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Il y a presque un an, les sondages argentins n’avaient pas prévu l’élection de l’actuel président

L’élection américaine a mis en évidence la faillite des sondages à prédire le prochain président des Etats-Unis. Cet effet de surprise, l’Argentine l’a connu plusieurs fois car en matière de politique, l’atypique y fait loi. L’actuel président de la République argentine est l’exemple d’homme politique argentin parvenu au pouvoir contre toute attente.

L’histoire du pays recèle d’anecdotes improbables, d’hommes et de femmes politiques arrivés au pouvoir par ce qui semble parfois être le plus grand des hasards ou par des chemins tortueux. Isabel Martinez de Perón, deuxième femme de Juan Domingo Perón, ancienne danseuse folklorique, devenue Première Dame puis présidente en 1974 à la mort de son mari, en est une illustration. Le gouvernement actuel n’est pas en reste en terme de personnalités atypiques, dont l’un des exemples pourrait être Sergio Bergman, rabbin conservateur devenu Ministre de l’environnement et du développement durable en 2015.

Le président qui a mis fin au règne kirchneriste

L’actuel président de la République argentine est l’exemple d’homme politique argentin parvenu au pouvoir contre toute attente. Les époux Kirchner avaient en effet été au pouvoir pendant douze ans, avec un mandat de Nestor Kirchner suivi de deux mandats de son épouse, Cristina. Ce mouvement politique, qui a vu le jour en 2003, se veut héritier du président Perón et de son idéologie fondée sur la conquête des droits sociaux et le refus du néo-libéralisme. Le péronisme est le fil conducteur de l’histoire politique argentine depuis 1945. Sur les trente-trois années de démocratie qu’a connu l’Argentine depuis la fin de la dictature militaire en 1983, vingt-cinq ont été sous l’égide de gouvernement péroniste.

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L’actuel président de la Nation Argentine, Mauricio Macri. Crédits photo : Presidencia Argentina

 

En 2015, Mauricio Macri change donc la donne après plus d’une décennie kirchneriste en gagnant les élections présidentielles contre Daniel Scioli, le candidat favori de la majorité.

Coup de théâtre : ce que les sondages n’avaient pas prévu

L’élection a été riche en suspens, puisqu’au premier tour, Macri était arrivé en seconde position avec 34% des suffrages, derrière Scioli qui en avait 37%. L’actuel président l’a finalement remporté contre le grand favori au second tour, avec 51,4% des voix. Cette victoire a énormément surpris l’opinion publique : et les médias et les grands instituts de sondages prévoyaient une large victoire de Scioli, candidat péroniste soutenu par Cristina Kirchner, selon le journal web El destape.

Scioli était en effet un candidat très solide, bénéficiant d’une expérience politique à l’échelle nationale puisqu’il a été vice-président de la Nation pendant le mandat de Néstor Kirchner de 2003 à 2007, et à ce titre il a également exercé la fonction de président du Sénat. En outre, Scioli était appuyé par Cristina Kirchner qui jouissait encore en 2015 d’une grande popularité: selon Juan Manuel Germano, directeur de l’institut de sondages Isonomia Consultores, la présidente sortante bénéficiait d’une image positive auprès de 50% de la population.

La surprise a été d’autant plus grande que les quatre chefs d’Etat non péronistes élus à travers les urnes depuis 1945 n’ont pas mené leur mandat à terme – deux d’entre eux ayant été renversés par des coups d’état militaires, et les deux autres renoncé durant leur mandat. Macri souffrait donc d’un manque de crédibilité dû à la faiblesse de l’opposition au péronisme antérieure à son élection et à l’échec des politiques non péronistes. Le péronisme se dressait comme un vainqueur évident, habitué à la victoire dès le premier tour lors des trois précédentes élections présidentielles. Macri a déjoué les pronostics une première fois en mettant en ballotage le favori, puis a donné le coup de grâce en remportant l’élection au second tour.

L’une des explications de cette victoire peut être que Scioli vient de l’aile droite du mouvement péroniste, à l’inverse du couple Kirchner, et fut très proche de Carlos Menem, l’ancien président de la République dont le mandat a abouti à la crise économique de 2001. Malgré le soutien de Cristina Kirchner, Scioli n’était donc pas garant de continuité, notamment en termes de politique sociale. On peut donc penser que l’électorat argentin a choisi, quitte à avoir un changement, de ne pas en avoir en demi teinte et de choisir un candidat réellement différent, Macri.

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Au Patio Olmos, à Cordoba, le 22 Novembre 2015, une affiche anti-kirchnériste lors de la victoire de Macri . On peut y lire « Corruption, mensonge, Orgueil. Merci Macri pour l’espèrance » ainsi que « enfin tu t’en vas » et « justice pour Nisman »/ Crédits photo : CrossWorlds/Marine Segura et Alicia Arsac

 

Macri a donc créé une grande rupture, renversant la dynastie créée érigée douze ans par les Kirchner. Il est assez ironique de rappeler que Nestor Kirchner avait lui-même été élu en 2003 alors qu’il était encore un illustre inconnu, gagnant avec 22% des votes après l’abandon de son adversaire, Menem, pourtant en tête à l’issue du premier tour, selon les résultats officiels. Avant de devenir une figure iconique de la politique argentine, Nestor Kirchner avait lui aussi été un outsider que personne n’avait vu venir. Les coups de théâtre ne sont donc pas rares sur la scène politique argentine.

Pour le meilleur ou pour le pire ?

Qui est donc Mauricio Macri, l’homme qui a réussi à s’imposer et à faire de son parti d’opposition le parti dirigeant ? Macri est tout d’abord un homme d’affaires venant d’une des plus riches familles argentines. Il fut notamment président du club de football Boca Juniors, véritable institution locale digne du PSG français. Il est nommé député national en 2005, année où il fonde son parti politique, Propuesta Republicana (Proposition Républicaine, souvent abrévié à PRO). En 2007, il devient Chef du gouvernement de Buenos Aires et l’une des principales figures politiques argentines. En 2015, il devient donc président de la République argentine en remportant l’élection au second tour. Son élection a ouvert une nouvelle ère de l’histoire argentine et une reconfiguration de l’horizon politique, respectant les promesses de sa campagne axée sur le changement. Une nouvelle période démarre également pour le péronisme qui doit retrouver sa place dans la politique du pays, désormais force d’opposition.

Les campagnes des deux candidats se sont intensifiées avec le ballotage. Ici, des militant pro-Macri sur l’une des places principales de Cordoba le 19 Novembre 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Marine Segura et Alicia Arsac

 

Une arrivée au pouvoir inattendue, pour le meilleur ou pour le pire ? La première année de gouvernement de Macri s’est faite sous le signe des réformes : réduction de postes dans la fonction publique, réduction de subventions aux factures d’eau, électricité et gaz… Cette politique de rigueur budgétaire et d’austérité cause le mécontentement de nombreux Argentins, selon le Grupo de Opinion Publica, essentiellement issus des classes modestes.  En effet, bien que ces réformes aient été annoncées dans le programme électoral de Macri, leur application a causé l’insatisfaction et la colère des Argentins. L’exemple le plus parlant est peut-être celui de la hausse des factures, réalisée de façon très brutale avec des hausses de tarifs pouvant atteindre 700%.

Soutenu par les milieux économiques et les organismes internationaux, Macri a encore tout à faire pour susciter une adhésion globale. Au terme de sa première année, les résultats se font encore discrets dans un pays ruiné par l’ingérence économique des dernières décennies et le Président aura besoin de temps pour convaincre des bienfaits de sa politique. Conscient que le redressement économique ne peut se faire en un mandat de quatre ans, Macri s’est engagé dans une course contre la montre en vue de l’élection présidentielle de 2019.

Agathe Hervey (Buenos Aires, Argentine)

  • Retrouvez l’article sur l’élection de Mauricio Macri, dont sont issues nos photos, de nos précédentes correspondantes Alice Arsac et Marine Segura depuis Cordoba l’année dernière.

 

 

Dame un… peso

Mauricio Macri, leader du parti conservateur Cambiemos, a succédé à Cristina Kirchner le 10 décembre 2015 après les élections du 22 novembre. Les Argentins attendaient beaucoup de cette rupture avec les politiques péronistes de l’ancienne présidente. Retour sur les premières actions du gouvernement.

Mauricio Macri, actuel président argentin. Crédits photo : Flickr/CC/Gobierno de la Ciudad de Buenos Aires

Mauricio Macri, actuel président argentin. Crédits photo : Flickr/CC/Gobierno de la Ciudad de Buenos Aires

 

Dès les premiers jours de son mandat, Macri a commencé à tenir les promesses qu’il avait faites au peuple argentin. Que ce soit dans le domaine de la justice, de la politique ou des affaires internationales, le président agit sur tous les fronts : en effet, à peine 72h après sa prise de fonction, Macri avait déjà publié 29 décrets sous le titre « Protection des libertés de la presse et d’expression ». Mais une des mesures les plus attendues était celle relative à l’économie et au taux de change du peso, la monnaie argentine.

Le dollar « blue »

Depuis 2011, les Argentins connaissaient des restrictions de change qui visaient à éviter une fuite des devises. Ils ne pouvaient échanger qu’un montant restreint de pesos en dollars chaque mois. Le plafond pour ce change était déterminé au cas par cas, en fonction des raisons amenant une personne à demander des dollars (voyage/importations) entre autres limitations. Néanmoins, El Pais affirme que les Argentins pouvaient changer au maximum l’équivalent de 2 000 dollars par mois en 2011, alors que cette limite est désormais placée à 2 millions de dollars. 

  En effet, dans un pays où l’inflation bouleverse le quotidien des particuliers comme des entreprises, le dollar était une monnaie très prisée, en particulier pour l’épargne, contrairement au peso qui perdait rapidement de sa valeur depuis la crise de 2001.

Cette restriction des changes a limité les investissements en Argentine puisque les entreprises étrangères ne peuvent rapatrier leurs bénéfices qu’au compte-gouttes. Cette situation a conduit à l’émergence d’un marché noir extrêmement bien rodé et quasiment institutionnel puisque les Argentins, comme les étrangers, y ont systématiquement recours. Sur ce marché parallèle, on peut échanger en moyenne 1 dollar dit « blue » pour 14,50 pesos, contrairement au marché officiel où l’on obtenait 1 dollar pour environ 9,50 pesos.

La monnaie argentine : le peso. Crédits photo : Flickr/CC/Esteban Maringolo

La monnaie argentine : le peso. Crédits photo : Flickr/CC/Esteban Maringolo

 

Stabilisation depuis mi-décembre

Mauricio Macri avait donc pour objectif de « normaliser l’économie », ce qui a conduit à une dévaluation du peso, maintenu artificiellement haut pendant plusieurs années. Suite à cette mesure de fin ou plutôt de moindre restriction des changes, le dollar s’est stabilisé à 14 pesos depuis mi-décembre, soit une dévaluation de 30% de la monnaie argentine. Le dollar blue, taux du dollar au marché noir, semble réagir faiblement suite à cette dévaluation, puisqu’il se maintient légèrement au-dessus du nouveau taux officiel.

La presse argentine souligne les craintes des habitants quant à cette mesure. Certes, la restriction des changes était très impopulaire, cependant, beaucoup ont peur que l’inflation, conséquence de la dévaluation, affaiblisse le commerce et le niveau de vie en Argentine. D’autres considèrent que c’est un mal nécessaire pour rattraper les erreurs du Kirchnérisme.

L’économiste Nicolas Dujovne ajoute que l’inflation qui commence déjà à se faire sentir devrait baisser à partir d’avril, rapporte le journal local Infobae. En attendant, pour tenter d’éviter que l’inflation ne porte préjudice au niveau de vie des Argentins, Mauricio Macri doit rencontrer les syndicats en janvier pour discuter une augmentation des salaires.

Marine Segura et Alicia Arsac