effet est immédiat. Cette appellation peu flatteuse les fera fuir, car tous se pensent princes charmants des temps modernes. Vexés, ces babuliks disparaissent.

Mais l’histoire de Meri ne s’arrête pas là. Elle a rencontré un autre homme alors que le babulik en question séjournait aux Etats-Unis ; blessé, il a demandé à quatre de ses amis rugbymen de rendre visite à son nouveau copain pour lui parler. Une missive physique, envoyée depuis les Etats-Unis. Car en Géorgie, l’amour déçu est apparemment une affaire d’hommes et de muscles !

« Leur conversation a plus porté sur quel genre de femme j’étais, et moins sur leur rivalité. C’était embarrassant et risible à la fois. Quatre étrangers qui discutent et jugent ma vie et la personne que je suis, sans m’avoir jamais rencontrée ou même cherché à me contacter, c’est ridicule ! », s’indigne-t-elle encore aujourd’hui.

Happy ending ?

 

En Géorgie comme ailleurs, les inégalités de genres dans la culture du rencard existent et persistent. La Saint-Valentin, en tant que fête commerciale, n’est peut-être pas le meilleur moment pour questionner les règles et les traditions des rendez-vous amoureux. Mais elle sera l’occasion de se laisser aller à la romance et à son badinage, à l’image de la ballade romantique tirée du film culte Keto and Kote sorti en 1948 en Géorgie.

Cette comédie musicale raconte une histoire d’amour rocambolesque, qui se finit en mariage heureux. Kote et ses amis ont préparé une sérénade en secret, sous la fenêtre de Keto, qui se pense, à tort, en compétition avec une autre femme. Comme dans l’histoire de Meri, il semblerait qu’en Géorgie, il faille impliquer plusieurs hommes pour discuter du cœur des femmes !

Lorraine Vaney

Mariage mixte au Liban : combattre « le sectarisme » au quotidien

Au Liban, le mariage reste la prérogative de chaque autorité religieuse. Comment font les couples mixtes ? Pourquoi le mariage civil n’est-il pas l’usage ? En ce jour de la Saint-Valentin, nos correspondantes ont rencontré des Libanais mariés, malgré leur différence de religion.

« Ici, la culture est religion », affirme Lorena, 19 ans, druze, et en couple avec un chiite de son âge – les doctrines chiite et druze sont deux branches de l’islam.

Au Liban, le premier et seul mariage civil a eu lieu en 2013, et a été fortement condamné par plusieurs figures du parlement libanais. Ce couple a demandé à être reconnu par le ministère de l’Intérieur, après avoir enlevé la mention de sa confession sur ses papiers civils.

Dans un pays où 18 religions coexistent, en 2017, seules 15% des unions étaient inter-religieuses, selon le Dr Abdel Ghani Imad, professeur de sciences sociales à l’Université Libanaise.

En l’absence d’une loi civile au Liban, le mariage, comme le divorce et la garde des enfants, reste la prérogative de chaque autorité religieuse. Dès lors, afin que deux personnes de religions différentes se marient, l’une d’elles doit se convertir, ou l’union doit être faite à l’étranger.

En effet, toute personne est identifiée, officiellement, par rapport à la confession dans laquelle il/elle est né. Un athée aura ainsi forcément une appartenance religieuse, du moins légalement. De celle-ci découlent les droits propres à chacun, différents selon le culte. Le mariage interreligieux est donc limité, puisque chaque religion a ses propres règles.

« Au Liban, il n’y a pas de problème de religion tant qu’on ne parle pas de mariage », dit Lorena, en couple avec Fouad depuis un an. Leur différence de religion n’impacte pas encore leur relation au quotidien, puisque tous les deux sont athées et « encore jeunes » pour penser au mariage.

Fouad et Lorena, 19 ans. Ils sont tous deux libanais, elle de confession druze, lui chiite, en couple depuis un an. © CrossWorlds / Wendolyn Trogneux

Fouad et Lorena, 19 ans. Ils sont tous deux libanais, elle de confession druze, lui chiite, en couple depuis un an. © CrossWorlds / Wendolyn Trogneux

 

Se convertir pour pouvoir se marier

Tarif et Maha, tous les deux 72 ans, sont mariés depuis 39 ans. Malgré sa confession chrétienne maronite, sur le papier Maha est chiite, comme son mari.

« Pour ma femme, le fait que je sois laïque aide beaucoup, je n’interfère jamais dans sa vie religieuse. »

Maha a fait le choix de se convertir à l’islam pour « faire plaisir à la famille chiite de son mari » même si ce dernier explique qu’il était contre. « Faire plaisir », que ce soit à la famille ou à la société, reste très souvent un impératif dans le choix des partenaires.

Dans le cas de Tarif et Maha, la famille était l’obstacle à surmonter au début de leur relation. « Un de mes beaux-frères était furieux », explique Tarif. Les tensions se sont néanmoins vite calmées. Lors de leur mariage chiite, leurs familles ont finalement accepté et accueilli leur union comme une autre.

Aller à contre-courant des coutumes intrareligieuses peut pousser à l’exclusion. C’est le cas de Rima, la sœur de Lorena. La grand-mère de Rima a ainsi arrêté de parler à sa petite fille parce qu’elle voulait se marier à un chrétien. La famille proche, un peu plus libérale, a accepté cette volonté, même si ce n’était que pour la voir mariée, selon la jeune femme.

Mais dans son village, le quotidien est vite devenu insupportable. Les habitants ont cessé de leur adresser la parole, à elle et sa famille, raconte Rima. Le jeune couple a fini par se marier en Turquie, et habite maintenant aux États-Unis. Quelques années plus tard, lors des funérailles de sa mère, Rima et son mari n’ont « même pas eu le droit d’aller voir le cercueil ».

S’unir à l’étranger

L’étranger représente ainsi un El Dorado pour de nombreux couples mixtes, qui partent dans les pays voisins, tels que Chypre ou la Turquie, pour s’unir civilement. Bien que le mariage civil n’existe officiellement pas au Liban, d’après l’article 25 du règlement LR60, l’État a une obligation légale de reconnaître les unions contractées à l’étranger.

Tarif, l’époux sextagénaire dont la femme s’est convertie au chiisme pour pouvoir se marier avec lui, aurait ainsi préféré aller à Chypre pour avoir un mariage civil plutôt que chiite, plus « compatible avec ses idéaux laïques », explique-t-il. C’est le choix qu’a fait sa fille, Rada, qui se présente comme laïque elle aussi. Elle a décidé de contracter un mariage civil à Chypre, malgré le fait que son compagnon et elle étaient tous deux musulmans, issus de la même branche, et auraient donc pu se marier religieusement au Liban.

Pour cette famille, les mariages mixtes sont une des clés possibles pour atteindre l’unité nationale si recherchée au Pays du Cèdre.

« C’est ce dont nous avons besoin au Liban ! Le sectarisme, le fanatisme, ça a détruit le Liban et va continuer à le détruire », s’exclame Tarif, pour qui le sectarisme est synonyme d’hypocrisie. Sa femme, Maha, continue d’aller à l’église chrétienne malgré l’inscription « chiite » sur sa carte d’identité. Elle prie tous les jours le même dieu qu’avant son mariage. Et cela ne pose problème à personne dans sa paroisse.

Le prestige avant tout

« Les gens ne s’intéressent pas tant à la religion, mais plutôt à leur réputation », s’indigne de son côté Lorena. Les valeurs culturelles restent au centre du noyau familial. Aux dires des interviewés, les familles trouvent un terrain d’entente lorsqu’elles appartiennent à la même classe sociale. La religion n’est qu’une caractéristique entre beaucoup d’autres qui permettent ou empêchent certains mariages.

Dans un pays où le mariage civil reste un combat, un espoir reste : celui de la sécularité. Le barreau de Beyrouth, qui se bat pour la législation d’un mariage civil depuis des décennies selon le journal libanais L’Orient-Le-Jour, revenait encore à la charge en novembre dernier. Mais dans un pays où les rôles de la vie politique sont également définis en fonction de la confession (le président doit être maronite, le premier ministre sunnite, le président de l’Assemblée chiite…), penser et concrétiser l’uniformisation du mariage d’un point de vue légal bloque. Après avoir vécu soixante-douze ans à Beyrouth, Tarif reste positif.

« Il faut lutter s’il y a des obstacles. L’amour en vaut le coup. »

Anaïs Richard et Wendolyn Trogneux

David Bowie et Berlin : cet amour de jeunesse

La relation de David Bowie à Berlin rappelle celle d’un amour de jeunesse que l’on n’oublie pas. Il y vécut trois ans, de 1976 à 1978, et ces années furent parmi les plus productives de sa vie. Il y composa notamment les albums Heroes, Low et Lodger.

L'affiche de l'exposition sur David Bowie à Berlin. Crédits photo : Flickr/CC/ Wilhelm Rosenkranz

L’affiche de l’exposition sur David Bowie à Berlin en 2014. Crédits photo : Flickr/CC/
Wilhelm Rosenkranz

Cet amour lui permit d’abord de se rétablir : en 1976, David Bowie quitte Los Angeles et les addictions pour aller s’installer avec Iggy Pop dans Berlin Ouest, alors en pleine effervescence artistique.

«Berlin, c’était la première fois depuis des années que je ressentait une joie d’être en vie, d’être guéri », avait-il déclaré dans le magazine Uncut en 1999.

La relation ne se perd pas avec le temps : en 1987, six jours avant la visite de Ronald Reagan à Berlin, il participe à un concert au pied du Mur. De puissants haut-parleurs sont braqués intentionnellement vers l’est et la porte de Brandebourg et des centaines de personnes sont massées sur l’avenue Unter der Linden, à moins d’un kilomètre de là, pour écouter la star. Selon un article de Slate, la police politique de la RDA note : « il se produisit un attroupement important de jeunes à l’allure décadente (…) La musique en provenance de la scène à Berlin (Ouest) était audible dans cette zone. » Les jeunes de l’Est commencent à chanter «  Le mur doit tomber ! », au son de « Heroes » :

« Standing by the wall, And the guns shot above our heads , And we kissed as though nothing could fall, And the shame was on the other side ».

Un premier amour que l’on n’oublie pas, puisqu’en 2013 son single «Where are we Now?» est une balade dans Berlin, de la Potsdamer Platz, au Dschungel, une boite underground qu’il fréquentait avec Iggy Pop.

De son côté, Berlin l’aime encore. Des centaines de Berlinois sont venus déposer des roses et des bougies devant son ancien appartement dans le quartier de Schönberg, en écoutant sa musique.

« On ne l’oublie pas, il fait partie de la ville. Tout le monde écoute Bowie à Berlin ! Il a une relation spéciale avec nous, les Berlinois. » Niklas, 47 ans, venu déposer une rose.

Devant l'ancien appartement de David Bowie. Crédits Photos : Crossworlds/Etienne.

Devant l’ancien appartement de David Bowie, le 11 janvier 2015. Crédits Photos : Crossworlds/Etienne Behar.

 

David Bowie et Berlin étaient fait pour s’entendre : Il raconte dans un livre sur sa vie berlinoise : « A cette époque, avec le Mur toujours là, il y avait une tension terrible à travers la ville. Ça vacillait entre l’absurde —les night-clubs de drag queens ou travestis—, et les idées marxistes très radicales. Pour la première fois, la tension était hors de moi plutôt qu’en moi.»

Etienne Behar