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En Inde, chez les Rohingya en exil, peuple oublié des élections birmanes

C’est une semaine historique pour la Birmanie. Le parti de l’opposition, celui de Aung San Suu Kyi, a remporté les élections. Mais il y en a qui n’osent toujours pas rêver au changement. A Delhi, nous avons rencontré les Rohingya birmans, poussés à l’exil après des décennies de persécutions.

Slums et Chantiers, Jamia Nagar, Delhi, novembre 2015. Credits Photo: Crossworlds/Eloïse

Slums et Chantiers, Jamia Nagar, Delhi, novembre 2015. Credits Photo: CrossWorlds/Eloïse Stark

 

Scrutin des désillusions

Les nouvelles du pays arrivent par chuchotements. Des brins d’information qui se transmettent rapidement entre les huttes entassées de ce campement de réfugiés. Chacun raconte ce que disent les proches restés en Birmanie, lorsqu’ils se risquent à parler quelques minutes au téléphone. « Il y en a qui ont des portables. Mais ils doivent les cacher car c’est interdit pour les Rohingya », explique Hafiz-Ahmed (en Birmanie, les noms de famille n’existent pas) qui est venu en Inde il y a deux ans avec sa femme et leurs deux enfants. « Si on les trouve avec un téléphone, ils risquent jusqu’à 7 ans d’emprisonnement. »

Hier soir, pourtant, ses parents l’ont appelé. Pour parler des élections, sujet qui occupe tous les esprits. Et non pas de rêves ni même de débats, mais seulement ce sentiment bien familier de peur et d’insécurité. « Ils n’ont pas le droit de sortir de chez eux pendant l’élection. On leur a imposé un couvre feu de 48 heures. Ils ne savent pas ce qu’on va leur faire s’ils n’obéissent pas ».

C’est la première fois depuis 25 ans que les Birmans participent à des élections libres. Certains osent même parler de transition démocratique pour cette dictature militaire. Mais les Rohingya, qui représentent 4 à 10% de la population, n’ont pas pu se rendre aux urnes. En 1982, une loi a retiré la citoyenneté birmane à cette minorité musulmane, présente dans le pays depuis cinq siècles. Aujourd’hui, après quatre décennies d’exactions, ils ne sont plus que 800 000 en Birmanie. Les autres ont pris la fuite. Selon l’ONU, ils seraient la minorité la plus persécutée de la planète.

Aung San Suu Ki, à la tête de la Ligue Nationale pour la Démocratie, c’est le visage du changement face à la junte militaire. Mais la lauréate du prix Nobel de la paix a été bien silencieuse face aux atrocités commises envers cette minorité. Avant les élections, elle a purgé son parti des candidats musulmans, afin de garder le soutien de la majorité bouddhiste. Pour les Rohingyas, cette décision a achevé la désillusion en la dame de Yangoun. Abdul explique :

« J’avais de l’espoir en Aung San Suu Kyi… qu’elle pourrait faire changer les choses. Mais elle nous a délaissés. Il n’y a aucun candidat musulman. Comment les choses peuvent-elles changer ? »

Abdul a une vingtaine d’années, un jean, un sourire gêné et des rêves. Il en est sûr : son avenir n’est pas en Birmanie. « Je veux aller dans un autre pays. Aux Etats-Unis, ou à Londres. Je ne veux pas retourner là-bas. » Plus âgé, Hafiz-Ahmed a du mal à renoncer aussi facilement à son pays. « Oui, j’aimerais y retourner. Un jour. Inshallah, un jour, nous serons égaux là-bas, comme on est égaux en Inde. »

Les invisibles

A l'épicerie du quartier, Jamia Nagar, Delhi, novembre 2015. Crédits Photos: Crossworlds/Eloïse

A l’épicerie du quartier, Jamia Nagar, Delhi, novembre 2015. Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

 

L’égalité, ce n’est pourtant pas le premier mot qui vient en tête quand on se rend dans ce bidonville. Quelques centaines de maisons de fortune s’entassent sur un champ poussiéreux, le long de l’autoroute qui lie Delhi à la banlieue de Noida. C’est là où la capitale indienne s’étend vers l’est et fonce vers l’avenir. Le campement est surplombé par des tours et par le site de construction d’une nouvelle ligne de métro aérien.

Les 62 familles Rohingya de Delhi vivent dans des cabanes construites à l’improviste, en brique, en bâche et en bois.  Mais pour Hafiz, ce slum est déjà un début de paradis. « Ici, je me sens tellement en sécurité… j’ai l’impression d’être dans le ventre de ma mère… ».

Il n’a pas très envie de parler de la Birmanie. Les yeux hantés, il me dit simplement, « au début, il y avait les interdictions … puis les meurtres ont commencé. » Ici, en Inde, les Rohingya se fondent parmi un milliard d’être humains. Mieux vaut être oubliés que poursuivis.

Munera devant sa maison, Jamia Nagar, Delhi, novembre 2015, Crédits Photo: Crossworlds/Eloïse

Munera devant sa maison, Jamia Nagar, Delhi, novembre 2015, Crédits Photo: CrossWorlds/Eloïse Stark

 

Munera a quitté la Birmanie avec toute sa famille : ses parents, ses deux frères, sa sœur, et tous leurs enfants. Ils sont allés en bateau jusqu’au Bangladesh, puis des passeurs les ont conduits de l’autre côté de la frontière indienne. Un voyage moins dangereux que celui qui mène vers le Pacifique, dans l’espoir d’atteindre l’Australie ou l’Indonésie. En plus, ils parlaient un peu le hindi, grâce aux films Bollywood. Munera me fait rentrer dans sa petite hutte. Il n’y a rien à part des moustiques et un berceau en balançoire. Ils dorment ici à six, elle, ses deux frères et trois de leurs enfants. Avant, il y avait aussi son mari. « Mais il est parti. Il était violent. Il buvait beaucoup. »

Elle m’explique que c’est très fréquent, ici, les problèmes de dépression et d’alcoolisme. Ils ont beau être en sécurité, la précarité pèse. Dans le camp, la plupart des personnes travaillent comme vendeurs de légumes, où alors comme ramasseurs d’ordures. A côté de la mosquée s’étend un champ de déchets bien triés. Les réfugiés revendent à quelques roupies les bouteilles en plastique et le verre. Parfois ils sont recrutés à la journée sur les sites de construction alentours. Mais le travail est toujours précaire et mal payé. Pas facile de garder le moral.

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Une petite fille joue avec les jouets cassés retrouvés dans les déchets. Jamia Nagar, Delhi, novembre 2015. Crédits Photo: CrossWorlds / Eloïse Stark

 

A l’ombre du progrès

A l’entrée du camp, une foule s’est formée. Des politiciens sont venus distribuer une dizaine de couvertures pour plusieurs centaines de familles. Lorsque l’élu local, Amantullah Khan, m’aperçoit, il insiste pour que je le prenne en photo pendant qu’il tend une couverture à un des réfugiés, un homme âgé en fauteuil roulant. « Applaudissez ! Souriez ! » crie-t-il à la foule.

Une fois son coup de comm’ achevé, je l’intercepte pour lui demander quelles sont les actions menées ici pour venir en aide aux réfugiés. Il hésite, puis bafouille des mots-clés :

« éducation …eau… euh …..
-Ah bon ? Pourtant, c’est pas très propre, il y a des mouches partout…
-Demain, demain nous allons nettoyer.
– Et l’eau que vous leur fournissez, c’est de la bonne eau ?
– Oui. Il y a des camions qui distribuent de l’eau potable. Deux fois par jour. »

C’est étrange. Mohammed vit dans ce camp depuis un an, et il n’a jamais vu ces fournisseurs d’eau potable. Il a vu les gens boire l’eau sale des pompes. Il a vu les enfants qui se plaignaient des maux de ventre. Il a vu les moustiques, et les cas de dengue.

Déchets à revendre, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015 Crédits Photo: Crossworlds/Eloïse

Déchets à revendre, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015 Crédits Photo: CrossWorlds/Eloïse Stark

 

Abandonnés par les hommes politiques birmans. Instrumentalisés par les Indiens. Ignorés par la communauté internationale. L’une des seules personnes qui leur est venue en aide, c’est Mohammed Wassim, le propriétaire des terrains où ils sont installés. Il leur a prêté ces terres il y a deux ans. « J’ai un grand cœur… ces gens là sont venus dans mon pays. Je dois les aider », dit-t-il. Cependant, il leur a dit qu’ils allaient peut-être être expulsés dans deux mois. Il cite des problèmes de discipline. Il y aurait eu des agressions, des disputes.

Mohammed Zafarul Haque, un étudiant qui vient souvent apporter son soutien aux familles d’ici, a quelques doutes. « Pour l’instant il les laisse camper ici, parce que cela lui permet d’éviter qu’on construise illégalement sur son terrain, et d’éviter que le gouvernement réclame ces terres. » Cela permet alors de protéger des terrains qui montent en valeur avec l’arrivée du métro.

« Après, il va les expulser en disant qu’il y a des problèmes de discipline. Et il revendra ces terres à des prix très élevés.« 

Pour l’instant, la vie à l’ombre de Delhi est un moment de répit pour ces familles Rohingya. Mais cette ville qui ne se ressemble pas d’un jour à l’autre, qui fonce vers l’avenir sans casque ni freins, va bientôt recracher à son tour ces apatrides. Et laisser ces Nowhere people à leur avenir bien moins brillant.

Décoration de tissus pour revendre, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

Décoration de tissus, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

A la mosquée, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

A la mosquée, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

Petit vendeur de légumes, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

Petit vendeur de légumes, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

Chillies, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

Chillies, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

Père et fils, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

Père et fils, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

Petite fille dans les ruelles du slum, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

Petite fille dans les ruelles du bidonville, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

Tissage de sac en joute, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

Tissage de sac en joute, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark


Eloise Stark
@EloStark