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Avortement en Argentine: retour sur l’histoire d’une loi, rejetée par le Sénat

Une vague d’espoir et de foulards verts avait inondé les rues de Buenos Aires le 14 juin 2018. Les députés s’étaient prononcés en faveur de la dépénalisation et la légalisation de l’avortement, jusqu’à maintenant puni d’un à quatre ans de prison, et seulement autorisé en cas de viol ou de danger pour la mère. Mais le Sénat vient de rejeter le projet, à 38 contre 31.

Cécile Marchand Ménard revient sur ce projet de loi historique, portée par une mobilisation sans précédent, avec les photographies d’Esther Meunier.

Des manifestantes crient de joie après avoir appris que le Congrès argentin se prononce en faveur de la légalisation de l'avortement, le 14 juin 2018. © CrossWorlds / Esther Meunier

Des manifestantes crient de joie après avoir appris que le Congrès argentin se prononce en faveur de la légalisation de l’avortement, le 14 juin 2018. © CrossWorlds / Esther Meunier

Manifestante tout sourire après avoir appris que le Congrès argentin se prononce en faveur de la légalisation de l'avortement, le 14 juin 2018. © CrossWorlds / Esther Meunier

Manifestante tout sourire après avoir appris que le Congrès argentin se prononce en faveur de la légalisation de l’avortement, le 14 juin 2018. © CrossWorlds / Esther Meunier

 

 

Alors que l’Église catholique s’y oppose, des foulards verts envahissent la capitale. Accroché aux sacs dans le métro, autour du cou dans les parcs, dans les cheveux ou brandi à la main en manifestation, le Pañuelo verde se pare d’un slogan :

« Éducation sexuelle pour décider, contraception pour ne pas avorter, avortement légal pour ne pas mourir »

 

Un pays précurseur mais ralenti par son Église

D’un point de vu législatif, l’Argentine s’avère être un pays précurseur dans plusieurs domaines. Par exemple, la loi régissant les médias, adoptée en 2009, a bénéficié d’une consultation citoyenne inédite qui a, depuis, inspiré de nombreux pays à travers le monde. L’Argentine est surtout un des premiers pays à avoir légalisé le mariage homosexuel en 2010 et mis en place une loi sur l’identité de genre en 2012. Dans ce contexte, la pénalisation de l’IVG semble contre-intuitive.

Mais c’est sans compter l’influente de l’Eglise catholique argentine. L’IVG reste considérée comme un « délit contre la vie » pour ses militants anti-avortement. Cette influence s’exerce considérablement fort sur l’État conservateur présidé par Mauricio Macri, à droite de l’échiquier politique. De plus, ce vote aurait une portée symbolique d’autant plus forte que l’actuel pape est argentin. Le pape Francisco, souvent décrit comme progressiste, reste opposé à l’avortement, qu’il voit comme « un péché grave parce qu’il met fin à une innocente ». Pourtant, l’accès à l’IVG est un problème de santé publique.

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Plusieurs pancartes fustigent l’Eglise catholique lors du Martes Verde du 29 mai 2018 © CrossWorlds / Cécile Marchand Ménard

450 000 femmes avortent clandestinement

L’IVG clandestine est la seule option pour des milliers de femmes chaque année en Argentine. Néanmoins, tandis que les classes supérieures ont les moyens de financer un avortement dans une clinique privée, les femmes aux ressources moindres se retrouvent prises au piège et meurent fréquemment des suites d’un avortement illégal.

Selon une étude commandée par le Ministère de la santé et réalisée par les chercheuses Edith Pantelides et Silvia Mario en 2005, 450 000 femmes par an ont recours à l’avortement, ce qui en fait la première cause de mort maternelle dans 17 des 24 provinces argentines. Selon une étude publiée en 2014, 300 femmes meurent chaque année après avoir subi un avortement clandestin en Argentine.

Par ailleurs, si l’IVG est autorisée par la loi argentine en cas de viol ou de danger pour la mère, la pratique est toute autre, surtout dans les provinces plus conservatrices du pays. En mai dernier, une fillette de 11 ans, après avoir été violée par son beau-père, n’a pas pu avoir accès à une IVG. Enceinte de 19 semaines dans la Province de Salta, qui limite la possibilité de l’avortement à la douzième, elle s’était plainte de douleurs abdominales. Sous le feu des critiques, le gouverneur a finalement abrogé le décret interdisant l’accès à l’IVG après 12 semaines de grossesse dans la province.

L’émergence difficile d’un débat législatif

C’est en 2005 que la Campagne Nationale Pour le Droit à L’avortement Légal, Sûr et Gratuit a été lancée, à l’occasion de la Journée Internationale pour la Santé des Femmes. Dès lors, son slogan, porté par les foulards verts, est « Educación sexual para decidir, anticonceptivos para no abortar, aborto legal para no morir », qui se traduit par « Éducation sexuelle pour décider, contraception pour ne pas avorter, avortement légal pour ne pas mourir ».

C’est ce même collectif de près de 500 ONG qui a rédigé le projet de loi. Il aura fallu 6 tentatives et 11 ans pour qu’il passe le barrage des débats en commission initiés le 10 avril dernier. 700 intervenantes et intervenants ont alors été invités à s’exprimer les mardis et jeudis sur la légalisation de l’avortement jusqu’à 14 semaines de gestation (à titre d’exemple, c’est 12 semaines en France). Des discussions qui ont duré jusqu’au 31 mai.

« Mardis verts »

S’il est bien un élément qui a permis l’émergence et le soutien de ce projet de loi tout au long des débats, c’est la mobilisation citoyenne. Un mouvement féministe d’une ampleur inédite s’est uni autour de la question de l’avortement, si bien que les sondages d’opinions, dont celui intitulé « La opinión pública y el aborto. Ambito nacional » (L’opinion publique et l’avortement. Cadre national.), annoncent que

Plus de la moitié de la population argentine serait en faveur de sa légalisation.

À l’occasion des Mardis verts (Martes Verdes), des associations, collectifs, personnalités et artistes étaient invité·es à défendre l’accès à l’avortement légal, sûr et gratuit à travers tout le pays. Ces derniers ont été organisés chaque semaine depuis le début des débats au Congrès.

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« Avortement légal maintenant ! » est un des slogans qui accompagnent la défense du projet de loi pour la légalisation de l’IVG en Argentine © CrossWorlds / Cécile Marchand Ménard

 

Le 4 juin dernier, des milliers de manifestants se sont mobilisés pour la troisième édition de la manifestation nationale initiée par le mouvement féministe Ni Una Menos (pas une de moins). A l’origine dédiée à la lutte contre les violences faites aux femmes, le mouvement  a étendu ses revendications et soutient aussi la légalisation de l’IVG.

Pour Marta Alanis, membre de la Campagne Nationale pour le Droit à l’Avortement Légal, sans Risque et Gratuit interviewée par Le Monde, le changement culturel enclenché par une mobilisation féministe inédite aura permis une « dépénalisation sociale de l’avortement », sur laquelle un retour en arrière sera difficile.

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Un slogan lors de la manifestation du 4 juin 2018 en Argentine : « La maternité sera désirée ou ne sera pas » © CrossWorlds / Cécile Marchand Ménard

 

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Pour beaucoup, la mobilisation est trop forte et le changement culturel trop profond pour se contenter d’un rejet de la loi le 13 juin © CrossWorlds/Cécile Marchand Ménard

 

Pour Marta Alanis, membre de la Campagne Nationale pour le Droit à l’Avortement Légal, sans Risque et Gratuit interviewée par Le Monde, le changement culturel enclenché par une mobilisation féministe inédite aura permis une « dépénalisation sociale de l’avortement », sur laquelle un retour en arrière sera difficile.

Cécile Marchand Ménard (Argentine, Buenos Aires)

VIDEO à Buenos Aires :

 

Contre Trump, les femmes marchent aussi à Londres et à Toronto

Nos correspondantes, en Angleterre comme au Canada, se sont faufilées dans les foules agitées de Londres et Toronto vendredi dernier. On y marchait pour les droits des femmes mais aussi pour tout un spectre d’autres mouvements, menacés par l’arrivée au pouvoir de Donald Trump.

Our correspondants, in England and in Canada, sneaked in the agitated crowds of London and Toronto last Friday. These crowds walked for women’s rights but also for a large spectrum of social movements, threatened by Donald Trump’s election. [English version below]

A Londres

Une étudiante, un mégaphone dans une main, une pancarte dans l’autre, lance le premier chant. « Not the church, not the state. Women must control their fate ! » (« Ni l’Eglise, ni l’Etat. Les femmes doivent contrôler leur destin ! ») À quelques pas, dans la foule, une dame plus âgée nous confie qu’elle chantait exactement le même chant il y a 50 ans, lors des manifestations pour la légalisation de l’avortement en 1967 en Angleterre.

À Londres, environ 100 000 personnes ont marché dans les rues hier pour protester contre l’arrivée au pouvoir de Donald Trump aux États-Unis, vécue comme une menace aux droits des femmes.

A student, holding a megaphone in one hand, and a sign in the other, starts the first chant : « Not the church, not the state. Women must control their fate ! ». Further ahead, in the crowd, an older lady tells us she used to shout the exact same chant 50 years ago, during the demonstrations for the legalization of abortion in England in 1967.

In London, nearly 100,000 people marched in the streets last Friday to protest against the election of Donald Trump considered as a menace to women’s rights.

Clara Hernanz.

Crédits photo : CrossWorlds/ Clara Hernanz

« Notre pouvoir ne peut être quantifié ». Crédits photo : CrossWorlds/ Clara Hernanz

Crédits photo : CrossWorlds/ Clara Hernanz

Un Trump en carton vociférant dans la foule. Crédits photo : CrossWorlds/ Clara Hernanz

Crédits photo : CrossWorlds/ Clara Hernanz

Une manifestation qui rallie plusieurs causes. Crédits photo : CrossWorlds/ Clara Hernanz

A Toronto

Le 20 janvier, des centaines de milliers de personnes de tous âges à travers le monde, marchaient à travers le monde en soutien à la Women’s March de Washington. Seuls quelques milliers étaient attendus au Queen’s Park à Toronto mais ils furent plus de 60 000 à se rassembler pour faire preuve de solidarité et susciter une prise de conscience sur la menace que représente l’administration Trump pour les droits de la femme et les droits de l’Homme en général.

On prédit que Toronto sera la destination n°1 des Américains qui ont décidé d’émigrer suite aux résultats de l’élection, mais beaucoup craignent déjà que la rhétorique virulente de Trump ne traverse la frontière. Réputé pour son multiculturalisme et son ouverture à l’immigration unique au monde, le Canada s’unit pour montrer que les discours appelant à la division ou la misogynie ne sont pas les bienvenus ici.

On January 20th, hundreds of thousands of people of all ages marched all around the world in support of the Women’s March in Washington. Only a few thousand were expected to show up at Queen’s Park in Toronto, instead a spirited crowd of over 60,000 gathered to show solidarity and raise awareness on women’s and human rights threatened under the Trump administration.

Toronto is expected to be the number 1 destination for Americans fleeing the United States, while many fear that Trump’s hateful rhetoric might cross the Canadian border. As one of the most multicultural and welcoming countries in the world, Canada is determined to show that division and misogyny are a no-no here.

Tara Mirkovic.

Grossesses adolescentes en Afrique du Sud (PREMIER VOLET) : les racines du fléau

En Afrique du Sud, de très nombreuses jeunes filles deviennent mère avant d’atteindre la majorité. Ces mères adolescentes font face à de nombreux défis et souvent cela peut les entraîner dans un cercle vicieux de la précarité. Pour comprendre les racines de ce phénomène et ses conséquences, notre correspondante a rencontré deux d’entre elles à Johannesburg. Retrouvez leurs portraits dans une enquête en deux temps.

Paulina affiche un sourire rayonnant et a le rire facile. Elle est venue profiter du wifi de la bibliothèque pour faire des demandes de bourses universitaires car elle n’a pas de connexion chez elle. Elle habite à deux heures de l’université. A 26 ans, Paulina a déjà deux filles de 9 et 6 ans. Et elle se bat chaque jour pour subvenir à leurs besoins ainsi que pour terminer ses études.

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Paulina, devant la bibliothèque de l’Université de Johannesburg, juin 2016. Crédits photo : CrossWorlds / Esther Meunier

 

Son cas est loin d’être unique. Selon différentes études, environ 30% des jeunes sud-africaines entre 15 et 19 ans déclarent avoir déjà été enceintes. Pourtant l’Afrique du Sud possède une législation résolument moderne concernant les droits reproductifs et sexuels : les mineures sont autorisées à demander un moyen de contraception sans l’accord de leurs parents et l’avortement est autorisé sans conditions jusqu’à 12 semaines.

Au centre médical de l’Université de Johannesburg, une femme supervise la prise en charge de ces jeunes étudiantes avec bienveillance et attention. Sister Geya a le sourire doux de celle à qui l’on peut confier sa situation sans être jugée. Selon elle, ces adolescentes et jeunes adultes « rencontrent toutes les mêmes problèmes face à une grossesse non désirée ». Ce qu’elles cherchent à éviter en priorité est que la grossesse ne les pousse à arrêter les études. Mais ce qui préoccupe également Sister Geya dans ce phénomène est le rôle de révélateur qu’il joue sur le faible usage du préservatif, dans un pays où en 2014, 18,9% des personnes âgées de 15 à 49 ans étaient estimées séropositives.

 

Des filles délaissées par leurs familles et en perte de repères

Qu’est-ce qui explique ce surprenant décalage entre la réalité de la situation et la législation progressive en vigueur ? A la sortie de l’Apartheid, les droits des femmes, comme ceux de toutes les catégories de population opprimées, ont obtenus reconnaissance, mais la société peine encore à s’aligner sur ces standards. En particulier dans les milieux les plus défavorisés et ruraux.

Paulina déplore ces grossesses qui n’étaient pas planifiées et les impute directement à sa situation familiale. « Rien n’aurait pu changer le cours des choses à ce moment-là car ma mère est alcoolique et je n’ai jamais rencontré mon père. Quand il est arrivé dans ma vie, l’idiot avec qui j’ai eu des enfants a simplement eu besoin de me mentir, de me dire que j’étais belle et à quel point il m’aimait. C’était des choses que je n’avais jamais entendu et ça a suffi pour que je le vénère ».

Cela contraste grandement avec le soutien qu’a reçu Cari, 22 ans et maman comblée d’une petite fille de trois ans. Blanche, issue d’une famille Afrikaner de classe moyenne, elle m’explique : « C’était un accident mais tout mon entourage m’a soutenu, et finalement nous étions tous impatients qu’elle arrive ». Aujourd’hui, elle vit encore avec ses parents et le père de l’enfant à Pretoria.

En comparaison, la position d’infériorité dans laquelle s’est retrouvée Paulina dans sa relation est l’archétype décrit par l’étude A review of Teenage Pregnancy in South Africa, Partners in Sexual Health, qui date de 2013. Selon l’enquête, les jeunes filles auraient des difficultés à s’imposer dans leurs relations sexuelles et notamment concernant l’usage du préservatif. Par extension, elles perdent tout contrôle  sur les potentielles grossesses non désirées.

 

Accéder à la médecine sexuelle : mission impossible pour beaucoup de ces jeunes filles

Paulina va de nouveau dans le sens de l’étude quand elle met en cause le prix de l’accès à la médecine sexuelle, aussi bien concernant la contraception que l’IVG.

L’avortement ? « Trop cher » me répond-elle. Et quand je parle de l’existence de cliniques gouvernementales où l’on peut y accéder gratuitement, elle ouvre de grands yeux ronds : « Je ne savais pas que ça existait à ce moment-là ». De toute façon, « [sa] mère ne l’aurait jamais laissée avorter par rapport à ses croyances religieuses ».

D’où les nombreux panneaux au bord des routes clamant « Safe and pain free abortion » (« Avortement sans risques et sans douleurs »). Pourquoi ces cliniques illégales ? « Parce que la société met trop de pression sur les filles enceinte, le personnel médical a tendance à juger et les nouvelles vont vite. Du coup les filles préfèrent aller là-bas car ça ne se sait pas » me répond Grace, étudiante congolaise vivant en Afrique du Sud depuis 8 ans.

 

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Dans les rues de Johannesburg, les panneaux indiquant des cliniques d’avortement illégales sont légion. Crédit photo : CrossWorlds / Esther Meunier

 

L’avortement, selon l’expérience de Sister Geya, demeure loin d’être la norme. « On ne dispose pas de chiffres exacts, mais je pense que moins de 50% des jeunes filles qu’on diagnostique enceintes sur l’ensemble des campus mettent un terme à leur grossesse » explique-t-elle. Et quant à la possibilité de confier l’enfant à un orphelinat à la naissance, là encore Paulina m’explique qu’on ne l’aurait pas laissée faire.

L’éducation sexuelle au rabais : mère de tous les maux ?

Un autre facteur déterminant du problème est sans doute la qualité de l’éducation sexuelle en Afrique du Sud. Si des cours basiques sont fournis à l’école et que l’usage du préservatif notamment dans le cadre de la prévention du SIDA est encouragé, les jeunes sont toujours mal informés. Ils déplorent souvent que personne ne leur ait jamais expliqué comment utiliser un préservatif dans la pratique. Quant aux autres moyens contraceptifs, les adolescentes les connaissent relativement mal aussi.

Sister Geya considère en effet qu’il y a de réels progrès à faire en matière d’éducation sexuelle. « On a la structure adaptée puisqu’une éducation de base est déjà dispensée en biologie dans un premier temps et dans un cours appelé ‘Life orientation’ dans un second temps. Mais on doit donner plus de clés aux professeurs sur la manière de dispenser cette éducation : que faire, comment et à quel moment aborder ces questions ? »

Les causes de la prévalence des grossesses adolescentes en Afrique du Sud sont donc connues. L’important désormais serait de les traiter, ainsi que de fournir un réel suivi et des portes de sortie aux adolescentes touchées. Car une fois le bébé mis au monde, les inégalités s’aggravent encore et c’est un cercle vicieux difficile à enrayer qui démarre.

Pour comprendre la dynamique de ce cercle vicieux, lisez la deuxième partie de l’article ici.

 

Esther Meunier.

 

Au Chili, marcher pour avoir le droit d’avorter

Au Chili, chacun sa façon de célébrer la Journée Internationale des droits de la Femme. Les maires de certaines municipalités décident par exemple d’offrir une machine à laver en guise de prix d’honneur à cette occasion, ce qui n’est pas sans créer la polémique.

Une manifestante avec un bandeau sur la bouche lors de la Marche pour la légalisation de l'avortement à Santiago, capitale du Chili, le 6 mars 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

Une manifestante avec un bandeau sur la bouche lors de la Marche pour la légalisation de l’avortement à Santiago, capitale du Chili, le 6 mars 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

 

« Pour un 8 mars sans avortement clandestin »

A Santiago, certains avaient une toute autre idée en tête. Vendredi 6 mars, avec un peu d’anticipation sur la date officielle, ce sont plusieurs milliers de personnes (plus de 5000 participants sur l’événement Facebook) qui ont répondues présentes à l’appel du collectif de coordination « Féministes en Lutte » pour une manifestation intitulée Marche «Pour un 8 mars sans avortement clandestin ». L’occasion de rappeler que le Chili reste l’un des derniers pays au monde à prohiber strictement l’avortement, qui ne peut être réalisé quels que soient les motifs.

Marche pour la légalisation de l'avortement le vendredi 6 mars 2015 à Santiago, capitale du Chili. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

Marche pour la légalisation de l’avortement le vendredi 6 mars 2015 à Santiago, capitale du Chili. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

 

Cette législation est un des héritages subsistant de la dictature : autorisé à des fins thérapeutiques en 1931, la modification du Code Sanitaire chilien en 1989, sous Pinochet, a entrainé l’interdiction de l’avortement. Aujourd’hui, une femme qui décide d’y avoir recours ou un médecin qui pratique une IVG encourent tous deux de 3 à 5 ans de prison. Retour sur les débats de ces dernières années.

Des manifestantes chiliennes lors de la Marche pour la légalisation de l'avortement le vendredi 6 mars 2015 à Santiago, capitale du Chili. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

Des manifestantes chiliennes lors de la Marche pour la légalisation de l’avortement le vendredi 6 mars 2015 à Santiago, capitale du Chili. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

 

Bataille de popularité entre l’Eglise et la Présidente

La situation pourrait être en passe d’évoluer sous peu, si l’on en croit la volonté de la présidente de la République. Michelle Bachelet, également ancienne responsable à la tête de l’ONU Femme de 2010 à 2013, a déposé un projet de loi au Congrès le 31 janvier dernier, qui viserait à dépénaliser l’IVG en cas de viol, de non-viabilité du fœtus ou de danger pour la vie de la mère. Même s’il apparaît certain que ce projet n’en est qu’au début de son processus législatif et va être soumis à de nombreuses modifications, il s’agit d’une avancée considérable sur le sujet. Après avoir mis l’accent sur l’accès à la contraception, et notamment à la pilule, lors de son premier mandat, cet autre thème semble devenir le nouveau cheval de bataille de la présidente.

Une manifestante et un bébé sur son ventre lors de la Marche pour la légalisation de l'avortement le vendredi 6 mars 2015 à Santiago, capitale du Chili. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

Une manifestante et un bébé sur son ventre lors de la Marche pour la légalisation de l’avortement le vendredi 6 mars 2015 à Santiago, capitale du Chili. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

 

Malgré tout, le débat sur le sujet reste houleux et complexe. En effet, l’Eglise et les partis conservateurs jouissent encore d’une grande popularité. Mais certaines polémiques récentes semblent avoir sensiblement atteint l’opinion publique. En 2013, le cas d’une jeune fille – ou plutôt une enfant – de onze ans, connue sous le nom d’emprunt de Belen a choqué le pays entier : violée par son beau-père, elle a été contrainte de mener à son terme la grossesse issue de ce viol, malgré la non-viabilité attestée du fœtus. En novembre de l’année passée, c’est lors d’une même affaire que s’est réouvert le débat sur l’avortement, après l’accouchement d’une adolescente de treize ans, également tombée enceinte après un viol, et dont l’enfant n’a pas survécu.

Entre 60 000 et 70 000 IVG clandestines par an

Un autre argument qui pousse à la modification de la législation est celui des inégalités. En effet, un pays où l’avortement est interdit ne signifie en rien que celui-ci y est absent. Au Chili, les IVG clandestines sont légion (entre 60 000 et 70 000 par an, d’après un rapport de l’ONU de l’année passée). Mais selon leurs ressources économiques, les femmes n’encourent pas le même danger pour leur santé. C’est d’ailleurs une déclaration sur ce thème qui aura coûté sa place à la précédente Ministre de la Santé le 30 décembre dernier. Celle-ci a en effet déclaré lors d’une interview que « dans toutes les cliniques privées [riches] de ce pays, beaucoup de familles conservatrices ont fait avorter leurs filles. »

« Les personnes les plus fortunées n’ont pas besoin de lois, parce qu’elles ont les ressources ».

Helia Molina a par la suite ajouté qu’elle ne regrettait pas ses paroles, quand bien même celles-ci l’auront poussée à présenter sa démission.

Un manifestant portant un t-shirt "Avorter librement ou mourir" lors de la Marche pour la légalisation de l'avortement le vendredi 6 mars 2015 à Santiago, capitale du Chili. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

Un manifestant présente un marcel « Avorter librement ou mourir » lors de la Marche pour la légalisation de l’avortement le vendredi 6 mars 2015 à Santiago, capitale du Chili. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

 

Cependant, malgré une formulation malheureuse, l’ancienne ministre a bel et bien dénoncé une réalité. Sous prétexte d’une opération de l’appendicite et avec des moyens conséquents, il est effectivement possible d’obtenir une IVG dans une clinique privée. Pour les autres, il faudra alors se procurer des médicaments abortifs au marché noir, à travers Internet ou le bouche-à-oreille. Et avorter seule, à la maison avec les risques physiques et psychologiques que cela engendre. Se rendre à l’hôpital n’est envisageable qu’en cas d’urgence vitale, par peur des dénonciations.

« J’étais terrifiée, seule, avec les comprimés […]. Ce fut horrible, terrible, épouvantable » témoigne Laura[1], jeune femme ayant avorté clandestinement à l’âge de 26 ans.

Pour Alexandra, « Recourir à l’avortement est douloureux, et plus encore dans les conditions d’illégalités et de risques qui sont celles au Chili. J’ai eu très peur, sur une échelle de 1 à 10, ce serait un 10 ». Certaines ont dû faire face à des saignements pendant plusieurs mois. D’autres risquaient l’infection et se sont résolues à se rendre à l’hôpital, ce qui a rajouté à l’expérience déjà traumatisante. Toutes les femmes interrogées se déclaraient en faveur de la légalisation. Des témoignages extrêmement durs à entendre, en tant que jeune femme française et disposant de ce droit sans condition.

 

"Dépénaliser l'avortement n'oblige pas à avorter" peut-on lire sur une pancarte tenue par un homme lors de la marche en faveur de la légalisation de l'avortement au Chili, le 6 mars 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

« Dépénaliser l’avortement n’oblige pas à avorter » peut-on lire sur une pancarte tenue par un homme lors de la marche en faveur de la légalisation de l’avortement au Chili, le 6 mars 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

 

C’est donc dans ce contexte que, de 19h à 22h vendredi 6 mars 2015, des femmes mais aussi des hommes, des jeunes et des plus âgés, ont marché ensemble pour réclamer ce droit reconnu par l’ONU, qui a d’ailleurs demandé au Chili de modifier sa législation il y a quelques mois.

La manifestation en faveur de la légalisation de l'avortement au Chili le 6 mars 2015 a duré jusqu'à 22h. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

La manifestation en faveur de la légalisation de l’avortement au Chili le 6 mars 2015 a duré jusqu’à 22h. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

 

Dans une ambiance somme toute bon enfant malgré la gravité du thème, de nombreux collectifs féministes et d’organisations politiques orientées à gauche, accompagnés de citoyens sont venus manifester. Dans le cortège défilaient également des futures mamans, qui veulent « avoir le choix ». De nombreux slogans résonnaient dans les rues, entre « Mourir : en luttant, soumise : jamais de la vie ! » ou encore « L’Etat oppresseur soutient l’agresseur et criminalise la victime », dans une atmosphère joyeuse. Cependant, au-delà de la bonne humeur générale, on ressent quelque chose de puissant, des frissons à voir ce mouvement d’union. Les manifestations au Chili, qu’elles concernent le droit des femmes, l’éducation ou les minorités ethniques ont quelque chose de particulier. Il souffle un vent de liberté, d’assurance, de rébellion. Ici, on a véritablement l’espoir de changer les choses.

Je n’aurais pu rêver meilleure occasion de célébrer ma condition féminine. Et comme on pouvait le lire sur l’une des nombreuses banderoles du cortège : « Quand une femme avance, aucun homme ne recule ».

 Camille Russo 

 

[1] Les prénoms ont été changés. Tous les propos rapportés sont issus d’un travail de recherche universitaire que j’ai effectué au premier semestre sur le thème de l’avortement et de ses conséquences en termes de politiques publiques. A cette occasion, j’ai pu m’entretenir avec cinq jeunes femmes ayant eu recours à une IVG clandestine.