Archives du mot-clé Chili

« No más AFP » : les Chiliens manifestent pour leur droit de vieillir sereins

A l’approche des élections présidentielles en novembre prochain, le contexte social se tend au Chili. Dimanche dernier, ce sont plus de deux millions de personnes qui sont descendues dans la rue, selon les responsables du collectif « NO+AFP » (No más AFP). Une mobilisation massive pour exiger une réforme des AFP, le système actuel de retraite, que nous raconte notre correspondante depuis Valparaiso.

La ferveur politique épouse les rues de Valparaiso ce dimanche 26 mars. Il est 11h lorsque commence ce qui fut annoncé comme la plus grande mobilisation nationale contre le système de retraite chilien. Le soleil accorde d’ailleurs une trêve automnale, presque en signe d’approbation. Un char aux couleurs partisanes prend la tête du cortège face à une foule plus que jamais unie, le ton est donné : « Aujourd’hui, le Chili refuse de financer les intérêts des grandes entreprises et ceux des politiques corrompus. Ces mêmes représentants politiques qui ont rejeté le projet de réforme. Nous savons et n’oublierons pas qui ils sont ! ». Le port s’embrase sous le bruit des tambours mêlé aux chants militants.

image03

Manifestation sur l’avenue Pedro Montt, Valparaiso. Crédit photos : CrossWorlds / Cyndi Portella

 

 

Que sont les AFP ?

Les AFP, Administradora de Fondos de Pensiones, sont les agences privées chargées de la gestion du système de retraite chilien. Elles sont crées sous la dictature militaire d’Augusto Pinochet, en novembre 1980, par le décret-loi n°3.500. Cette mesure réforme l’ancien système de retraite par répartition en faveur d’un système de capitalisation individuelle. Tous les travailleurs chiliens sont obligatoirement affiliés à une AFP à laquelle ils doivent verser 10% de leur salaire.

Ce décret-loi est modifié en 2002 par la loi 19.795 qui introduit la notion de « multifonds ». Apparaît dès lors, au sein des AFP, cinq fonds de pensions différents classés par échelle de risque financier. Les Chiliens ont donc le choix d’investir leur cotisation du fonds le plus risqué (A) au plus conservateur (E). Les fonds de pensions risqués permettent d’envisager un majeur bénéfice sur le long terme tout en s’exposant aux lois du marché et donc, au risque de perte de l’investissement.

À ce jour, il existe six entreprises privées à la tête des AFP et la majorité des travailleurs chiliens concentrent leurs épargnes sur les fonds B et C, respectivement considérés comme risqué et intermédiaire pour tenter d’augmenter tant bien que mal une pension retraite très souvent insuffisante.

 

image01

Des familles entières manifestent à Valparaiso dans un rassemblement inter-générationnel. Crédits photo : CrossWorlds / Cyndi Portella

 

Les raisons de la colère

Les manifestations qui ont eu lieu sur tout le territoire national dénoncent les conséquences des AFP sur les pensions retraites des travailleurs et réclament leur abolition. D’où le nom du collectif « No más AFP » : « nous ne voulons plus d’AFP ».

En 2016, la moyenne des pensions au Chili s’élève à 286 euros par mois selon les chiffres du think tank de gauche Fundacion Sol . Rapporté au coût de la vie, beaucoup de retraités doivent continuer à générer une activité économique ou imposer une lourde charge financière à leurs familles. Une manifestante révoltée s’insurge :

« Nous sommes ici parce que nous sommes tous obligés de contribuer à un système qui n’apporte que la misère ».

Dans l’air est perceptible un vif sentiment d’injustice face à cet héritage de la dictature. Sentiment également alimenté par l’enrichissement des AFP : 2.3 millions de dollars par jour en 2015. Et leur relation avec les grands groupes financiers et commerciaux du pays : les AFP investissent plus de 31.000 millions de dollars dans dix banques présentes sur le territoire. Cela signifie que les travailleurs chiliens financent par ce biais les mêmes groupes bancaires qui leur accordent des crédits à la consommation, auxquels ils ont recours pour remédier aux bas salaires et faibles retraites, avec des taux d’intérêts annuels pouvant dépasser les 20%, 30% ou encore 40%.

« La lutte sociale, c’est le plus important »

image02

Miguel regarde le char de la coordinadora NO + AFP. Crédits photos : CrossWorlds / Cyndi Portella

 

Au-delà du sentiment d’injustice réside l’espoir d’un changement qui naîtrait de la force collective. C’est ce que défend Miguel, un octogénaire plein de fougue et toujours au front des manifestations de son port natal : « La lutte sociale, c’est le plus important. Il ne faut pas se diviser à cause des partis politiques mais s’unir et se mobiliser pour changer ce système ». Il laisse flotter au vent un drapeau chilien qu’il brandit fièrement mais qui lui rappelle des heures plus sombres. Il reçoit 200 euros de pension retraite par mois. Miguel explique qu’il a travaillé toute sa vie pourtant. Il est dans la rue aujourd’hui « pour défendre la dignité de tous les travailleurs ». Et il descendra dans la rue, son drapeau comme cerf-volant, jusqu’à atteindre ce rêve collectif.

Pour les partisans du changement, ce rêve se défend d’ailleurs d’être une utopie : il a été traduit sous forme de réforme politique par le collectif  NO+AFP. Cette réforme propose la mise en place d’un nouveau système de répartition solidaire et tripartite entre Etat, entreprises et travailleurs. Des manifestations pour soutenir leur abolition ont eu lieu dès cet été au Chili.

« L’avenir entre les mains des enfants ». Crédits photo : CrossWorlds / Cyndi Portella

 

La marche dominicale se termine par d’intenses remerciements aux étudiants, travailleurs et professionnels mobilisés tout au long du pays et grâce auxquels la proposition de réforme a pu voir le jour. La présidente Michelle Bachelet a proposé de convertir ce système de retraite en une AFP publique, pour casser le monopole des six agences privées. Mais ces Chiliens dans la rue veulent leur abolition. Et ils scandent : « Nous ne lâcherons rien ! ».

Cyndi Portella

Des mouvements étudiants à la mairie, découvrez celui qui promet un « Valparaíso aux citoyens »

Il y a moins d’un mois, les urnes défiaient encore une fois les sondages en France lors de l’élection du candidat aux primaires de la droite et du centre, à travers le choix du candidat conservateur, François Fillon. Récemment, au Chili, la surprise a également été de mise mais de l’autre côté de l’échiquier politique. Retour sur l’élection du maire de Valparaiso que personne n’avait vue venir.

Mercredi 7 décembre sur le coup de 16h, une foule se forme sur le perron de la mairie. Jeunes parés de sac à dos et drapeaux à la main, la ferveur politique au coin de l’œil, familles, personnes plus âgées, ils n’attendent qu’une seule chose : la cérémonie d’investiture du nouveau maire de leur port chéri, Jorge Sharp.

Jorge Sharp. Discours à l’intérieur de la mairie après la cérémonie de passation. Crédits photo : CrossWorlds / Cyndi Portella

 

L’aventure commence le 23 octobre lors du résultat des élections municipales de Valparaíso. Tout le pays découvre avec une immense surprise la victoire du jeune avocat Jorge Sharp, candidat indépendant et affilié au mouvement politique de la Izquierda Autónoma (Gauche Autonome). Il remporte l’élection avec 53,8% des voix laissant le goût amer d’une sévère défaite aux candidats des deux partis politiques traditionnels : Leopoldo Méndez Alcayaga représentant de la Nueva mayoria, coalition du centre et de la gauche menée par l’actuelle présidente Michelle Bachelet, et Jorge Castro Muñoz candidat de l’Union Demócrata Independiente (UDI) représentant de la droite conservatrice et successeur du maire sortant.

Derrière l’homme, la victoire des mouvements sociaux

Jorge Sharp est  populaire, c’est un fait : un simple coup d’œil à la marée humaine présente lors de son investiture officielle suffit pour s’en convaincre. Les deux étages du bâtiment municipal frémissent sous les slogans scandés avec ferveur: « C’est possible » et « Sharp, ami, le peuple est avec toi ». L’émotion est palpable, les sourires se dessinent, les poings se lèvent. Des drapeaux de la Izquierda Autónoma et d’autres mouvements amis s’agitent comme des cerfs-volants survoltés. On écoute avec attention et fierté le discours du nouveau maire. Le message est clair, il ne s’agit pas d’une victoire personnelle : « Le succès électoral historique du 23 octobre n’est pas celui de la personne qui lit ces lignes devant vous, il est celui de toutes les volontés qui ont lutté durant des années pour une ville et un pays plus justes et qui aujourd’hui sont les acteurs principaux de ce projet », scande Jorge Sharp.
Ce triomphe politique ne se résume pas à un individu, ni à une municipalité ; il incarne un sentiment bien plus large d’espoir pour tout le pays et ses organisations sociales. En effet, le groupement politique de la Izquierda Autónoma, dont Jorge Sharp est membre fondateur, naît directement des mouvements sociaux étudiants chiliens.

 

image02

Un enfant, vêtu en clown, regarde avec admiration les militants du second étage dans la mairie. Crédits photo : CrossWorlds / Cyndi Portella

 

Depuis 2011, apogée des manifestations pour une réforme du système éducatif, les fédérations étudiantes ne cessent de revendiquer le droit à une éducation publique gratuite et égalitaire et s’élèvent contre la marchandisation de celle-ci. Très vite, la mobilisation prend de l’ampleur et d’autres corps sociaux s’unissent à cette lutte afin de dénoncer un système néolibéral hérité de la dictature où l’éducation, les retraites, les ressources naturelles sont privatisées.

L’ignorance des gouvernements, et les réponses peu satisfaisantes données aux revendications qui animent cette lutte sociale, ont permis l’émergence de nouvelles forces politiques de gauche qui s’émancipent des partis politiques traditionnels. Ce contexte singulier laisse à penser que l’élection de Jorge Sharp initie une « révolution silencieuse », d’après les termes d’un récent article du journal britannique The Guardian.
Le nouveau maire semble avoir pleinement conscience de l’influence que pourrait avoir son mandat à l’échelle nationale et termine son discours sur ces mots : « Notre message et témoignage se transmettront, sans aucun doute, à tout le pays. Car nous savons que tout le long du territoire national existent également des centaines de personnes qui comme nous rêvent d’une patrie plus digne et plus juste ».

Vers une démocratie participative : l’idée de la “Mairie Citoyenne”

image01

Superposition photographique: un danseur de cueca lors du concert de clôture de la cérémonie et le sac à dos décoré d’un militant. Crédits photo : CrossWorlds / Cyndi Portella

 

La campagne de Jorge Sharp s’est construite autour de l’idée d’une « Mairie Citoyenne » qui donne directement le pouvoir aux habitants de Valparaíso sur les décisions et initiatives politiques à prendre pour améliorer leur quotidien. Dès lors, il parcourt la ville et organise des rencontres ouvertes aux citoyens afin d’élaborer un programme participatif où les idées sont débattues et les conclusions qui en émanent sont ajoutées au programme politique municipal. Il est également possible d’envoyer des propositions sur la page internet de Jorge Sharp pour tout ceux qui n’ont pas pu se déplacer.

La phrase emblématique de la campagne « Récupérons Valparaíso avec les mains propres » veut dénoncer un pouvoir corrompu et détenu depuis longtemps entre les mains des mêmes hommes et intérêts politiques. Aujourd’hui, Valparaíso serait entre les mains de ses citoyens, selon Jorge Sharp, et ce dernier se décrit lui- même comme un canal permettant de transmettre leur volonté. La marche vers une démocratie participative a débuté: des rencontres de voisins ont été organisées dans les différents secteurs de la ville afin de définir les priorités de la nouvelle municipalité.

Pour le moment, les problématiques les plus urgentes concernent la question de l’hygiène publique et celle des risques d’incendie. Jorge Sharp hérite d’une ville dont le bilan ne pousse pas à l’optimisme : 8,1% de taux de chômage, des problèmes de transport en commun, de saleté généralisée dans les rues et un conséquent déficit budgétaire. Mais, à entendre le chant des citoyens exaltés ce 7 décembre, journée d’investiture, « C’est possible! » et on a envie d’y croire.

 

Cyndi Portella

 

 

 

Au Chili, marcher pour avoir le droit d’avorter

Au Chili, chacun sa façon de célébrer la Journée Internationale des droits de la Femme. Les maires de certaines municipalités décident par exemple d’offrir une machine à laver en guise de prix d’honneur à cette occasion, ce qui n’est pas sans créer la polémique.

Une manifestante avec un bandeau sur la bouche lors de la Marche pour la légalisation de l'avortement à Santiago, capitale du Chili, le 6 mars 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

Une manifestante avec un bandeau sur la bouche lors de la Marche pour la légalisation de l’avortement à Santiago, capitale du Chili, le 6 mars 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

 

« Pour un 8 mars sans avortement clandestin »

A Santiago, certains avaient une toute autre idée en tête. Vendredi 6 mars, avec un peu d’anticipation sur la date officielle, ce sont plusieurs milliers de personnes (plus de 5000 participants sur l’événement Facebook) qui ont répondues présentes à l’appel du collectif de coordination « Féministes en Lutte » pour une manifestation intitulée Marche «Pour un 8 mars sans avortement clandestin ». L’occasion de rappeler que le Chili reste l’un des derniers pays au monde à prohiber strictement l’avortement, qui ne peut être réalisé quels que soient les motifs.

Marche pour la légalisation de l'avortement le vendredi 6 mars 2015 à Santiago, capitale du Chili. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

Marche pour la légalisation de l’avortement le vendredi 6 mars 2015 à Santiago, capitale du Chili. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

 

Cette législation est un des héritages subsistant de la dictature : autorisé à des fins thérapeutiques en 1931, la modification du Code Sanitaire chilien en 1989, sous Pinochet, a entrainé l’interdiction de l’avortement. Aujourd’hui, une femme qui décide d’y avoir recours ou un médecin qui pratique une IVG encourent tous deux de 3 à 5 ans de prison. Retour sur les débats de ces dernières années.

Des manifestantes chiliennes lors de la Marche pour la légalisation de l'avortement le vendredi 6 mars 2015 à Santiago, capitale du Chili. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

Des manifestantes chiliennes lors de la Marche pour la légalisation de l’avortement le vendredi 6 mars 2015 à Santiago, capitale du Chili. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

 

Bataille de popularité entre l’Eglise et la Présidente

La situation pourrait être en passe d’évoluer sous peu, si l’on en croit la volonté de la présidente de la République. Michelle Bachelet, également ancienne responsable à la tête de l’ONU Femme de 2010 à 2013, a déposé un projet de loi au Congrès le 31 janvier dernier, qui viserait à dépénaliser l’IVG en cas de viol, de non-viabilité du fœtus ou de danger pour la vie de la mère. Même s’il apparaît certain que ce projet n’en est qu’au début de son processus législatif et va être soumis à de nombreuses modifications, il s’agit d’une avancée considérable sur le sujet. Après avoir mis l’accent sur l’accès à la contraception, et notamment à la pilule, lors de son premier mandat, cet autre thème semble devenir le nouveau cheval de bataille de la présidente.

Une manifestante et un bébé sur son ventre lors de la Marche pour la légalisation de l'avortement le vendredi 6 mars 2015 à Santiago, capitale du Chili. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

Une manifestante et un bébé sur son ventre lors de la Marche pour la légalisation de l’avortement le vendredi 6 mars 2015 à Santiago, capitale du Chili. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

 

Malgré tout, le débat sur le sujet reste houleux et complexe. En effet, l’Eglise et les partis conservateurs jouissent encore d’une grande popularité. Mais certaines polémiques récentes semblent avoir sensiblement atteint l’opinion publique. En 2013, le cas d’une jeune fille – ou plutôt une enfant – de onze ans, connue sous le nom d’emprunt de Belen a choqué le pays entier : violée par son beau-père, elle a été contrainte de mener à son terme la grossesse issue de ce viol, malgré la non-viabilité attestée du fœtus. En novembre de l’année passée, c’est lors d’une même affaire que s’est réouvert le débat sur l’avortement, après l’accouchement d’une adolescente de treize ans, également tombée enceinte après un viol, et dont l’enfant n’a pas survécu.

Entre 60 000 et 70 000 IVG clandestines par an

Un autre argument qui pousse à la modification de la législation est celui des inégalités. En effet, un pays où l’avortement est interdit ne signifie en rien que celui-ci y est absent. Au Chili, les IVG clandestines sont légion (entre 60 000 et 70 000 par an, d’après un rapport de l’ONU de l’année passée). Mais selon leurs ressources économiques, les femmes n’encourent pas le même danger pour leur santé. C’est d’ailleurs une déclaration sur ce thème qui aura coûté sa place à la précédente Ministre de la Santé le 30 décembre dernier. Celle-ci a en effet déclaré lors d’une interview que « dans toutes les cliniques privées [riches] de ce pays, beaucoup de familles conservatrices ont fait avorter leurs filles. »

« Les personnes les plus fortunées n’ont pas besoin de lois, parce qu’elles ont les ressources ».

Helia Molina a par la suite ajouté qu’elle ne regrettait pas ses paroles, quand bien même celles-ci l’auront poussée à présenter sa démission.

Un manifestant portant un t-shirt "Avorter librement ou mourir" lors de la Marche pour la légalisation de l'avortement le vendredi 6 mars 2015 à Santiago, capitale du Chili. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

Un manifestant présente un marcel « Avorter librement ou mourir » lors de la Marche pour la légalisation de l’avortement le vendredi 6 mars 2015 à Santiago, capitale du Chili. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

 

Cependant, malgré une formulation malheureuse, l’ancienne ministre a bel et bien dénoncé une réalité. Sous prétexte d’une opération de l’appendicite et avec des moyens conséquents, il est effectivement possible d’obtenir une IVG dans une clinique privée. Pour les autres, il faudra alors se procurer des médicaments abortifs au marché noir, à travers Internet ou le bouche-à-oreille. Et avorter seule, à la maison avec les risques physiques et psychologiques que cela engendre. Se rendre à l’hôpital n’est envisageable qu’en cas d’urgence vitale, par peur des dénonciations.

« J’étais terrifiée, seule, avec les comprimés […]. Ce fut horrible, terrible, épouvantable » témoigne Laura[1], jeune femme ayant avorté clandestinement à l’âge de 26 ans.

Pour Alexandra, « Recourir à l’avortement est douloureux, et plus encore dans les conditions d’illégalités et de risques qui sont celles au Chili. J’ai eu très peur, sur une échelle de 1 à 10, ce serait un 10 ». Certaines ont dû faire face à des saignements pendant plusieurs mois. D’autres risquaient l’infection et se sont résolues à se rendre à l’hôpital, ce qui a rajouté à l’expérience déjà traumatisante. Toutes les femmes interrogées se déclaraient en faveur de la légalisation. Des témoignages extrêmement durs à entendre, en tant que jeune femme française et disposant de ce droit sans condition.

 

"Dépénaliser l'avortement n'oblige pas à avorter" peut-on lire sur une pancarte tenue par un homme lors de la marche en faveur de la légalisation de l'avortement au Chili, le 6 mars 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

« Dépénaliser l’avortement n’oblige pas à avorter » peut-on lire sur une pancarte tenue par un homme lors de la marche en faveur de la légalisation de l’avortement au Chili, le 6 mars 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

 

C’est donc dans ce contexte que, de 19h à 22h vendredi 6 mars 2015, des femmes mais aussi des hommes, des jeunes et des plus âgés, ont marché ensemble pour réclamer ce droit reconnu par l’ONU, qui a d’ailleurs demandé au Chili de modifier sa législation il y a quelques mois.

La manifestation en faveur de la légalisation de l'avortement au Chili le 6 mars 2015 a duré jusqu'à 22h. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

La manifestation en faveur de la légalisation de l’avortement au Chili le 6 mars 2015 a duré jusqu’à 22h. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

 

Dans une ambiance somme toute bon enfant malgré la gravité du thème, de nombreux collectifs féministes et d’organisations politiques orientées à gauche, accompagnés de citoyens sont venus manifester. Dans le cortège défilaient également des futures mamans, qui veulent « avoir le choix ». De nombreux slogans résonnaient dans les rues, entre « Mourir : en luttant, soumise : jamais de la vie ! » ou encore « L’Etat oppresseur soutient l’agresseur et criminalise la victime », dans une atmosphère joyeuse. Cependant, au-delà de la bonne humeur générale, on ressent quelque chose de puissant, des frissons à voir ce mouvement d’union. Les manifestations au Chili, qu’elles concernent le droit des femmes, l’éducation ou les minorités ethniques ont quelque chose de particulier. Il souffle un vent de liberté, d’assurance, de rébellion. Ici, on a véritablement l’espoir de changer les choses.

Je n’aurais pu rêver meilleure occasion de célébrer ma condition féminine. Et comme on pouvait le lire sur l’une des nombreuses banderoles du cortège : « Quand une femme avance, aucun homme ne recule ».

 Camille Russo 

 

[1] Les prénoms ont été changés. Tous les propos rapportés sont issus d’un travail de recherche universitaire que j’ai effectué au premier semestre sur le thème de l’avortement et de ses conséquences en termes de politiques publiques. A cette occasion, j’ai pu m’entretenir avec cinq jeunes femmes ayant eu recours à une IVG clandestine.

 

CHILI – Frontera Festival 2014 : quand l’Amérique du Sud se fait Une en musique

Samedi 15 novembre 2014, Santiago du Chili. L’événement est de taille : l’idée latente d’une Union Latino Américaine se concrétise enfin, donnant tort à mon professeur d’université chilien :

« En Europe, ils ont réussi à construire l’Union Européenne à 27 et à se doter d’une monnaie commune alors que nous ne sommes même pas capable de profiter de nos atouts : une langue et une culture que nous partageons. »

Certes, ce ne sera que pour une journée. Et l’on parle de musique, pas de politique. Mais qu’importe : l’édition 2014 du Festival Frontera fut un moyen de rassembler des groupes d’horizons, de style et d’accents différents mais avec un dénominateur commun : l’espagnol. Retour sur cet événement.

Entrée du festival Frontera 2014, à Santiago, Chili, le 15 novembre 2014. Crédit photo : CrossWorlds/Camille Russo

Entrée du festival Frontera 2014, à Santiago, Chili, le 15 novembre 2014. Crédit photo : CrossWorlds/Camille Russo

 

Frontera Festival n’en est encore qu’à ses débuts, mais son succès ne s’est pas démenti, avec ses 35 000 spectateurs venus applaudir plus de quinze formations chiliennes, argentines, colombiennes ou encore portoricaines. Et fini les clichés du gringo quant à la musique sud américaine : point de reaggeaton ou de salsa, et lorsqu’on écoute de la cumbia, elle est ici électronique.

 18h00 : de la folk chilienne au rock punk argentin
Les scènes principales du festival Frontera 2014, avec une ambiance encore calme, à Santiago, Chili, 15/11/2014. Crédit photo : CrossWorlds/Zeïneb Boughzou

Les scènes principales du festival Frontera 2014, avec une ambiance encore calme, à Santiago, Chili, 15/11/2014. Crédit photo : CrossWorlds/Zeïneb Boughzou

Arrivée sur les lieux. La première tête d’affiche qui m’est donnée de voir est Manuel Garcia, le chanteur de folk le plus populaire au Chili. Il mêle l’héritage de la Nueva Cancion Chilena, dont la plupart des membres durent s’exiler après le coup d’Etat, et des influences plus pop. Les fans sont au rendez-vous en fin d’après-midi pour profiter des ballades de l’artiste comme Tu Ventana, El Viejo Comunista ou Carcelero, tous des succès ici.

Mais le changement de style est radical avec Attaque 77, groupe de punk rock argentin adulé sur tout le continent. La foule reprend ses refrains en choeur. Fondé en 1987 à Buenos Aires et influencé par les Ramones et les Sex Pistols, ils connurent véritablement le succès à partir de 92 avec leur troisième album, pour s’ouvrir ensuite à d’autres styles tel que le rock alternatif. Le groupe continue à se produire et prépare actuellement un nouvel album. Et parmi les morceaux les plus populaires on peut citer Hacelo por mi (ci-dessous), Donde las aguilas se atreven ou Arrancacorazones.

20h00: l’heure du raggae jazzy argentin

La nuit tombe sur les Andes et le Club Hipico se remplit doucement. L’air se rafraichit à mesure que l’énergie monte.
Encore un changement de style avec une très belle découverte : le raggae jazzy de Dread Mar-I, chanteur argentin à la popularité croissante en Amérique Latine  réunit la foule sur la première scène, accompagné de son groupe de musiciens, les Guerreros del Rey.
Une performance musicale qui fait voyager vers d’autres horizons, une voix douce qui électrise le public : le tout accompagnant le spectacle du coucher du soleil, sous un ciel aux mille nuances rosées… Quelques extraits pour donner un aperçu de l’atmosphère en ce moment magique : Tu sin mi (Version live / Version studio), Mas alla de tus ojos (Version live / Version studio).

 21h00: l’électro colombienne

Direction la plus petite scène où se produisent en continu des formations émergentes. Les prochains à arriver sont les colombiens de Bomba Estereo.

Si le nom est à priori inconnu du grand public, les amateurs de FIFA reconnaitront leur titre phare Fuego qui a servi de bande son au jeu en 2010. Ce groupe bogotanais vaut le détour pour son mélange unique de cumbia et d’électro à écouter notamment avec le morceau Pajaros. Venus à Frontera interpréter les titres de leur dernier album, ils révèlent véritablement tout leur talent en live grâce à des morceaux rallongés, des arrangements inédits et une chanteuse à l’énergie contaminatrice – ici sur El alma y el cuerpo. Une performance impressionnante donc, dont la fin fut malheureusement quelque peu éclipsée à cause de la bonne demi-heure de retard prise au démarrage du set, et qui coïncidait du coup avec l’ultime performance.

22h00: la star ce soir, Calle 13

L’heure est arrivée. L’heure de celui pour qui la foule s’est déplacée en masse, la tête d’affiche principale du festival qui a – il faut bien l’avouer –fait un peu d’ombre au reste : Calle 13.

Si cette formation est encore méconnue en Europe, il s’agit d’un véritable phénomène ici. Groupe composé de trois membres d’une même fratrie, au style inclassable (entre rap-rock, fusion ou encore merengue et world music), il se revendique d’influences multiples et se veut reflet de la diversité musicale sud-américaine. Il est aussi connu pour ses paroles critiques face à la situation politico-sociale du continent ainsi que pour le profond engagement du chanteur, El Residente, farouche défenseur de l’identité latino-américaine.

La rumeur courait que leurs concerts étaient exceptionnels. Et, tel Saint Thomas, je le confirme l’ayant vu de mes yeux. Le groupe a livré une performance live en communion avec son public. 35 000 personnes vibrant ensemble. Surtout lors des chansons aux messages les plus forts, devenant des véritables manifestes : El Aguante, sorte d’inventaire non exhaustif de tout ce que les êtres humains de cette planèete –aguantar signifiant endurer (Version live / Version studio) ou Latinoamerica, déclaration vibrante à ce bout de terre vu sans ses frontières (Version live / Version studio), le tout entrecoupé de discours notamment rendant hommage aux 43 étudiants assassinés au Mexique.

Mais des moments de douceur aussi avec les ballades La Vuelta al Mundo ou Ojos color sol, chantée en duo avec Manuel Garcia pour le plus grand plaisir du public chilien comme en témoignaient les cris de joie et les exclamations de surprise lors de la venue du chanteur sur scène. Et nuage de poussière pour le rappel quand le public se met à sauter d’un seul mouvement sur Vamo’ a portarnos mal sur l’invitation du chanteur.

Abrazo entre le chanteur de Calle 13, El Residente et Manuel Garcia après leur duo. Photo publiée sur la page Facebook officielle du festival Frontera 2014.

Abrazo entre le chanteur de Calle 13, El Residente et Manuel Garcia après leur duo. Photo publiée sur la page Facebook officielle du festival Frontera 2014.

 

00h30. Santiago retrouve son calme. Frontera, c’est terminé. Mais à travers ces nombreuses découvertes musicales, toutes plus riches les unes que les autres, on en retiendra une idée. L’idée que malgré les différences, ce continent partage bel et bien quelque chose de commun, qui transcende les frontières. Aujourd’hui, c’était la musique. Demain, la monnaie ?

Camille R.