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Waru : quand huit femmes māories réveillent le Quatrième Cinéma

Un cinéma fait par les Indigènes, pour des Indigènes. Le Quatrième Cinéma, ou cinéma māori, bouscule les canons cinématographiques occidentaux pour donner une voix à cette minorité oppressée en Nouvelle-Zélande. En perte de vitesse depuis plusieurs années, le Quatrième Cinéma a connu une renaissance cette année avec la sortie de Waru, film novateur par sa forme et par les thèmes qu’il aborde.

Mere_GradedStill KEY-800-800-450-450-crop-fillUne scène du film Waru © Brown Apple Sugar Grunt Productions

Waru signifie « huit » en te reo, la langue du peuple māori. Huit histoires parallèles, écrites et réalisées par huit femmes māories : telles sont les prémisses du long-métrage. Waru est également le nom du personnage principal, un enfant mort qui n’apparaît jamais et qui pourtant lie toutes ces histoires en une seule.

Waru est un pari fou, et une prouesse technique. Chacune des huit instigatrices du projet s’est en effet chargée de la réalisation d’un segment de dix minutes, avec pour unique contrainte que celui-ci devait être tourné en plan-séquence, c’est-à-dire d’une traite, sans jamais couper la caméra. Au-delà de la performance du tournage, ce choix de réalisation confère au film un réalisme saisissant, quasi documentaire, mis en valeur par une photographie très désaturée.

La forme au service du fond

Chaque segment suit le point de vue d’une femme māorie, de 10 heures à 10 heures 10, tandis que la communauté s’organise pour les funérailles du jeune Waru, victime de mauvais traitements. La question de la maltraitance est au cœur du film : certaines scènes présentent des mères dépassées par leurs responsabilités, telle Mihi, peinant à élever seule ses deux enfants, ou Em, rentrant alcoolisée d’une soirée pour trouver son bébé enfermé chez elle.

Le segment de Ranui, la grand-mère de Waru souhaitant récupérer la dépouille de ce dernier, nous offre une plongée dans les traditions māories (tikanga — littéralement « la bonne manière de faire les choses ») : son décor — la maison commune du marae, lieu sacré et centre social pour les indigènes — et la force des paroles échangées en te reo confèrent à cette scène une grande puissance évocatrice. La virtuosité de la réalisation efface littéralement la caméra : ne reste que le portrait sans concessions d’une société māorie en crise — sociale, identitaire, économique —, servi par l’interprétation extrêmement juste de ses comédiennes (pourtant presque toutes amatrices).

Le segment de Kiritapu, journaliste māorie sur une chaîne de télévision nationale, propose une critique acerbe des médias néo-zélandais et de leur traitement systématiquement biaisé et condescendant des problèmes qui secouent le monde māori. D’après Sue Abel, professeure à l’Université d’Auckland, plus de la moitié des reportages consacrés aux Māoris et diffusés sur les trois chaînes nationales… traitaient de la maltraitance des enfants.

Selon la professeure Sue Abel, jamais les médias nationaux n’abordent la responsabilité des colons blancs dans la situation actuelle des Māoris, eux qui pourtant n’ont cessé de leur voler leurs terres et de s’attaquer à leur culture au cours du dernier siècle et demi. Si l’on peut reprocher à la scène son manque de subtilité, celle-ci n’est malheureusement pas si éloignée de la vérité : le présentateur blanc insupportable qui y est dépeint — et que Kiritapu remet à sa place dans une séquence jouissive — est ainsi inspiré de l’animateur Mike Hoskins, connu pour ses dérapages racistes sur TVNZ, puis récemment sur Newstalk ZB.

Le réveil du Quatrième Cinéma ?

Barry Barclay, réalisateur māori, est le père du concept de Quatrième Cinéma, ou cinéma indigène. Celui-ci s’oppose aux trois premiers cinémas, que sont le cinéma grand public hollywoodien, le cinéma d’auteur européen, et le cinéma révolutionnaire sud-américain (ou cinéma du Tiers-Monde). Le cinéma māori se caractérise par une volonté de « parler en dedans » (“talking in”) : c’est un cinéma fait par les indigènes, pour les indigènes, et qui peut parfois laisser les Pākehās (non-Māoris, NDLR) sur le bord du chemin, d’autant plus lorsque la majorité des dialogues sont en te reo. De plus, les acteurs sont rarement des comédiens professionnels, et « jouent  » souvent leur propre rôle.

Il faut dire que le Quatrième Cinéma rejette la figure occidentale du héros, et lui préfère l’approche du marae : comme lors des réunions publiques ayant lieu dans la maison commune (whare hui), chaque membre de la communauté est digne d’être entendu. Dans Ngati, film de Barry Barclay sorti en 1987 et considéré comme le premier représentant du Quatrième Cinéma, tous les habitants du village se réunissent pour défendre les ateliers de congélation locaux, menacés de fermeture. Waru s’inscrit parfaitement dans cette démarche, avec huit portraits de femmes tantôt fortes, tantôt faibles, mais qui ont toutes droit au même temps d’apparition à l’écran.

Depuis la mort de Barry Barclay en 2008, le cinéma māori semblait en perte de vitesse. Ces dernières années, seul le film Boy de Taika Waititi — réalisateur māori qui vient d’entamer une carrière prometteuse à Hollywood avec son Thor : Ragnarok — avait rencontré un (immense) succès, devenant le film néo-zélandais le plus populaire de tous les temps. La raison de cet engouement ? Des personnages attachants, un humour omniprésent, et un savant mélange entre traditions māories et pop-culture, à l’image de ce haka reprenant l’esthétique du Thriller de Michael Jackson.

13737477_1023612087746840_6795482159312240106_oLes huit réalisatrices de Waru : Chelsea Winstanley, Katie Wolfe, Briar Grace-Smith, Paula W. Jones, Ainsley Gardiner, Renae Maihi, Casey Kaa, Awanui Simich-Pene. © Brown Apple Sugar Grunt Productions

Waru, par son thème, se veut bien plus grave. En cela, il se rapproche du film Once Were Warriors (L’Âme des Guerriers), dont il partage la vision pessimiste du monde māori : ce long-métrage de 1994 nous présente en effet une famille māorie vivant dans la banlieue pauvre d’Auckland, et devant faire face à l’alcoolisme et à la violence du père, Jake. Comme Once Were Warriors, Waru est un film féministe, mais à la différence de ce dernier — du réalisateur Lee Tamahori et adapté d’un roman d’Alan Duff — il est le fruit du travail de huit réalisatrices aux carrières prometteuses.

Ces dernières décennies, Merata Mita avait été la première et la seule femme māorie à se lancer dans la réalisation, avec son film Mauri sorti en 1988. Waru incarne donc un nouvel espoir à la fois pour le Quatrième Cinéma et pour la représentation des femmes dans l’industrie cinématographique néo-zélandaise, bien que le pays compte plusieurs réalisatrices pākehās de renom, telles Alison Maclean ou Jane Campion (récompensée d’une Palme d’Or, d’un César et de trois Oscars pour son film La Leçon de Piano).

Tom Février

Leur Hollywood à eux : à San Diego, une étoile fuyante se raconte

Leur Hollywood à eux (4/6). Nos correspondants au Canada entament un long voyage dans l’ouest des Etats-Unis. Ils vous proposent de comprendre le pays qu’ils traversent à travers l’image que les habitants s’en font, à travers le film projeté dans leurs têtes pour parler de leur nation, en bref : à travers leur Hollywood à eux.

On vous parle d’Amérique et vous voyez les grandes chevauchées à travers les déserts rocailleux, des policiers qui résolvent des enquêtes un café à la main, des surfeurs-coureurs zigzagant entre les palmiers, des forêts d’immeubles éclairés ou encore des stations services perdues dans des champs de blé. Des images colorées, vibrantes – des images de cinéma. Lorsqu’enfin vous arrivez aux États-Unis, tout vous semble presque familier. Fantasmes et songes trouvent enfin un endroit où se poser. Les images des westerns se superposent aux grandes plaines arides de l’Utah, et il vous semble apercevoir l’ombre de vos personnages préférés déambuler entre les collines de San Francisco.

Vous, c’est nous. Rime et Clément. Nous avons quitté le Canada pour découvrir ce pays voisin. On observe les gens autour de nous, dont ce décor de cinéma est le quotidien. Mais quel film représente le mieux leur pays ? Quel personnage de film les rend fier ? Dans quel film aimeraient-ils vivre ? Quel film représente ce qu’ils détestent le plus des États-Unis ? Ces quatre questions guideront nos rencontres.

Quatrième épisode : San Diego

Nous voilà arrivés à San Diego, ville de vacances perpétuelles. Après avoir passé de longues heures polluées dans les mythiques embouteillages de Los Angeles, les start-uppeurs hyperactifs de la Sillicon Valley peuvent enfin se reposer. Dans le quartier d’Ocean Beach, tout mène à la plage. Sur la longue artère principale, les promeneurs au pas languide, une glace à la main et des tongs au pieds, déambulent sans fin sous les longs palmiers. Le vent est puissant, et l’on croirait presque entendre le bruit des vagues depuis l’auberge de jeunesse à quelques pas de là (auberge d’ailleurs classée la meilleure aux Etats-Unis, comme en témoigne l’article fièrement accroché au mur). L’établissement ne manque pas de style : ses murs multicolores sont envahis de dessins d’algues, méduses et autres merveilles océaniques, et un peace lumineux brille sur le toit. Dans l’entrée, quelques surfeurs se rincent rapidement avant de ranger leur planche de surf, promenant avec eux une odeur de sel.

Roberta, l’étoile fuyante

Le soir, une tournée des bars est organisée. Seuls les mineurs qui n’ont pas encore atteint leur vingt-et-unième année restent dans la véranda de l’auberge, noyant leur infortune au son d’un mauvais air de guitare, buvant la bière qu’ils ont quand même réussi à acheter. Le lendemain matin, certains sont encore là, refusant de mettre fin à leur soirée. Dans ce tableau classique, une seule étrangeté : une femme âgée à la voix de fumeuse, la peau tannée et ridée, ses immenses ongles manucurés posés sur des cuisses découvertes, raconte avec emphase l’histoire de sa vie à un groupe de jeunes impressionnés.

Roberta Steinberg vient de Los Angeles. Elle a plus de soixante-ans, de faux cheveux blonds parfaitement lissés et des joues poudrées. Avec elle on retrouve les frasques et les contrastes de Los Angeles, la vieillesse masquée par la poudre rose, les rides se mélangeant au bronzage. Elle accepte sans hésiter de répondre à nos questions, mais demande à aller se recoiffer avant de se faire photographier. Roberta Steinberg aime parler, romancer sa vie. Elle dit avoir écrit des films et gagné de l’argent, avant d’arrêter pour retrouver de l’authenticité. Elle dit aussi avoir été victime de l’Eglise de Scientologie, qui lui aurait pris sa fille et ses parents et la poursuivrait sans relâche, l’obligeant à voyager sans cesse. Ses histoires sont invérifiables. Roberta Steinberg semble effectivement avoir inventé plusieurs films, mais sur sa propre vie.

Roberta Steinberg dans la cour de l’auberge de jeunesse. © Clément Foutrel

Roberta Steinberg dans la cour de l’auberge de jeunesse. © Clément Foutrel

 

 

– Quel film représente le mieux votre vision de l’Amérique ?

Tout dépend de l’époque qui vous intéresse aux Etats-Unis. Quand j’étais enfant, il y avait un film qui s’appelait Du Silence et des Ombres (To Kill a Mockingbird). Je rêvais d’être l’avocat dans ce film.  Je pensais que c’était ça, les Etats-Unis : l’équité, la justice… Mais je ne dirais pas que c’est encore le cas aujourd’hui.

Bande-annonce du film To Kill a Mockingbird

 

– Pourquoi n’est-ce plus valable ?

L’Amérique a changé. Avant, on valorisait l’intégrité, l’honneur, l’honnêteté. Bien sûr, les gens voulaient être riches avant aussi, mais leur éducation ne les poussait pas à désirer la richesse. On leur apprenait à aspirer à des principes plus importants, à avoir bon caractère. Tout le monde se fiche aujourd’hui d’avoir bon caractère, ils s’intéressent juste à combien d’argent ils ont. Et s’ils ont beaucoup d’argent, il y a de grandes chances pour qu’ils n’aient pas bon caractère !

Maintenant, on est attirés par les criminels, les escrocs. Il y a un film qui s’appelle L’Arnaque (The Sting), dans lequel des criminels installent un faux câble dans une course de chevaux, et gagnent beaucoup d’argent grâce à ça.

Voilà ce à quoi les gens aspirent : gagner de l’argent, honnêtement ou pas.

Les valeurs ont changé. Personne ne parle plus du niveau d’éducation d’une personne, de si elle lit beaucoup, si elle parle correctement… Non. Il n’y en a que pour l’argent que ça rapporte. Avant, un candidat à la présidentielle était quelqu’un de cultivé, parfois un intellectuel. Maintenant, c’est juste quelqu’un qui a de l’argent.

Bande-annonce du film The Sting

 

– Donc, quel film choisiriez-vous pour représenter l’Amérique d’aujourd’hui ?

Vous savez quel est le dernier film que j’ai vu ? Vous allez mourir de rire. C’était à propos du gars qui a inventé Facebook, Mark Zuckerberg. Ca s’appelle The Social Network. J’ai été fascinée par la manière dont Zuckerberg a créé le réseau. Même si en fait, l’histoire n’est pas si fascinante que ça, il voulait juste rencontrer des filles ! Mais Mark Zuckerberg est quelqu’un que j’admire, car même s’il est riche et célèbre, il a fait quelque chose pour le mériter.

J’utilise beaucoup Facebook moi-même. En ce moment, j’écris un livre sur la Scientologie, pour montrer que c’est une organisation criminelle. C’est grâce à Facebook que j’ai réussi à rentrer en contact avec d’autres victimes de la scientologie. Avant, je me demandais, « Est-ce que je suis la seule à être au courant de ça ? ». Puis je suis allée sur Facebook, et j’ai découvert toutes ces autres victimes de l’organisation. C’était vraiment une bonne chose pour moi.

Bande-annonce du film The Social Network

 

– Quel genre de film vous écriviez ?

C’était il y a très longtemps … C’était des comédies. Quand j’étais petite, j’étais fan de films, et mes parents étaient aussi dans le cinéma, donc j’ai été élevée dans ce milieu, à Los Angeles. Lorsque j’avais 20 ans, j’avais un théâtre qui s’appelait Kentucky Fried Theatre. Oui, comme Kentucky Fried Chicken (KFC). On était un groupe d’amis, avec David, Jerry Zucker, Jim Abrahams, et on faisait des sketches.

Au début des années 70, on a écrit un film à partir de nos sketches. On a gagné beaucoup d’argent grâce à ça. J’ai épousé le gars avec qui j’écrivais, et on écrivait jour et nuit, il y avait beaucoup de drogues … C’était un vrai ego trip, je ne pouvais plus le supporter. C’était amusant lorsqu’on ne gagnait pas d’argent, mais quand on a commencé à en gagner on n’arrêtait plus de se disputer. Ce n’était pas fait pour moi.

– Vous regrettez cette période de votre vie ?

Je ne le regrette pas, mais je n’en suis pas fière. Je pense que c’était une mauvaise période de ma vie. Ce n’était pas authentique, il y avait trop de drogues … Pas un style de vie qui valorisait l’intégrité. C’était comme se prostituer, en un sens. 

Je n’en parle jamais, parce que lorsque je m’en suis sortie, j’ai vécu une meilleure vie, une vie plus heureuse. Je n’ai pas gagné autant d’argent et personne ne me demandait mon autographe, mais pourquoi aurais-je besoin de ça de toute façon ? Beaucoup des gens avec qui je travaillais sont déjà morts, ou malades à cause de tous les trucs qu’ils prenaient, et regardez-moi ! Je vais bien, je m’en suis sortie.

C’est l’une des raisons pour lesquelles je trouve ça si difficile de regarder des films. Lorsque je regarde des comédies, je me dis que je devrais être en train d’en écrire ! Mais j’ai décidé que ce n’était qu’un monde fantastique, et que je voulais vivre dans la réalité. Mais je suis sûre que l’industrie du cinéma a changé aujourd’hui, c’est ce que m’ont dit des anti-scientologie.

– Quel film représente ce que vous détestez en Amérique ?

Vous savez, si je vais voir un film et que je le déteste, je me lève et je sors du cinéma ! Si je déteste un film, je ne le regarde jamais jusqu’au bout.

Propos recueillis par Rime Abdallah (texte) et Clément Foutrel (photo)

Découvrez les autres épisodes de notre série « Leur Hollywood à eux »

Leur Hollywood à eux : deuxième arrêt à Orick

Leur Hollywood à eux (2/6). Nos correspondants au Canada entament un long voyage dans l’ouest des États-Unis. Ils vous proposent de comprendre le pays qu’ils traversent à travers l’image que les habitants s’en font, à travers le film projeté dans leurs têtes pour parler de leur nation, en bref : à travers leur Hollywood à eux.

On vous parle d’Amérique et vous voyez les grandes chevauchées à travers les déserts rocailleux, des policiers qui résolvent des enquêtes un café à la main, des surfeurs-coureurs zigzagant entre les palmiers, des forêts d’immeubles éclairés ou encore des stations services perdues dans des champs de blé. Des images colorées, vibrantes – des images de cinéma. Lorsqu’enfin vous arrivez aux États-Unis, tout vous semble presque familier. Fantasmes et songes trouvent enfin un endroit où se poser. Les images des westerns se superposent aux grandes plaines arides de l’Utah, et il vous semble apercevoir l’ombre de vos personnages préférés déambuler entre les collines de San Francisco.

Vous, c’est nous. Rime et Clément. Nous avons quitté le Canada pour découvrir ce pays voisin. On observe les gens autour de nous, dont ce décor de cinéma est le quotidien. Mais quel film représente le mieux leur pays ? Quel personnage de film les rend fier ? Dans quel film aimeraient-ils vivre ? Quel film représente ce qu’ils détestent le plus des États-Unis ? Ces quatre questions guideront nos rencontres. Après un premier arrêt à Portland, on pose nos valises à Orick. 

Deuxième épisode : Orick

Orick, Californie, 357 habitants selon le dernier recensement en 2010. Non loin des immenses troncs rougeâtres du Redwoods National Park, un petit dinner accueille les travailleurs matinaux et les randonneurs en quête d’œufs frits et de bacon. Les habitués sont souvent assis seuls au bar, gobant leurs immenses plats en quelques secondes, le regard dans le vague. D’autres viennent à plusieurs, discutent vaguement en buvant une dizaine de tasses de free refill coffee (café à volonté). L’unique serveuse, les bras tatoués et les sourcils froncés, a le geste assuré. Sa voix porte loin, on entend les commandes fuser dans tout le dinner.

Taitasia, adolescente désabusée

Dans un coin, la fille de la serveuse est assise. Les cheveux blonds et le regard blasé, les yeux fixés sur son smartphone et les doigts qui papillonnent sur le clavier. L’adolescente refuse de se faire photographier. L’originalité de son prénom détonne avec son air renfrogné : Taitasia, un nom unique, aux sonorités fantastiques, que sa mère lui a inventé.

L’intérieur du Palm Cafe Motel. © Crossworlds / Clément Foutrel

L’intérieur du Palm Cafe Motel où travaille la mère de Taitasia. © Crossworlds / Clément Foutrel

 

– Quel film représente le mieux « ton Amérique » ?

Vous connaissez la série Shameless ?

Ça parle d’une grande famille, et les pères sont tout le temps bourrés…

Ça parle juste d’une grande famille qui fait plein de trucs tarés. Je connais beaucoup de gens comme ça. Je viens de l’Iowa, mais j’ai déménagé en Californie. Il y a beaucoup de gens comme ça en Californie.

Dans Shameless, ils sont une bande d’enfants avec chacun leur famille, leur mère et leur père… Pas vraiment des bons pères, mais bon… Il y a beaucoup de gens alcooliques ici. Pas forcément alcooliques, mais accro à quelque chose.

– Quel personnage de film aimerais-tu être ?

Euh… Je sais pas, peut-être la Belle dans la Belle et la Bête ? Parce que c’est un film heureux, qui se finit bien. Il y en a un tout nouveau, il vient juste de sortir.

– Dans quel film aimerais-tu vivre ?

Je sais pas, sûrement un film avec une plage, quelque chose comme ça …

– Quel film représente ce que tu détestes le plus ici ?

Sûrement un film sur un tremblement de terre, ou un tsunami. Il y en a un très bien, j’ai oublié comment il s’appelait … C’est à propos d’un grand tsunami qui détruit tout San Francisco. C’est très triste, mais c’est vraiment un bon film.

– Mais pourrais-tu nous parler d’un film que tu détestes vraiment ?

Taitasia : Je sais pas … Maman, quel film tu détestes ?

Maman : Un film que je déteste … Je dirais les films de guerre. Parce que c’est tragique. Il y a différentes sortes de tragédie, mais cette sorte-là est tragique pour tous ceux qui sont impliqués.

Taitasia : Moi, j’adore les films de guerre.

Propos recueillis par Rime Abdallah et Clément Foutrel

La bande annonce de la série Shameless, représentant l’Amérique selon Taitasia :

Découvrez les autres épisodes de notre série « Leur Hollywood à eux »

Leur Hollywood à eux : premier arrêt à Portland

Leur Hollywood à eux (1/6). Nos correspondants au Canada entament un long voyage dans l’ouest des Etats-Unis. Ils vous proposent de comprendre le pays qu’ils traversent à travers l’image que les habitants s’en font, à travers le film projeté dans leurs têtes pour parler de leur nation, en bref : à travers leur Hollywood à eux.

On vous parle d’Amérique et vous voyez les grandes chevauchées à travers les déserts rocailleux, des policiers qui résolvent des enquêtes un café à la main, des surfeurs-coureurs zigzagant entre les palmiers, des forêts d’immeubles éclairés ou encore des stations services perdues dans des champs de blé. Des images colorées, vibrantes – des images de cinéma. Lorsqu’enfin vous arrivez aux États-Unis, tout vous semble presque familier. Fantasmes et songes trouvent enfin un endroit où se poser. Les images des westerns se superposent aux grandes plaines arides de l’Utah, et il vous semble apercevoir l’ombre de vos personnages préférés déambuler entre les collines de San Francisco.

Vous, c’est nous. Rime et Clément. Nous avons quitté le Canada pour découvrir ce pays voisin. On observe les gens autour de nous, dont ce décor de cinéma est le quotidien. Mais quel film représente le mieux leur pays ? Quel personnage de film les rend fier ? Dans quel film aimeraient-ils vivre ? Quel film représente ce qu’ils détestent le plus des États-Unis ? Ces quatre questions guideront nos rencontres.

Premier épisode : Portland

Des flammes et des drapeaux rouges et noirs s’élèvent dans les rues du centre-ville tandis que des hauts-parleurs posés sur des camions blindés annoncent la prochaine charge des policiers. C’est la journée du travail à Portland ; des policiers suréquipés font face à des anarchistes encagoulés. Si une centaine de manifestants ne peut résumer une ville, Portland semble malgré tout bien incarner cette Amérique de la contre-culture. Cafés, librairies, magasins… : tout ici est conceptualisé, idée avant-gardiste. Il faut éviter, à tout prix, la culture mainstream (dominante). Une bulle de restos vegans au pays des fast-food, où l’originalité fait loi. Ici, on s’indigne à voix haute du non respect des droits de l’homme. Pourtant, devant les galeries d’art dénonçant la condition des transgenres au Mexique, sont allongés sur le trottoir des hommes et des femmes qui font la manche.

Claire, fille de la contre-culture

Non loin de là, dans un petit hostel (auberge de jeunesse), le soir tombe et la pluie s’éternise. Hipsters en robes amples et cheveux longs se repaissent tranquillement de chou kale et beurre vegan. Claire est serveuse au café de l’hostel depuis janvier. Avant, elle profitait encore des largesses du soleil californien à Humble County, sa ville d’origine. Comme la plupart des gens que l’on croise sur notre chemin, elle dit ne rien connaître au cinéma. Intriguée pourtant, elle accepte de répondre aux questions, interrompue de temps à autres par le va-et-vient des clients.

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Claire derrière le bar de l’auberge de jeunesse. © CrossWorlds / Clément Foutrel

 

– Quel film représente le mieux votre vision de l’Amérique ?

Je pense que les films de Gregg Araki offrent une représentation intéressante de l’Amérique. En fait, c’est un réalisateur japonais. Il fait une description apocalyptique de la culture américaine, de comment les américains ne mangent que des burritos et de la malbouffe, et ne s’intéressent à rien.  C’est important de parler de cette culture de la malbouffe. J’aime particulièrement le film The Doom Generation (La Génération Maudite). En gros, ça parle de notre génération, et peut-être de celle d’avant aussi. C’est un film de science-fiction, avec des éléments sexuels aussi. C’est une description de la jeunesse, de cette génération d’entre-deux  qui a tous ces objets de consommation autour d’elle. On ne trouve pas ce genre de choses dans les médias mainstream ou le cinéma hollywoodien.

– Quel personnage aimeriez-vous être dans un film et pourquoi ?

Je dirais que … Mince, je n’ai pas de réponse sous la main … Je regarde beaucoup de dessins animés, donc … Princesse Mononoké, ça compte ? J’aime juste beaucoup le fait que ce soit une badass (dure à cuire) qui se bat pour la vie, et qui est proche de la nature. Ce n’est pas du tout un film américain, mais bon…

– Dans quel film aimeriez-vous vivre ?

Harry Potter, Le Seigneur des Anneaux, un monde fantastique j’imagine. C’est sûrement parce que j’aime les créatures surnaturelles. Dans Le Seigneur des Anneaux par exemple, j’aime le lien que les personnages ont avec la nature. Je suis bizarre, je sais.

– Quel film représente ce que vous détestez aux Etats-Unis ?

Il y a beaucoup de films que je n’aime pas beaucoup, surtout les plus récents. Je dirais sûrement les films romantiques. Aucun en particulier ne me vient à l’esprit, mais je pense surtout à toute cette mise en scène hollywoodienne, avec une femme et un homme qui tombent amoureux, tout ce décor … Cette idée que l’amour vous sauve, cette idée du prince charmant… J’ai l’impression que ça amène les gens à penser que c’est cela, l’amour, et ça m’insupporte.

La nouvelle version de la Belle au Bois Dormant (Maléfique) m’énerve, je ne sais pas trop pourquoi. Déjà, je n’aime pas vraiment Angelina Jolie. Et je n’aime pas trop les animations 3D : c’est fait par ordinateur et non pas par des gens, donc ça tue la créativité artistique.

Propos recueillis par Rime Abdallah et Clément Foutrel

Découvrez les autres épisodes de notre série « Leur Hollywood à eux »