Archives du mot-clé Azerbaïdjan

En Azerbaïdjan, le feu pour commencer l’année

Après une semaine de vacances à l’occasion de « Novrouz », les Azerbaïdjanais sont retournés travailler.

Le « nouveau jour », de l’Iran à l’Azerbaïdjan

« Novrouz », le « nouveau jour » en persan, est la fête célébrant l’arrivée du printemps et la nouvelle année dans une zone géographique très étendue englobant l’Iran, les pays d’Asie centrale, les communautés parsies d’Inde, l’Afghanistan, le Kurdistan, et l’Azerbaïdjan. Il s’agit ainsi de la zone d’influence du zoroastrisme, premier monothéisme connu (6e siècle avant Jésus-Christ), mais cette fête est probablement d’origine encore plus ancienne.

Si Novrouz (ou Norouz, Navruz, Nooruz, Nauroz… suivant les zones et les communautés) semble-t-être avant tout une fête iranienne, elle revêt une importance centrale en Azerbaïdjan, où elle est l’occasion d’une semaine de vacances nationales, se prépare un mois à l’avance et donne lieu à des festivités rituelles dans tout le pays.

DSCF5680

« Bonnes fêtes de Novrouz ! » peut-on lire sur cette banderole installée plusieurs semaines à l’avance à Lahic. Crédits photo: CrossWorlds/Margot Holvoet

 

L’eau, le vent, la terre et le feu

Durant le mois précédent Novrouz (toujours entre le 20 et le 22 mars, à l’équinoxe de printemps), les Azerbaïdjanais fêtent chaque mardi un élément : d’abord l’eau, puis le vent, la terre et enfin, le feu. Durant ces quatre mardis, des feux de bois sont allumés, au-dessus desquels sautent les adolescents – autant rite de purification que défi de testostérone. Le feu est le seul des éléments encore présent aux festivités tout au long du mois.

Saut au dessus du feu pour Novrouz, le 21 mars 2015. Crédits photo: Vugar Sevdimali/ https://sevdimali.wordpress.com/, prêtée à Crossworlds.

Saut au dessus du feu pour Novrouz, le 21 mars 2015. Crédits photo : avec l’autorisation de Vugar Sevdimali.

 

Ces mardis  sont l’occasion de grands repas de familles, souvent autour du plov – plat à base de riz se déclinant dans toute l’Asie centrale et jusqu’en Azerbaïdjan en saveurs nationales (ici riz, fruits secs et viande) ou d’un plat de riz et poisson venu d’Iran. Le dernier mardi donne lieu à des feux d’artifices. Après le repas, les enfants en groupe déposent des chapeaux devant les portes des maisons et sonnent, espérant récolter friandises et petite monnaie.

« Je préférais Novrouz quand j’étais jeune, c’était plus amusant ; mais c’est toujours l’occasion de se rassembler, on se promène, regarde la télé en famille… c’est la fête du printemps, tout est positif ! » résume Eminn, Azéri de 23 ans.

Le jour de l’équinoxe se prépare longtemps à l’avance ; de Bakou, la capitale, aux régions, chacun décore sa maison de « semini », germes poussant dans un plat pour symboliser le renouveau du printemps, et c’est l’occasion d’offrir des cadeaux goûteux (fruits secs, baklavas azerbaïdjanais, …). Novrouz est parfois aussi associée à la fête des morts.  Les Azéris se rendent aux cimetières décorer les tombes de leurs proches, sépultures parfois encore empreintes de zoroastrisme – visible par des symboles animaux ou végétaux, l’Azerbaïdjan était de tradition zoroastriste avant les conquêtes arabes.

Sabzeh

« Semini » sur une tombe, sur la route de Lahic (au Nord de l’Azerbaïdjan), le 14 mars 2015 . Crédits photo: CrossWorlds/Margot Holvoet

 

Une semaine d’arrêt

Le samedi 21 mars, la « vieille ville » – centre historique de Bakou – a été le théâtre de chants, de marchés traditionnels, de danse, et des stands de plusieurs pays (Ouzbékistan, Turkménistan, Kazakhstan…) ont été installés, proposant des plats et objets artisanaux nationaux. Pour prévoir la grande affluence à cette occasion plusieurs avenues du centre-ville ont été interdites à la circulation.

Pendant la semaine de Novrouz, le pays est comme ralenti. Les services et administrations sont réduits au minimum, beaucoup de citadins rentrent dans les régions ; c’est le cas de Tsamid, parti rendre visite à sa mère à Giriz, hameau de 30 maisons isolé dans les montagnes du Nord de l’Azerbaïdjan, où Novrouz se fête comme partout ailleurs mais où la vie reste rythmée par les animaux à veiller, à emmener paître sur les flancs de montagnes, à rentrer le soir.

Tsamid

Tsamid, à droite, Bakinois originaire de Giriz rentré pour Novrouz., le 23 mars 2015. Crédits photo: avec l’autorisation de Vugar Sevdimali

 

Mais hier, la vie à repris à Bakou, par décision gouvernementale. Les vacances sont finies, les Bakinois retournent au travail, les rues s’emplissent de nouveau d’embouteillages. Jusqu’au prochain Novrouz.

Margot Holvoet

Arménie et Russie, un amour à deux vitesses

Yann est correspondant pour CrossWorlds en Russie. Pour ce décryptage, il a été visiter l’Arménie.

Vous marchez le long d’avenues parallèles, enfilades de bâtiments soviétiques uniformes mais pas laids pour autant ; seules les nombreuses églises aux toits pointus décorées de khatchkars (crucifix entrelacés) rompent la régularité de la perspective. Sous les faucilles et les marteaux s’étalent les affichages dans un alphabet singulier du Ve siècle, tandis que le vendeur vous sert votre shawarma dans un russe parfait. Sur les larges terrasses des avenues, les passants profitent des derniers rayons du soleil automnal en sirotant un thé sous les platanes. Où êtes-vous ? En Russie ? En Italie ? Au Liban ? Tout ça à la fois ; bienvenue dans le Caucase, bienvenue à Erevan, capitale de l’Arménie.

DSCN0221

La paisible Erevan, en Arménie, 30/10/2014. Crédits Photo : CrossWorlds/Yann Rivoal

 

DSCN0699

Le monastère de Tatev, perché dans les montagnes du Sud, 07/11/2014. Crédits photo : CrossWorlds/Yann Rivoal

 

En Arménie comme dans tout le Caucase Sud, les influences des différentes époques sont évidentes et font la richesse du patrimoine ; la région fût conquise et occupée par les Macédoniens, Romains, Perses, Byzantins, Arabes, Mongols, Ottomans, Russes et Soviétiques ! A Erevan, vous pourrez donc méditer dans une mosquée bleue qui rappelle l’Ouzbékistan avant d’effectuer un autre type de prière au Monument à l’Arménie Soviétique…

Non contente d’avoir été envahie par toutes les puissances de la région, l’Arménie peut aussi se targuer d’un passé glorieux, dont les habitants n’ont pas oublié la mémoire, malgré les 21 siècles qui les en séparent !

« Mais vous savez, on avait un grand empire sous Tigrane ! De la mer Caspienne à la mer Méditerranée, une grande puissance ! » nous rappelle avec panache un chauffeur de taxi.

Le souvenir de cet âge d’or, lors duquel l’Arménie s’étendait sur les territoires de l’Anatolie orientale, de la Syrie, du nord de l’Irak et de l’Iran et de l’Azerbaïdjan, est d’autant plus amer que les affres des siècles ont réduit le pays à sa portion congrue.

carte arménie

Expansion maximale de l’Arménie sous l’empereur Tigrane le Grand (Ier siècle avant J.C). Crédits image: Wikipedia

 

La catastrophe principale fût évidemment le génocide des arméniens de Turquie ; pour taire leurs revendications nationales, le parti nationaliste ottoman des « Jeunes-Turcs » déporte en masse les arméniens d’Anatolie vers les déserts de Syrie et du Liban. Le bilan s’élève à près d’un million et demi de victimes entre 1915 et 1916, et fait office de précédent génocidaire au XXe siècle. Le jeune Aram, arménien de Russie nous confie que « c’est à cause de la passivité des pays occidentaux après le génocide arménien qu’Hitler a pu mettre en œuvre la solution finale ». Interprétation peut-être hasardeuse mais qui traduit la dimension universelle que les Arméniens accordent à cette catastrophe.

L’ombre du génocide

Une tragédie qui a des répercussions très concrètes sur la situation diplomatique d’aujourd’hui, puisque la question de la reconnaissance du génocide empoisonne les relations entre Ankara et Erevan. Si le premier ministre turc Erdogan a ouvert la voie en avril 2014 en adressant ses condoléances aux « petit-fils des Arméniens tués en 1915 » , le pouvoir turc refuse toujours de reconnaître la dimension génocidaire des massacres, tout en contestant le nombre de victimes (entre 300 000 et 500 000 seulement selon ses estimations). La tentative de reprise diplomatique amorcée en octobre 2009 qui s’était soldée par la signature de protocoles de paix, a rapidement échoué  à cause du refus du parlement arménien de ratifier un tel protocole, synonyme d’abdication.

Aujourd’hui les deux pays n’ont toujours pas de représentation diplomatique réciproque, et les 268 km de frontières restent fermés, comme au pied du monastère Khor Virap. Haut lieu spirituel arménien, il est séparé de la montagne sacrée Ararat par une ligne de barbelés et de miradors ; la frontière est si proche qu’on entend les muezzins turcs depuis le monastère.

DSCN0599

Le monastère Khor Virap, haut lieu spirituel arménien, et la frontière turque, 06/11/2014. Crédits photo : CrossWorlds/Yann Rivoal

La poudrière du Haut-Karabakh : dépendance militaire de l’Arménie envers Moscou

Car la reprise de relations avec le puissant voisin turc échoue sur l’autre nœud gordien de l’Arménie aujourd’hui : la guerre avec l’Azerbaïdjan, allié d’Ankara, au sujet de la région du Haut-Karabakh. Cette ancienne république soviétique autonome, peuplée d’Arméniens mais située en territoire azerbaïdjanais, proclama son rattachement à l’Arménie en 1988. S’ensuivit une guerre qui coûta la vie à près de 35 000 personnes jusqu’au cessez-le-feu de 1994, au terme duquel l’Arménie prit le contrôle du Haut-Karabakh et d’une partie du territoire azerbaïdjanais. Des territoires qui sont souvent incorporés sur les cartes de l’Arménie comme des provinces comme les autres.

DSCN0367

Carte révisionniste, incorporant le Haut-Karabakh et les territoires disputés à l’Azerbaïdjan (majorité du quart sud-est), 31/10/2014. Crédits photo : CrossWorlds/Yann Rivoal

 

Mais le statu quo hérité de 1994 est précaire : le 12 novembre, un hélicoptère arménien a été abattu en plein vol à la frontière, et les escarmouches sont fréquentes. Un service militaire masculin de deux ans est obligatoire et les magouilles sont nombreuses pour y échapper, ou au moins éviter d’être affecté sur la meurtrière frontière azerbaïdjanaise. Nombre d’hommes rencontrés nous parlaient de leurs fils et nous montraient avec un mélange de fierté et d’anxiété leurs photos en uniforme. Sur la place principale d’Erevan, nous avons assisté à un spectacle d’un autre temps, lorsque le temps d’une permission, ces jeunes hommes pas plus vieux que nous retrouvaient avec émotion leurs parents, frères et sœurs ou petites amies.

Face au puissant ennemi azéri, trois fois plus peuplé et riche en pétrodollars, l’Arménie dépend entièrement de la Russie, qui garde la frontière avec les troupes arméniennes et dispose d’une importante base dans la deuxième ville du pays, à Gyumri. Cette dépendance sécuritaire, qui se double d’une forte dépendance énergétique, est pour beaucoup dans le quasi-consensus sur les bonnes intentions de la Russie envers l’Arménie. « Poutine ? C’est un type bien, il veut le bien de son peuple. Il la joue perso en Ukraine, mais les Etats-Unis et l’Europe aussi » analyse un jeune chauffeur du  Nord. En Arménie, pratiquement personne ne rechigne à parler russe et les inscriptions officielles sont toujours traduites du fait des longues années soviétiques.

DSCN0716

Convoi militaire arménien sur la route du Karabakh, 07/11/2014. Crédits photos CrossWorlds/Yann Rivoal

 

L’appréciation élogieuse de la Russie, qui accueille la première diaspora arménienne (entre 1 200 000 et 2 250 000 personnes) est alimentée par les récits souvent amplifiés ou fantasmés de proches travaillant en Russie. Il est courant que des Arméniens y soient déjà allés pour travailler, souvent sur des chantiers pour des périodes de plusieurs mois, notamment à Sotchi avant les Jeux Olympiques d’Hiver, en échange de salaires faibles mais bien supérieurs aux standards du pays.

L’acceptation d’une relation asymétrique

Le souvenir soviétique participe aussi de cette appréciation positive de la Russie ; les chauffeurs de taxis aiment à nous raconter avec enthousiasme leur service militaire, et parlent avec regret de cette période où « tout le monde avait un boulot. Regarde aujourd’hui, toutes les usines ont fermé, et nous qu’est-ce qu’on a gagné à l’indépendance ?. » Notre chauffeur de l’aéroport à Erevan se confie avec amertume : « Moi je parle six langues, j’étais technicien dans une usine à Sevan. Elle a fermé à l’indépendance, j’ai perdu mon job et me voilà à faire le taxi en pleine nuit pour des bouts de ficelle ». La nostalgie de l’Union Soviétique est importante, surtout chez les personnes âgées, et explique l’acceptation d’une relation forte mais très asymétrique entre la Russie et l’Arménie.

DSCN0569

Vieux camion soviétique et blocs d’habitation à Vanadzor, ville industrielle du Nord, 05/11/2014. Crédits Photo : Crossworlds/Yann Rivoal

 

La Fédération de Russie est certes le premier partenaire commercial de l’Arménie (après l’Union Européenne), mais la balance commerciale entre les deux pays est largement au détriment de l’Arménie, notamment à cause de sa dépendance au gaz russe. Selon l’Eurostat IMF, en 2013, les importations par l’Arménie de biens et services russes s’élevaient à 852 millions de dollars, tandis que les exportations arméniennes vers la Russie ne représentaient que 256 millions de dollars, soit un déficit de 596 millions de dollars qui explique plus d’un quart du déficit de la balance commerciale arménienne.

Les pressions économiques russes sur l’Arménie sont en outre très importantes, dans la mesure où la Russie peut faire jouer la menace énergétique (couper le gaz) et sécuritaire (retirer ses troupes du territoire arménien). On oublie souvent que comme l’Ukraine, l’Arménie s’est rétractée soudainement du Partenariat Oriental de l’Union Européenne avant le Sommet de Vilnius en novembre 2013, à cause des pressions pour rejoindre l’Union Douanière de Moscou. De nombreux secteurs de l’économie sont dominés par des entreprises russes ; dernier exemple en date, la compagnie aérienne Air Armenia a fait faillite en octobre 2014, suite au retrait par la direction de l’aviation civile russe de son autorisation de voler en direction de la Russie, sa destination principale. Après la faillite d’Armavia en mars 2013, cette décision place les compagnies russes Aeroflot et Transaero en situation extrêmement favorable sur ce marché lucratif.

Enfin, si la Russie participe aujourd’hui considérablement à la sécurité militaire de l’Arménie, c’est oublier son rôle trouble lors de la guerre contre l’Azerbaïdjan, auquel elle a aussi fourni des armes. Surtout, la Russie agit comme une force d’inertie dans la résolution du conflit au Karabakh, n’ayant aucun intérêt à un processus de paix qui permettrait à l’Arménie d’entamer des relations diplomatiques et économiques avec la Turquie et l’Azerbaïdjan, et donc de s’émanciper de sa bienfaisante protectrice russe.

Vous avez dit realpolitik ?

Yann Rivoal