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#WoMen ou un premier « nous » taïwanais

Taiwan, premier pays asiatique concernant l’égalité entre les genres, se positionne au huitième rang mondial. Deux jours après le 8 mars, qu’en est-il de la mobilisation de la société pour la lutte des droits des femmes?

4 avril 2019 : journée de l’enfance à Taïwan et des droits de la femme

 

Chaque début d’avril, le 4 pour cette année, Taïwan célèbre sa journée de l’enfance. Cette date leur est unique car d’après l’ONU, elle se tiendrait officiellement le 20 novembre. La création de leur propre « Children’s day » est d’autant plus important qu’il est considéré comme « public holidays », soit comme un jour férié commun à tous.

Suite aux pressions des parents qui voulaient accompagner leurs enfants durant les activitées organisées, Taïwan a décidé de combiner la Journée internationale des droits des femmes avec leur journée des droits des enfants : « The Combined Holidays of Women’s Day and Children’s Day ».

En instituant ce jour en 1931 et en le rendant férié en 2011, l’Etat a voulu renforcer les relations entre parents et enfants. Le but est de mettre l’accent sur le futur de la nation.

Parti démocrate progressiste taïwanais pendant le Women's day rally en 2008 (c) Prince Roy pour Flickr

Parti démocrate progressiste taïwanais pendant le Women’s day rally en 2008 © Flickr/CC/Prince Roy

 

Si le geste de célébrer la Journée des droits des femmes comme un jour sans travail est louable, il ancre tout de même dans la pensée collective une image de l’enfant lié à la femme. Cela pourrait desservir les idéaux d’émancipation et renforcer les stéréotypes sexistes de la société.

Finalement, la commémoration des droits des femmes est effacée au profit d’activités avec leur progéniture. Néanmoins, le 8 mars essaie de se faire sa place sur l’île.

A l’initiative de trois associations ; Women’s March Taiwan, 人權辦桌 , Moves, une marche est organisée le 9 mars. Le premier mouvement a été créé en 2017 face à un besoin urgent de défendre les droits des femmes dans le but d’obtenir une justice pour tous et toutes.

#WoMen

 

La troisième édition de la « Women’s March » s’est déroulée ce samedi 9 mars au cœur de Taipei. Le rassemblement a voulu mettre l’accent sur l’inclusion ; autant au sein du mouvement mais aussi sur la nécessité de tous et toutes s’unir pour défendre nos droits.

Troisième édition de la "women"s march" à Taipei ce 9 mars 2019 (c) Inès Girard pour Crossworlds

Troisième édition de la « Women’s march » à Taipei ce 9 mars 2019 © Inès Girard pour Crossworlds

Le nom de l’événement est en réalité un jeu de mot. Le M majuscule sépare le mot « Women » en deux : « Wo men », ce qui signifie « nous » en chinois. Crystal Liu, co-fondatrice de Women’s March explique ce choix par la volonté d’insister sur l’importance de créer un environnement inclusif pour toutes les femmes, tous les hommes, et « people of all walks ».

Un besoin d’éveiller les consciences

 

Cette marche à Taiwan leur apparaît comme indispensable face au comportement de la société. Crystal Liu confiait dans une interview au Community Center du 3 mars 2019,

« Beaucoup de personnes à Taiwan ne pensent pas que les inégalités liées au genre existent encore ici. Ils peuvent penser que depuis que nous avons une femme présidente, pourquoi continuer à défendre les droits des femmes ? ».

Or la situation est bien loin d’être aussi simple. L’année de la première Women’s March en 2017, le ministère de la santé et du bien-être de Taïwan dénombrait trente cinq agressions sexuelles par jour. Ces attaques sont intimement liées à la perception de la femme par la société. Les organisateur.ice.s dénoncent la vision conservatrice d’un sexe faible face à un sexe fort, qui encourage ces comportements. Les discriminations liées au genre, notamment dans le milieu du travail, y sont tout aussi virulentes.

Les Taïwanais·es ont marché pour révendiquer, entre autre, l'importance de l'éducation sexuelle (c) Inès Girard pour Crossworlds

Les Taïwanais·es ont marché pour revendiquer, entre autre, l’importance de l’éducation sexuelle © Inès Girard pour Crossworlds

Au cœur de cette marche pour les droits des femmes, le problème le plus pressant est celui de l’éducation sexuelle. Yen-hua Chou, une étudiante en droit à la Nationale Taiwan University et bénévole du cortège, dénonce un apprentissage à deux vitesses. Les garçons et les filles ne sont pas instruits de la même manière en fonction de leur genre. Cela ne fait qu’accroître les disparités. La lutte pour les droits des femmes passe donc aussi par la réformation de l’éducation sexuelle dans les écoles.

Un message pour les générations futures

 

Après cette marche, Jessica qui est aussi Lady Angelica une drag queen, a partagé un poème à son fils et à sa fille imaginés. Si elle est amenée à les rencontrer, elle aura un message à leur faire passer : elle écrit cette missive pour lui, pour elle. Pour l’enfant qui s’identifie comme un garçon ou comme une femme. Sans parler d’anatomie, de sexe ou de genre, car pour Lady Angelica, il est simplement question de personne.

Elle souhaite à son fils de ne pas connaître la solitude, l’insensibilité,  l’impératif de force que lui impose la société. Elle souhaite à sa fille de ne pas avoir au fond de son iris, cette peur toujours présente. Cette peur qui lui fait se demander, à chaque fois qu’elle croisera un homme : suis-je en danger ? Jessica, espère que ses hypothétiques enfants n’auront pas à faire face aux inégalités de genre. Néanmoins, avant que ce concept ne soit relégué aux livres d’Histoire comme un simple avertissement pour les générations futures, le chemin reste long pour cette île.

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Malgré la pluie, près d’une centaine de personnes ont marché dans les rues de Taipei ce samedi 9 mars © Inès Girard pour Crossworlds

Entre quatre-vingt et cent personnes ont rejoint cette « WoMen’s March » malgré la pluie. Ce nombre peut sembler faible face aux rassemblement en Europe ou aux Etats-Unis, mais pour Taïwan, en ce jour moins officiel, c’est le commencement d’un mouvement.  Fan Ching, CEO de la Taipei Women’s Rescue Foundation conclu les performances en déclarant :

« Ce n’est pas le nombre qui compte, mais le fait qu’une vague se forme. Il faut continuer à faire des vagues ».

Inès Girard

En Espagne, les féministes élèvent la voix contre Vox

Hildegard Leloué, correspondante de CrossWorlds en Espagne revient sur l’idéologie anti-féministe du parti d’extrême droite espagnol Vox avec une militante des droits des femmes : Diana Ximena.

« Je suis une femme et j’aimerais me libérer de votre burka idéologique » affirme Rocío Monasterio, leader de la formation madrilène de Vox à propos de la grève féministe organisée ce 8 mars.

D’après le parti d’extrême droite espagnol Vox pour qui la journée internationale du droit des femmes n’est qu’une « pantomime subventionnée », les concepts de changement climatique, de violence de genre et de patriarcat représentent autant de fables contemporaines dont ils démentent vigoureusement l’existence sur leurs réseaux sociaux.

Vox et la cécité obstinée face aux chiffres

 

Face à ce déni d’enjeux contemporains majeurs, on se permettra le rappel de quelques statistiques émanant de l’Institut National de Statistiques espagnol stipulant par exemple que sur les près de 2000 femmes mortes de manière violente dans ce pays depuis 1999, 52,5% le furent des mains de leur conjoint ou ex-conjoint tandis qu’une mort sur six causée par une agression correspond à un féminicide.

Malgré l’évidence des chiffres, Vox peine visiblement à ouvrir les yeux. Fondé en 2013, ce parti « pro-vie », anti-islamique, hostile à l’immigration et opposé à l’union de personnes de même sexe est issu d’une scission au sein du Parti Populaire (PP), son but étant de regrouper les votants de droite désabusés par les politiques du PP.

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Interview de Santiago Abascal, président de Vox, lors de la cinquième « marche pour la vie ». Madrid, 2014. © HazteOir via Wikipédia

 

Si les polémiques entourant ce parti génèrent pour l’instant plus de bruit que celui des bulletins en sa faveur chutant dans les urnes, les chiffres de son ascension demeurent inquiétants : avec près de 11% des voix et 12 sièges remportés aux élections du Parlement d’Andalousie en 2018, Vox devient le premier parti d’extrême droite représenté dans un parlement autonome espagnol depuis 36 ans, et séduit en particulier les municipalités où les flux migratoires en provenance de l’extérieur de l’Union européenne sont les plus forts.

Un tournant politique inévitable certes, mais vers quelle direction ?

 

A l’aube des élections parlementaires européennes, municipales et de plusieurs communautés autonomes à venir en mai prochain, questionner les programmes à travers le prisme du genre et des droits des femmes s’impose indubitablement.

Diana Ximena est secrétaire de l’association Por Ti Mujer de Valence et chargée de la coordination de projets axés autour de l’aide juridique aux femmes migrantes et victimes de violence genrée. Elle a accepté de dresser pour nous un portrait de la condition des femmes en Espagne et d’aborder les menaces que fait peser Vox sur cette dernière.

« Dans la période pré-électorale où nous nous trouvons, l’égalité des genres se retrouve au centre de l’arène politique. Le parti d’extrême droite Vox, par ses idéaux, prône indubitablement un retour en arrière, chose dont nous devons tenir compte à l’heure d’élire nos représentants. »

D’autres mouvements hostiles aux droits des femmes s’expriment également, à l’image d’HazteOir : un groupe ultra-catholique faisant campagne dans toute l’Espagne au moyen de bus recouverts de messages antiféministes ou transophobes. Ses militants et militantes prétendent notamment « que seules les violences domestiques peuvent être considérées comme des violences genrées » », niant ainsi toutes les autres formes qu’elles peuvent prendre.

« Bien que l’Espagne ait accompli des progrès considérables ces dernières décennies, il reste encore beaucoup à faire. En effet, si de nombreux protocoles ont été créés dans le sens de l’égalité des genres, la réalisation effective des objectifs laisse à désirer. »

A qui la faute ? « Le rôle des organisations et de la société civile est d’opérer un suivi de ces plans gouvernementaux, pour faire en sorte qu’ils continuent à avancer, et à se consolider. Nous verrons ce qu’il advient avec les gouvernements suivants, mais pour le moment, je pense qu’il y a un réel manque de volonté politique à ce sujet. »

Dérives machistes et manque de ressources : les défis du féminisme en 2019

 

Car si le XXIème siècle fut source de progrès en matière de droits des femmes, émergent également avec lui de nouvelles formes de machisme :

« En dépit de la progression certaine du droit des femmes, je décèle un retour en arrière chez la génération espagnole actuelle. Les réseaux sociaux, tout merveilleux qu’ils puissent être, peuvent également se transformer en espaces de contrôle pour les femmes et nuire à leur émancipation. De nouveaux comportements s’observent ainsi chez les jeunes couples, où il est courant qu’un partenaire demande à sa compagne de justifier de son emploi du temps en envoyant une photo ou sa géolocalisation dès qu’il le lui demande. »

Diana Ximena nous enjoint donc à surveiller et remettre en question l’utilisation que nous faisons des réseaux sociaux dans notre vie privée, mais lorsque l’atteinte aux droits fondamentaux ou à la sécurité est telle qu’il faut saisir la justice, comment la loi protège-t-elle les femmes victimes de violences de genre ? Pas très bien, d’après les chiffres de feminicidio.net. En 2017, le pourcentage de condamnation pour violences de genre ne s’élève qu’à 11,07% devant les tribunaux pénaux selon le site féministe.

Pourquoi ? « Par manque de ressources, qu’elles soient de natures privées, publiques ou associatives. L’un des défauts principaux de la justice espagnole au propos des violences de genre est définitivement le manque de ressources financières et humaines dont elle dispose » considère Diana Ximena.

Quand Vox s’immisce dans le droit, les féministes défendent les leurs

 

Manifestation féministe le 8 mars 2018, Tenerife. © 8mundo Flickr via Compfight cc

Manifestation féministe le 8 mars 2018, Tenerife. © 8mundo Flickr via Compfight cc

 

Et puisque nous abordons le sujet législatif, il est de notoriété publique que Vox entend abroger la Loi de Protection Intégrale contre la Violence de Genre pour la substituer par une « loi de Violence Intrafamiliale ».

Là où la première facilite l’assistance des victimes (garantissant protection sociale, aide économique et tutelle juridique), la seconde ôte toute dimension de protection spécifique à la femme. Cette bascule viserait à corriger un soi-disant caractère discriminatoire à l’égard du sexe masculin.

Pour compléter ce tableau, il suffit de regarder ce que Vox publie en guise d’en-tête de son site officiel en préparation du 8 mars : une vidéo où des femmes protestent contre la manifestation féministe à venir, ne se sentant pas représentées par un féminisme qui, selon elles, promeut la domination de l’homme par la femme et la criminalisation de la gente masculine.

Des contenus similaires comparant le féminisme espagnol actuel à une forme d’endoctrinement suprémaciste et totalitaire font légion sur le compte Twitter du parti, avec pour étendard le hashtag #NoHablesEnMiNombre (« ne parle pas en mon nom »). Un essor qui n’est pas sans rappeler l’avertissement de Diana Ximena au sujet des réseaux sociaux.

Les jeunesses socialistes andalouses ripostent avec cette affiche de convocation pour le 8 mars/ Espagne, mars 2019. © JSA

Les jeunesses socialistes andalouses ripostent avec cette affiche de convocation pour le 8 mars/ Espagne, mars 2019. © JSA

 

Face à la menace protéiforme que représente la montée de l’extrême droite populiste, les féministes espagnoles se fédèrent quant à elles sous les termes : « Ni un paso atrás ! », c’est à dire « Pas un pas en arrière ! », reprise d’un slogan de la résistance antifasciste soviétique.

Ce 8 mars, le féminisme espagnol fera donc entendre sa voix dans le but de faire taire la Vox du patriarcat, en espérant lui faire perdre son latin.

Par Hildegard Leloué, en Espagne.

Journée de la femme ou des droits des femmes ? La confusion règne en Hongrie

En Hongrie, notre correspondante Aurélie Loek s’est entretenue avec des femmes, militantes féministes ou pas, au sujet du 8 mars. Journée célébrée avec ardeur du temps de l’ancien régime, les Hongroises peinent aujourd’hui à se la réapproprier.

« Le 8 mars a commencé comme une manifestation pour les droits des femmes et des travailleuses. Et puis, il s’est dégradé en devenant un jour où on donne des fleurs aux femmes », regrette Maria. Ukrainienne installée et travaillant à Budapest au sein d’un groupe de support d’une multinationale, cette femme profite de son temps libre pour se dédier à Rhythms of resistance.

Ce groupe, basé à Budapest, s’engage au sein de tous les mouvements de contestation qui s’organisent dans cette ville afin de les soutenir. C’est par ailleurs ce mouvement qui organisera la manifestation pour les femmes ce vendredi 8 mars.

« Tu devrais venir à la manifestation, il y aura également des discours sur la situation des femmes en Hongrie et surtout des femmes pauvres », m’encourage Maria, déterminée à ce que cet événement fasse date.

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Il faut dire que le discours actuel et les mesures natalistes prises par le gouvernement Orban récemment (exonération d’impôt sur le revenu des mères au bout de quatre enfants, aide aux familles pour acheter des véhicules…) n’aident pas à l’émancipation des femmes.

Bien que le mouvement Rhythms of resistance ne se revendique d’aucune nationalité, les militantes organisant la marche, elles, viennent toutes d’autres pays que la Hongrie. C’est par exemple le cas des quatre organisatrices de la marche de vendredi qui viennent d’Espagne ou d’Ukraine mais qui travaillent, étudient et militent à Budapest. Alors, où sont les féministes hongroises ?

Une journée qui n’est pas symbolique pour tous et toutes

Il faut dire qu’une confusion règne en Hongrie. Cette journée du 8 mars n’a pas la même représentation pour tout le monde.

« C’était une journée très importante avant le changement de régime, qui était imposée par le gouvernement au peuple. Maintenant ça n’a plus vraiment d’importance », raconte G. Heller Zsuzsa. « Et puis vous savez, en tant qu’artiste indépendante, je n’ai pas beaucoup de sous, pas beaucoup de temps, alors ce n’est pas quelque chose qui me paraît important. »

G. Heller Zsuzsa et Anikó ZöldG. Heller Zsuzsa et Anikó Zöld, artistes participantes à l’exposition « Femmes 2019 ». Budapest, Mars 2019. © Crossworlds / Aurélie Loek

 

La journaliste Eva Vamos raconte qu’à l’époque cette journée était surtout l’occasion pour les femmes dirigeant les syndicats de décider d’un cadeau à offrir aux syndiquées de chaque section. Même son de cloche pour l’artiste Ida Lencsés. Bien qu’elle expose au sein de l’exposition « Femmes 2019 » qui réunit des femmes artistes tous les deux ans à l’Ujpest Galeria, cette journée n’a pas de valeur symbolique pour elle.

Cette disparité sur la signification de cette date se retrouve à travers les différentes activités organisées de manière indépendante par les arrondissements de Budapest. Alors qu’Eva Vámos, journaliste au Journal francophone de Budapest explique qu’un débat organisé par son élue locale autour de la place des femmes au sein de la société hongroise se tiendra dans son quartier, l’artiste Anikó Zöld me montre un journal où la municipalité invite ses administrés à se retrouver autour d’un marché aux fleurs et d’un verre.

Journal municipal faisant la publicité d'un marché au fleur à l'occasion du 8 mars, journée internationale des droits des femmes. Budapest, mars 2019. © Crossworlds / Aurélie Loek

Journal municipal faisant la publicité d’un marché au fleur à l’occasion du 8 mars, journée internationale des droits des femmes. Budapest, mars 2019. © Crossworlds / Aurélie Loek

 

Elle était également représentée lors de l’exposition « Femmes 2019 » mais, comme Ida, elle n’a rien prévu de spécifique ce vendredi.

« Moi je ne fais rien de particulier pendant cette journée, c’est juste une bonne journée pour les fleuristes. Avant le changement de régime, on la fêtait pour de vrai, les syndicats donnaient des cadeaux, des fleurs, du café. Maintenant, on se demande si c’est encore une fête. »

Un héritage socialiste

Pourquoi cette si grande disparité dans les attentes et les représentations ? Judith Wirth milite au sein de l’association NANE (Nők a Nőkért Együtt az Erőszak Ellen qui pourrait être traduit par « des Femmes pour des Femmes contre la Violence »), une organisation qui lutte contre les violences faites aux femmes. Elle est intervenue, mercredi 27 février, dans le cadre de la série de cours consacrés au genre organisée ce semestre à l’université de Corvinus à Budapest. Elle explique ces disparités par l’héritage, le poids du régime socialiste qui divise la société hongroise encore aujourd’hui.

Le « state socialist feminism » est défini par l’activiste comme un Etat où l’égalité des femmes est publicisée, mais pas effective pour autant. Elle explique que « l’émancipation des femmes faisait partie de la politique de l’Etat mais le rôle des femmes au sein de la sphère privée ne changeait pas ».

Ainsi, bien que dans la vie publique, les femmes aient du participer à l’effort de travail comme les hommes, elles conservaient aussi les rôles traditionnels dévolus au ménage, à la nourriture et aux enfants. Sans compter le plafond de verre qui ne leur permettait de s’investir dans les organisations politiques que jusqu’à un certain point.

Si bien que, durant la période de transition qui a suivi la chute du régime socialiste, des confusions sont nées. Eva Vámos par exemple se rappelle qu’alors, des femmes se sont demandées si elles devaient continuer à fêter cette journée ou non.

La date du 8 mars, au même titre qu’un certain vocabulaire propre aux mouvements de revendications pour les droits des femme furent difficiles à s’approprier. Pour Judith Wirth; « les mots ont une puissance et j’y suis très attachée. Il est nécessaire d’utiliser des termes forts pour nommer des choses importantes. Pourtant certains étaient trop politisés pour qu’on puisse les utiliser. C’est le cas d’ »oppression », ou de « détermination »… ».

Des mouvements engagés propres à la Hongrie

Malgré ces difficultés et le changement de régime, des associations féministes ont perduré jusqu’à aujourd’hui et de nouvelles ont vu le jour à partir des années 1990. L’activiste de NANE rappelle qu’on a « souvent accusé le féminisme de venir de l’ouest. Mais je ne pense pas qu’il y avait de pression de la part des féministes occidentales. Il y avait définitivement de l’influence, c’est vrai. La plupart de mes lectures étaient en anglais. Mais je n’ai accepté que ce qui faisait sens pour moi et je crois que c’est ce qu’ont aussi fait les autres activistes ».

Cet héritage socialiste continue donc de modeler la société hongroise et de manière plus spécifique les mouvements pour le droit des femmes en Hongrie.

« Avec la fin du socialisme, pour beaucoup de femmes hongroises, il fallait rejeter tout le système. Or malgré la libération, elles pouvaient toujours continuer à travailler pour de l’argent. L’idée devait-elle donc être de revenir à la cuisine, aux enfants, de rejeter en bloc les idées du socialisme sur la garde des enfants ? » s’interroge Judith Wirth, avant de poursuivre :

« Certaines questions sont importantes de toute manière. Les problèmes sur lesquels nous avons décidé de travailler étaient de véritables problèmes. »

Quelle que soit sa dénomination, la journée du 8 mars reste – ou redevient – une journée de manifestations et de revendications pour certains et certaines.

« Cela dépend si les personnes sont politisées ou pas », résume Eva Vámos. À Budapest, de nombreux événements sont organisés. Pour les militantes de Rhythms of resistance, le message est clair : « ce jour est pour montrer que sans nous, le monde s’arrête, c’est un jour pour aller dans la rue et dire que nous savons ce que ce système nous fait et que nous sommes contre. C’est un jour où nous sommes ensemble, durant lequel la sororité est bien plus qu’un concept politique ».

Vendredi, les discours seront aussi bien en Hongrois qu’en Anglais. Il y aura des orateurs et oratrices internationales comme venant d’organisations hongroises, à l’image de Nokert (association des femmes) ou de A Varos Mindenkie (association “La ville est pour tous”). Car en Hongrie comme ailleurs, il reste tant à faire pour les droits des femmes.

Par Aurélie Loek, à Budapest.

Avortement en Argentine: retour sur l’histoire d’une loi, rejetée par le Sénat

Une vague d’espoir et de foulards verts avait inondé les rues de Buenos Aires le 14 juin 2018. Les députés s’étaient prononcés en faveur de la dépénalisation et la légalisation de l’avortement, jusqu’à maintenant puni d’un à quatre ans de prison, et seulement autorisé en cas de viol ou de danger pour la mère. Mais le Sénat vient de rejeter le projet, à 38 contre 31.

Cécile Marchand Ménard revient sur ce projet de loi historique, portée par une mobilisation sans précédent, avec les photographies d’Esther Meunier.

Des manifestantes crient de joie après avoir appris que le Congrès argentin se prononce en faveur de la légalisation de l'avortement, le 14 juin 2018. © CrossWorlds / Esther Meunier

Des manifestantes crient de joie après avoir appris que le Congrès argentin se prononce en faveur de la légalisation de l’avortement, le 14 juin 2018. © CrossWorlds / Esther Meunier

Manifestante tout sourire après avoir appris que le Congrès argentin se prononce en faveur de la légalisation de l'avortement, le 14 juin 2018. © CrossWorlds / Esther Meunier

Manifestante tout sourire après avoir appris que le Congrès argentin se prononce en faveur de la légalisation de l’avortement, le 14 juin 2018. © CrossWorlds / Esther Meunier

 

 

Alors que l’Église catholique s’y oppose, des foulards verts envahissent la capitale. Accroché aux sacs dans le métro, autour du cou dans les parcs, dans les cheveux ou brandi à la main en manifestation, le Pañuelo verde se pare d’un slogan :

« Éducation sexuelle pour décider, contraception pour ne pas avorter, avortement légal pour ne pas mourir »

 

Un pays précurseur mais ralenti par son Église

D’un point de vu législatif, l’Argentine s’avère être un pays précurseur dans plusieurs domaines. Par exemple, la loi régissant les médias, adoptée en 2009, a bénéficié d’une consultation citoyenne inédite qui a, depuis, inspiré de nombreux pays à travers le monde. L’Argentine est surtout un des premiers pays à avoir légalisé le mariage homosexuel en 2010 et mis en place une loi sur l’identité de genre en 2012. Dans ce contexte, la pénalisation de l’IVG semble contre-intuitive.

Mais c’est sans compter l’influente de l’Eglise catholique argentine. L’IVG reste considérée comme un « délit contre la vie » pour ses militants anti-avortement. Cette influence s’exerce considérablement fort sur l’État conservateur présidé par Mauricio Macri, à droite de l’échiquier politique. De plus, ce vote aurait une portée symbolique d’autant plus forte que l’actuel pape est argentin. Le pape Francisco, souvent décrit comme progressiste, reste opposé à l’avortement, qu’il voit comme « un péché grave parce qu’il met fin à une innocente ». Pourtant, l’accès à l’IVG est un problème de santé publique.

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Plusieurs pancartes fustigent l’Eglise catholique lors du Martes Verde du 29 mai 2018 © CrossWorlds / Cécile Marchand Ménard

450 000 femmes avortent clandestinement

L’IVG clandestine est la seule option pour des milliers de femmes chaque année en Argentine. Néanmoins, tandis que les classes supérieures ont les moyens de financer un avortement dans une clinique privée, les femmes aux ressources moindres se retrouvent prises au piège et meurent fréquemment des suites d’un avortement illégal.

Selon une étude commandée par le Ministère de la santé et réalisée par les chercheuses Edith Pantelides et Silvia Mario en 2005, 450 000 femmes par an ont recours à l’avortement, ce qui en fait la première cause de mort maternelle dans 17 des 24 provinces argentines. Selon une étude publiée en 2014, 300 femmes meurent chaque année après avoir subi un avortement clandestin en Argentine.

Par ailleurs, si l’IVG est autorisée par la loi argentine en cas de viol ou de danger pour la mère, la pratique est toute autre, surtout dans les provinces plus conservatrices du pays. En mai dernier, une fillette de 11 ans, après avoir été violée par son beau-père, n’a pas pu avoir accès à une IVG. Enceinte de 19 semaines dans la Province de Salta, qui limite la possibilité de l’avortement à la douzième, elle s’était plainte de douleurs abdominales. Sous le feu des critiques, le gouverneur a finalement abrogé le décret interdisant l’accès à l’IVG après 12 semaines de grossesse dans la province.

L’émergence difficile d’un débat législatif

C’est en 2005 que la Campagne Nationale Pour le Droit à L’avortement Légal, Sûr et Gratuit a été lancée, à l’occasion de la Journée Internationale pour la Santé des Femmes. Dès lors, son slogan, porté par les foulards verts, est « Educación sexual para decidir, anticonceptivos para no abortar, aborto legal para no morir », qui se traduit par « Éducation sexuelle pour décider, contraception pour ne pas avorter, avortement légal pour ne pas mourir ».

C’est ce même collectif de près de 500 ONG qui a rédigé le projet de loi. Il aura fallu 6 tentatives et 11 ans pour qu’il passe le barrage des débats en commission initiés le 10 avril dernier. 700 intervenantes et intervenants ont alors été invités à s’exprimer les mardis et jeudis sur la légalisation de l’avortement jusqu’à 14 semaines de gestation (à titre d’exemple, c’est 12 semaines en France). Des discussions qui ont duré jusqu’au 31 mai.

« Mardis verts »

S’il est bien un élément qui a permis l’émergence et le soutien de ce projet de loi tout au long des débats, c’est la mobilisation citoyenne. Un mouvement féministe d’une ampleur inédite s’est uni autour de la question de l’avortement, si bien que les sondages d’opinions, dont celui intitulé « La opinión pública y el aborto. Ambito nacional » (L’opinion publique et l’avortement. Cadre national.), annoncent que

Plus de la moitié de la population argentine serait en faveur de sa légalisation.

À l’occasion des Mardis verts (Martes Verdes), des associations, collectifs, personnalités et artistes étaient invité·es à défendre l’accès à l’avortement légal, sûr et gratuit à travers tout le pays. Ces derniers ont été organisés chaque semaine depuis le début des débats au Congrès.

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« Avortement légal maintenant ! » est un des slogans qui accompagnent la défense du projet de loi pour la légalisation de l’IVG en Argentine © CrossWorlds / Cécile Marchand Ménard

 

Le 4 juin dernier, des milliers de manifestants se sont mobilisés pour la troisième édition de la manifestation nationale initiée par le mouvement féministe Ni Una Menos (pas une de moins). A l’origine dédiée à la lutte contre les violences faites aux femmes, le mouvement  a étendu ses revendications et soutient aussi la légalisation de l’IVG.

Pour Marta Alanis, membre de la Campagne Nationale pour le Droit à l’Avortement Légal, sans Risque et Gratuit interviewée par Le Monde, le changement culturel enclenché par une mobilisation féministe inédite aura permis une « dépénalisation sociale de l’avortement », sur laquelle un retour en arrière sera difficile.

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Un slogan lors de la manifestation du 4 juin 2018 en Argentine : « La maternité sera désirée ou ne sera pas » © CrossWorlds / Cécile Marchand Ménard

 

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Pour beaucoup, la mobilisation est trop forte et le changement culturel trop profond pour se contenter d’un rejet de la loi le 13 juin © CrossWorlds/Cécile Marchand Ménard

 

Pour Marta Alanis, membre de la Campagne Nationale pour le Droit à l’Avortement Légal, sans Risque et Gratuit interviewée par Le Monde, le changement culturel enclenché par une mobilisation féministe inédite aura permis une « dépénalisation sociale de l’avortement », sur laquelle un retour en arrière sera difficile.

Cécile Marchand Ménard (Argentine, Buenos Aires)

VIDEO à Buenos Aires :

 

Au Panama, femmes et représentation artistique du canal (4/4)

FEMMES DU CANAL (4/4). La manière dont on parle des femmes dans l’histoire influe sur la perception et les droits actuels de nos contemporaines. Notre correspondante au Panama vous propose un voyage dans le temps : quatre épisodes pour comprendre le rôle, la condition sociale et les combats des femmes lors de la construction du fameux canal de Panama.

Le pinceau, la plume et la parole, autant d’armes pour mettre fin au machisme de la Zone du Canal

Quatre podcasts pour comprendre l'évolution de la place des femmes du canal de Panama lors de sa construction. © CrossWorlds / Judith Couvé

Quatre podcasts pour comprendre l’évolution de la place des femmes du canal de Panama lors de sa construction. © CrossWorlds / Judith Couvé

 

Dans le poème La mujer del patio (à écouter ci-dessous), Shirley Campbell dénonce les abus physiques d’un mari sur sa femme. Ces mots, récités par la poétesse costaricienne, ont été choisis par le Centre culturel espagnol et la branche de l’ONU dédiée aux Femmes à Panama pour protester contre la violence de genre. Interrogées sur l’expression de la subjectivité féminine à travers la poésie, les trois artistes présentes, Shirley Campbell, Corina Rueda et Lucy Chau ont souligné son importance comme outil de communication, et à ce titre de dénonciation et d’éveil des consciences.

Le podcast, dernier épisode :

Ou préférez-vous lire ?

Éveiller les consciences, c’est aussi ce que cherche à faire la nicaraguayenne Virginia Paguaga à travers son projet vidéopoétique, né d’un métissage entre les arts du court-métrage et de l’envolée lyrique. Peu codifiés, ces courts-métrages poétiques laissent libre court à l’imagination de jeunes femmes qui retranscrivent par images leur lyrisme. Tous ont pour point commun de questionner la place des femmes dans la société, leurs rôles, la manière dont elles sont perçues, leurs réflexions ou encore leurs relations à l’altérité. Au micro de Daniel Alarco pour la Estrella de Panamá, la directrice de Videopoética s’exprime sur l’importance de positionner les femmes en première ligne dans le domaine de l’audiovisuel, un domaine encore trop gouverné par les hommes.

L’égalité professionnelle au Panamá

Miguel Trancozo Treviño, en charge de la Communication et de la Promotion des Femmes au siège régional des Nations Unies à Panamá, nous éclaire sur la situation toujours alarmante des femmes dans la zone du Canal.

      – Qu’en est-il de la condition féminine au Panamá? 

Il est certain que les  postes professionnels du Canal de Panamá ont été historiquement réservés aux hommes. Par exemple, le poste de contrôleurs, qui représente le poste le plus haut placé et le mieux rémunéré dans la hiérarchie professionnelle du Canal de Panamá, est occupé par 90 personnes dont seulement une femme. […]

Cela a à voir avec une vision imposée dans nos sociétés latino-américaines, occidentales et hispanophones dans lequel certaines capacités ou conditions académiques ont été distribuées par genre. 

Poétesses et engagement politique

Déjà en 1906, Amelia Denis de Icaza dénonçait l’occupation américaine dans la Zone du Canal, à travers son poème “Al Cerro Ancón”. Plus récemment, la poétesse Eyra Harbar a renforcé le rôle de la poésie comme outil d’engagement politique. Sa vision se résume par la conviction que la poésie est société et que la société elle-même est un argument poétique. Dans sa poésie Confesión du recueil Acopio de piezas, Harbar conte les événements populaires qui ont conduit à la rétrocession du Canal aux mains panaméennes (à écouter ci-dessus). 

Peindre et résister

Même lorsqu’elle n’évoque pas directement les violences faites aux femmes ou leur manque de visibilité, la création artistique permet à des artistes femmes de se démarquer et de s’imposer plus facilement que dans d’autres domaines, encore très fermés au Panamá. C’est le cas d’Olga Sinclair, apparue dans le World Guiness Record après avoir réuni plus de 5000 enfants de 1 à 18 ans pour peindre un tableau de 2000m² devant les bureaux des travaux d’agrandissement du Canal de Panamá. Entre un goût pour la peinture qu’elle apprend via les tableaux de Rembrandt et celui, plus récent de la sculpture, Olga Sinclair cherche à travers les défis qu’elle s’impose et à travers ses œuvres, à casser les codes de la société panaméenne qui reste machiste selon elle.

Judith Couvé

Au Panama, les femmes au devant des mouvements sociaux anti-impérialistes (3/4)


 

Jacinda Ardern, Première ministre de la Nouvelle-Zélande et bientôt mère

Pour la Saint-Valentin, notre équipe de correspondants vous présente des couples à la frontière, qui dépassent les conventions : après les amoureux à la frontière religieuse au Liban, découvrez l’histoire d’un couple de pouvoir qui transcende les normes sociales en Nouvelle-Zélande.

« Je serai Première ministre ET maman, Clarke (…) sera homme au foyer. » Jacinda Ardern, 37 ans et cheffe du gouvernement néo-zélandais, a annoncé sa grossesse il y a près d’un mois sur les réseaux sociaux. « Je ne suis pas la première femme à faire plusieurs choses en même temps, à travailler et avoir un enfant », a-t-elle plus tard précisé à la presse.

Jacinda Ardern, lors d'un meeting à l'Université d'Auckland, en septembre 2017. © CrossWorlds / Ulysse Bellier

Jacinda Ardern, lors d’un meeting à l’Université d’Auckland, en septembre 2017. © CrossWorlds / Ulysse Bellier

 

Jacinda Ardern et son compagnon Clarke Gayford ont appris la nouvelle en octobre dernier, alors qu’avaient lieu les discussions visant à former une coalition gouvernementale. C’est son principal partenaire politique, le Vice-Premier ministre Winston Peters, qui prendra ses fonctions durant les 6 semaines suivant la naissance de l’enfant, prévue en juin.

Tricoter pour le premier bébé

Dans le premier pays du monde à avoir accordé le droit de vote aux femmes (1893), la nouvelle a été saluée presque unanimement par la classe politique. Le leader du parti écologiste, dans la majorité, exprime une fierté nationale :

« Qu’une femme puisse être Première ministre de la Nouvelle-Zélande, et choisir de bâtir une famille alors qu’elle est en fonction, dit beaucoup du type de société que nous incarnons : moderne, progressiste, inclusive et égalitaire », a déclaré James Shaw sur Facebook.

Le principal opposant politique de Jacinda Ardern et ancien Premier ministre de droite, Bill English, lui a aussi souhaité « tout le meilleur ».

De leur côté, de nombreux Néo-zélandais ont accueilli la nouvelle sur les réseaux sociaux en proposant de tricoter pour le bébé de la première ministre travailliste, sous le hastag #KnitforJacinda (#tricotez pour Jacinda).

Devenue tête de liste du parti travailliste à deux mois des élections générales, en août dernier, Jacinda Ardern s’était fait remarquer lors d’un interview au cours duquel le journaliste l’avait questionné concernant la possibilité d’une maternité pendant son mandat.

« Il est totalement inacceptable en 2017 d’estimer que les femmes doivent répondre à cette question », avait rétorqué Jacinda Ardern.

« Le choix du moment pour avoir des enfants appartient aux femmes. Cela ne doit pas déterminer le fait de décrocher ou non un emploi. »

Sa réponse l’avait propulsée sur le devant de la scène et avait fait la Une des titres, exclusivement de manière positive.

Durant la campagne électorale qui a suivi en août et septembre 2017, Jacinda Ardern avait confirmé sa position de candidate jeune et progressiste, jusqu’à la victoire, mettant fin à neuf ans d’exercice du pouvoir par le Parti National, de centre droit.

Elle avait notamment proposé de sortir du droit pénal la législation concernant l’avortement pour l’intégrer dans le droit de la santé – en Nouvelle-Zélande, l’avortement est toujours légalement une infraction, même si dans les faits il reste assez largement accessible.

À l’issue des élections législatives du 23 septembre, la droite est arrivée en tête mais sans majorité absolue, et c’est finalement les trois autres partis présents au parlement (Travaillistes, verts et le parti populiste New Zealand First) qui ont formé une coalition de changement, avec à sa tête Jacinda Ardern.

Une grossesse virale

Si elle n’est pas la première cheffe de gouvernement à mettre au monde un enfant pendant son mandat, la nouvelle a cependant eu un impact international.

Plus de 800 articles de presse ont recensé la nouvelle à travers le monde, et Mme Ardern a reçu des messages de Theresa May, son homologue britannique, ou encore du Premier ministre australien Malcolm Turnbull.

Cependant, cette célérité semble se limiter aux réactions diplomatiques – le chemin est long avant que, à travers le monde, les femmes politiques disposent d’une telle liberté. Malgré de telles avancées, aujourd’hui moins d’une vingtaine de pays sont dirigés par des femmes.

Ulysse Bellier

Mariage mixte au Liban : combattre « le sectarisme » au quotidien

 

#MenAreTrash : les Sud-Africaines s’élèvent contre les violences genrées

Depuis quelques jours, le hashtag #MenAreTrash (les hommes sont des ordures) agite les réseaux sociaux sud-africains. Notre correspondante vous explique pourquoi.

Ce hashtag, populaire au sein de la communauté féministe connectée dans le pays, a pris une ampleur massive à la suite du meurtre de Karabo Mokoena, une Sud-Africaine de 22 ans, par son petit ami. Portée disparue le 28 avril 2017, elle a été retrouvée morte brûlée, comme l’a annoncé son père sur Facebook. La médiatisation sur les réseaux sociaux de cet événement morbide a amorcé une vague de colère quant aux violences que subissent les femmes en Afrique du Sud.

Dans un pays où une femme meurt sous les coups de son conjoint toutes les huit minutes (selon le South African Medical Research Council en 2009), l’événement est loin d’être anecdotique pour les Sud-Africaines. La même semaine, une étudiante de l’Université du Western Cape a été violée sur le campus, rejoignant la longue liste de victimes d’abus sexuels (53 617 cas de viols recensés par la police en 2014-2015, bien plus en réalité car toutes les femmes ne portent pas plainte). Pour Candice Chirwa, étudiante en relations internationales à l’université du Witswaterand, la situation est effrayante :

« Les femmes ne sont en sécurité nulle part : ni à l’école, ni dans la rue, ni même chez elles. Je pense que la mort de Karabo Mokoena a permis de réaliser cela. »

Sous le hashtag #MenAreTrash, des femmes ont partagé des histoires personnelles, des photos de femmes battues et des récits glaçants sur les abus dont elles ont été les victimes. Quelques Sud-Africains l’ont aussi relayé.

« Voici des tweets à dérouler sur comment j’ai survécu à la mort. #MenAreTrash.
Photo 1, le matin d’après.
Photo 2, le matin d’avant. »

#NotInMyName

D’autres hommes ont préféré réagir en créant leur propre hashtag, #Notinmyname (pas en mon nom), reconnaissant l’oppression et la gravité du problème. Une marche est même organisée le 20 mai à Johannesburg avec pour nom « Men March Against Women Abuse » (Les hommes marchent contre les abus faits aux femmes).

Marche prévue le 20 mai pour les hommes qui s'élèvent contre les violences faites aux femmes en Afrique du Sud.

Marche prévue le 20 mai pour les hommes qui s’opposent aux violences faites aux femmes en Afrique du Sud.

 

Certaines Sud-Africaines n’approuvent pas cette démarche qui implique, qu’encore une fois, les hommes doivent secourir les femmes. Toutefois, l’initiative reste saluée : elle montre qu’il est possible d’être un homme conscient du privilège d’être né homme.

#NotAllMen

Mais beaucoup d’hommes y voient une tendance « anti-homme » et en réponse, les hashtags #NotAllMen (pas tous les hommes) et #WomenAreTrash (les femmes sont des ordures) ont fleuri, une façon de dire pour beaucoup : « Moi je ne suis pas comme ça, ne nous accusez pas tous. » 

https://twitter.com/TheExoticDj/status/862682814482968576

« Dites que #CetHommeEstUneOrdure pas que #LesHommesSontDesOrdures. Vous commencez à nous ennuyer. »

Cela a pour conséquence de révolter encore davantage de nombreuses Sud-Africaines :

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« Ca traite les femmes de #bitches et de #salopes dans tous les hits mais le hashtag #MenAreTrash vous offusque tous. »

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« Pourquoi est-ce que #MenAreTrash vous met davantage en colère que la mort de nombreuses femmes ? »

Les arguments du type #NotAllMen sont difficilement recevables pour les Sud-Africaines puisqu’elles y voient l’outil pour dénoncer « une oppression systémique et globale ». Pour Mbalenhle Moloi, étudiante en histoire : « l’idée n’est pas de dire que chaque homme, individuellement, est une ordure mais bien de dénoncer un système ».

Dans un pays où l’apartheid a été aboli en 1994, certaines femmes ont répondu à ces hommes indignés qu’elles agissent avec la même logique que lorsque les Sud-Africains se battent contre un système de suprématie blanche : il ne s’agit pas d’accuser chaque personne blanche, mais de dénoncer l’oppression systémique qui réside dans le racisme et dans ce qui est aujourd’hui nommé le « white prilevege » (le privilège blanc). De même avec #MenAreTrash : il ne s’agit pas d’accuser chaque homme, mais de dénoncer l’oppression systémique qu’est le système patriarcal.

C’est d’ailleurs ce qu’un internaute tentait d’expliquer à travers ce post relayé par la suite par des femmes sur Twitter :

« Laissez moi expliquez « Men are trash » avec l’exemple des serpents de façon à ce que tout le monde puisse comprendre (et aussi parce que nous sommes des serpents). On sait que tous que les serpents sont dangereux, même si certains ne représentent pas un danger mortel. Cependant on n’entend jamais personne dire « certains serpents sont dangereux, d’autres ne le sont pas », ils disent juste « les serpents sont dangereux » parce qu’il est difficile pour une personne lambda de dire quels serpents sont dangereux et lesquels ne le sont pas, donc on demande aux gens de faire attention aux serpents en général. Donc même si on vous présente un serpent en vous disant qu’il n’est pas dangereux du tout, vous ne serez pas forcément à l’aise avec et vous allez prendre beaucoup de précautions parce que vous savez ce dont les serpents sont capables. C’est ce que les femmes ressentent à propos des hommes, et pourtant vous êtes toujours là à vous plaindre parce qu’elles n’ont pas spécifié que vous étiez un mec bien (vous PENSEZ que vous l’êtes). »

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« Tous les hommes ne sont pas des violeurs, mais tous les hommes bénéficient ou participent au système patriarcal », explique encore Mbalenhle Moloi. « C’est souvent de façon inconsciente. Dommage qu’ils aient autant de mal à l’admettre et à lutter contre. »Finalement, ce que beaucoup espèrent aujourd’hui, c’est que la lutte s’étende au delà des réseaux sociaux.

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« Un statut facebook ne changera rien aux violences contre les femmes. Nous devons faire plus », affirme Mbalenhle Moloi. Cette dernière a déjà entamé la démarche : elle veut créer un groupe de self-defense pour les étudiantes de l’université de Wits à Johannesburg.

Coline Pélissier


>> La situation des femmes en Afrique du Sud vous intéresse ? Retrouvez nos autres articles sur le sujet :

 

En Israël, les Bédouins luttent pour leur reconnaissance

En Israël, notre correspondante a travaillé pour la campagne d’Amnesty International pour la défense des droits de la communauté bédouine. Elle illustre ce billet d’opinion d’un reportage photos réalisé au moment de sa mission sur place, au sud du pays.

Sous la tente, deux tables basses, trois matelas et quelques chaises. Sur le côté, grand format et mis en évidence, le titre de propriété du village datant de l’Empire Ottoman. Je suis à Al Araqib, village « non-reconnu » détruit plus de 100 fois par les autorités israéliennes depuis juillet 2010. Activiste et représentant du village, Aziz al-Touri témoigne :

« Le gouvernement nous laisse dans l’espoir d’un jour reconnaître nos terres, nos villages. Et nous vivons avec cet espoir : celui d’être un jour reconnus ».

Sur les routes du Néguev/Naqab, difficile d’ignorer les villages bédouins aux allures de bidonvilles. Pourtant, ces villages faits de bric et de broc n’apparaissent pas sur les cartes officielles. 11 villages seulement ont été reconnus par le gouvernement, tandis que 35 restent non-autorisés et susceptibles d’être démolis par les autorités israéliennes.

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Dromadaire. Bir-Hadaj, Israël, Novembre 2016 © CrossWorlds / Camille Lévy

 

Région désertique du sud d’Israël, le Néguev couvre 66% des terres du pays pour 10% de sa population. À la veille de la création de l’Etat d’Israël, entre 65 000 et 100 000 Bédouins vivaient sur ces terres. Après la guerre de 1948, seuls 11 000 restaient, la plupart d’entre eux ayant fui ou été expulsés vers la Transjordanie, l’Egypte ou Gaza. Aujourd’hui, du fait d’une forte croissance démographique de la communauté bédouine, le Néguev compte près de 230 000 Bédouins. Plus de la moitié vivent en milieu urbain, dans sept villes planifiées et créées par le gouvernement à partir de 1969.

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Résidente de Bir Hadaj, village bédouin reconnu, au lendemain de démolitions de maisons par les autorités israéliennes. Bir-Hadaj, Israël, Novembre 2016 © CrossWorlds / Camille Lévy

Le 18 janvier dernier, un résident du village bédouin d’Umm al-Hiran et un policier israélien mouraient dans des circonstances incertaines lors d’affrontements suscités par la mise en œuvre d’ordres de démolition du village. Au-delà de la communauté bédouine, ces morts ont provoqué l’émoi au sein de la population israélienne qui s’est largement mobilisée dans les rues de Tel Aviv pour protester contre le racisme. Ainsi, le 4 février 2017, juifs et Arabes défilaient dans les rues pour dénoncer les démolitions de maisons arabes et témoigner son soutien à la communauté bédouine du pays.

De retour sous les projecteurs, la question de la condition bédouine en Israël mérite davantage d’explications. Citoyens d’Israël, les Bédouins du Néguev constituent une minorité au sein de la minorité arabe palestinienne du pays. Ils font l’objet, selon Amnesty International et d’autres organisations, d’une politique discriminatoire claire de la part du gouvernement, en particulier en termes de droit au logement.

 

Politique discriminatoire et plans d’urbanisation forcée

Considérée par le droit international comme « groupe » ou « peuple autochtone », la communauté bédouine du Néguev devrait, en théorie, bénéficier de droits particuliers. Entre autres, l’ONU  et sa Déclaration sur les Droits des Peuples Autochtones (2007) entend garantir la pleine participation des peuples autochtones aux prises de décisions concernant « leur mode de vie, leurs terres et territoires traditionnels, leur intégrité culturelle ou tout autre aspect de leur vie. »  Pourtant, la communauté bédouine et en particulier les représentants des villages non-reconnus sont exclus des prises de décisions qui les concernent.

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Dromadaire, Bir-Hadaj, Israël, Novembre 2016. © CrossWorlds / Camille Lévy

 

Depuis la création de l’Etat d’Israël, les gouvernements successifs ont élaboré divers plans d’urbanisation forcée des populations bédouines du Néguev, faisant fi de la volonté d’une grande partie de la communauté de conserver un mode de vie traditionnel rural. Il s’agit officiellement de « moderniser » la communauté bédouine – officieusement de mieux la contrôler, selon un processus propre à tout Etat centralisé moderne.

Jusqu’en 1966, le gouvernement israélien regroupe et déplace les populations bédouines dans une zone sous administration militaire connue sous le nom de « Al-Siyaj ». En 1965, la « Loi sur la Planification et la Construction » déclare « agricoles » la plupart des terres de cette région, rendant illégale toute construction – passée ou future – entreprise par les résidents bédouins. Originellement nomade, la population bédouine s’est progressivement sédentarisée à partir du 19e siècle.  Sous l’Empire ottoman puis sous mandant mandat britannique,  la distribution tribale des terres du Néguev/Naqab est progressivement enregistrée dans des registres cadastraux qui seront ignorés par l’Etat d’Israël.

Alors que l’Etat autorisait dans les années 1970 les citoyens bédouins à revendiquer leurs droits et titres de propriété sur leurs terres ancestrales, le processus est gelé au cours des décennies suivantes. En effet, les terres occupées par les Bédouins sont désormais considérées comme terres étatiques par la justice israélienne.

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Décombres au lendemain de démolitions de maisons ordonnées par le gouvernement israélien dans le village reconnu de Bir Hadaj. En 2016, l’association Dukium comptait davantage de démolitions de maisons dans les villages reconnus que dans les villages non-reconnus. Bir-Hadaj, Israël, Novembre 2016. © CrossWorlds / Camille Lévy

En 2005, le Plan National Stratégique pour le Développement du Néguev donne le ton pour la décennie à venir : les terres occupées illégalement, selon la loi, par les Bédouins peuvent et doivent être utilisées de manière productive par l’Etat.

En 2011, et malgré les recommandations de la Commission Goldberg – nommée en 2008 par le gouvernement – de « reconnaître autant que possible chacun des villages non-reconnus », le Plan Prawer-Begin entend déplacer 30 000 citoyens bédouins de villages non-reconnus vers des villes planifiées par l’Etat. Approuvé par le gouvernement en 2011 et voté en première lecture à la Knesset en 2013, le projet de loi est abandonné suite à de nombreuses manifestations contre son implantation. Alors que des militants de droite et d’extrême droite protestent contre ce qu’ils considèrent comme un cadeau trop généreux fait à la communauté bédouine par l’Etat, une large partie de la gauche manifeste contre ce qu’elle perçoit comme un plan d’urbanisation forcée profondément discriminatoire.

Placée sous l’autorité du Ministère de l’Agriculture et du Développement Rural, la communauté bédouine est au cœur des préoccupations de l’actuel ministre Uri Ariel, issu du parti d’extrême droite Foyer Juif. Précisément, celui-ci projette de relancer sous une forme nouvelle le Plan Prawer Begin afin de déplacer la communauté bédouine en zone urbaine. Cette fois encore, aucun représentant de la communauté bédouine n’a été invité à rejoindre le comité en charge du projet de loi.

 

Les villages non-reconnus : démolitions et expulsions forcées

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Décombres au lendemain de démolitions de maisons ordonnées par le gouvernement israélien dans le village reconnu de Bir Hadaj. Bir-Hadaj, Israël, Novembre 2016. © CrossWorlds / Camille Lévy

 

Aujourd’hui, des dizaines de milliers de citoyens bédouins vivent dans des villages non-reconnus par le gouvernement. Certains sont le résultat de constructions spontanées et illégales de la part de citoyens bédouins au cours des dernières décennies. D’autres cependant précédaient l’existence-même de l’Etat d’Israël ou sont le fruit de déplacements forcés conduits au cours de la guerre de 1948. Pourtant, le gouvernement israélien refuse indistinctement de reconnaître les droits des populations bédouines sur ces terres.

L’argument avancé par l’Etat est simple : la communauté bédouine serait une communauté nomade qui n’aurait, par conséquent, aucun droit sur les terres d’Israël. Pourtant, le processus de sédentarisation des bédouins du Néguev précède largement la création de l’Etat d’Israël en 1948.

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Résidente de Bir Hadaj, village bédouin reconnu, au lendemain de démolitions de maisons par les autorités israéliennes. Bir-Hadaj, Israël, Novembre 2016. © CrossWorlds / Camille Lévy

 

Dans ces villages, l’Etat manque à son devoir et ne fournit pas les services de base tels que l’accès à l’eau, l’électricité ou la construction de routes. La plupart des villages n’ont d’ailleurs ni école, ni cabinet médical, ni système d’évacuation des eaux usées.

Reconnus ou non, les villages bédouins font régulièrement l’objet de démolitions et d’expulsions forcées. Saturées, les villes bédouines planifiées et créées par l’Etat depuis 1969 sont les plus pauvres du pays et manquent cruellement d’infrastructures.

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Un enfant dans le village de Bir-Hadaj, Israël, Novembre 2016. © CrossWorlds / Camille Lévy

L’un des membres du Conseil Régional des Villages Non-Reconnus, habitant de Wadi al-Na’am, m’expliquait :

« Nous souhaitons nous moderniser, bien sûr. Mais pas comme ça, pas si brutalement. Mais avant tout, nous devons prendre part aux décisions qui nous concernent et l’Etat doit reconnaître nos droits sur ces terres. »

Il ajoute : « Cela prend du temps. Et puis nous avons nos traditions ».

Condition féminine : la ville libératrice ?

Parmi ces traditions, la claustration des femmes – remarquablement exposée par Germaine Tillion dans Le Harem et les Cousins publié en 1966 au sujet de certaines tribus du Maghreb. La condition des femmes au sein de la communauté bédouine du Néguev est déplorable. Précisément, l’une des raisons pour lesquelles les Bédouins refusent de s’installer en ville est la promiscuité imposée par le milieu urbain. Dans ce système patriarcal, polygame et endogame, une femme appartient à son mari et ne saurait être vue par des hommes extérieurs à la famille.

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Deux des 14 enfants du chef du village. Bir-Hadaj, Israël, Novembre 2016. © CrossWorlds / Camille Lévy

 

Du fait même de cette promiscuité, la ville semble dans une certaine mesure être un élément libérateur pour ces femmes prisonnières d’un système de  mœurs extrêmement sexiste. Force est de constater que la très large majorité des organisations féministes bédouines sont le fruit du travail de femmes installées dans les villes et confrontées à un mode de vie différent de celui des villages.

Mais la tentative étatique de passage forcé vers la « modernité » par un gouvernement parfaitement extérieur au groupe et ignorant de son mode de vie constitue une violence aux yeux de cette population autochtone, entraînant résistances psychologiques et sociales dans les villages.

Pris au piège d’une forme de mission civilisatrice menée par le gouvernement, les Bédouins du Néguev vivent dans des conditions extrêmement difficiles. Les agissements du gouvernement constituent de graves violations des droits humains contre lesquelles de nombreux citoyens israéliens se battent chaque jour. Nombre d’organisations locales travaillent d’arrache-pied pour défendre la cause des Bédouins du Néguev. Parmi elles, Adalah, Dukium (the Negev Coexistence Forum for Civil Equality) et A New Dawn in the Negev fournissent un travail formidable. Observations de terrain, recueil de témoignages et rédaction de rapports, ils œuvrent aussi à la compréhension de l’autre pour la construction d’un rapport de confiance intercommunautaire à travers l’art et l’éducation.

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Enfant du village bédouin de Bir Hadaj. M’invitant à boire le thé, sa mère s’excusait de me recevoir dans de telles conditions. Quelques jours plus tôt, sa maison était démolie par les autorités israéliennes. Bir-Hadaj, Israël, Novembre 2016. © CrossWorlds / Camille Lévy

Ces photos ont été prises en novembre 2016 dans le village bédouin de Bir-Hadaj (6000 habitants) où des démolitions de maisons venaient d’avoir lieu. Pourtant reconnu par le gouvernement en 1999, le village ne dispose toujours pas d’accès à l’eau courante et à l’électricité. 

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Pour aller plus loin :

Carte interactive des villages bédouins par Dukium – Negev Coexistence Forum

Arik Rudnitzky, Dr. Thabet Abu Ras. The Bedouin Population in the Negev. The Abraham Fund Initiatives, March 2012

Amnesty International Israel – Campagne pour la défense du droit au logement de la communauté bédouine[/box]

Camille Lévy

La banalité silencieuse des violences faites aux femmes en Afrique du Sud

« Mais quand des hommes vous complimentent innocemment, vous parlez de harcèlement. Vous risquez de ne pas trouver l’homme idéal pour vous marier ! »

C’est ainsi que le Président sud-africain Jacob Zuma s’est adressé à un groupe de femmes journalistes, il y a deux semaines. Il faut dire que le Président fait pâle figure en termes de défense des droits des femmes… Polygame, accusé de viol, même si la Cour de Justice a depuis déclaré que le rapport avec la jeune femme qui l’accusait était «consenti», tout cela ne l’empêchait pas de clamer la nécessité de « faire face à ce problème et d’éradiquer la culture de la violence dans notre pays » lors du lancement des 16 jours d’activisme contre les violences faites aux femmes en novembre dernier.

Assemblée de femmes dans la province de KwaZulu-Natal. Crédits photo : Flickr/ Steve Evans

Assemblée de femmes dans la province de KwaZulu-Natal. Crédits photo : Flickr/ CC/Steve Evans

Noir tableau de statistiques

Si le comportement du Président en a outré plus d’un.e, c’est aussi parce qu’il dirige un pays dans lequel le taux de violences faites aux femmes atteint des niveaux records. Les agressions sexuelles sont monnaie courante : 53 617 cas de viols ont ainsi été recensés par la police en 2014-2015, sachant que seule une faible proportion des femmes porte plainte. Si l’on peine à évaluer précisément le nombre réel de viols à l’échelle du pays, dans la province de Johannesburg et de Prétoria, la dernière étude en date a estimé que seulement 4% des viols faisaient l’objet d’un dépôt de plainte.

Toutes les huit heures, une femme meurt sous les coups de son (ex-)conjoint en Afrique du Sud.

En 2009, c’est une femme qui meurt sous les coups de son conjoint ou ex-conjoint toutes les 8 heures, selon le South African Medical Research Council. Des cas emblématiques ont fait la une des journaux en Afrique du Sud mais aussi dans le monde, comme l’assassinat de Reeva Steekamps, la compagne d’Oscar Pistorius, abattue de trois balles tirées à travers la porte des toilettes de leur maison. Ce dernier, condamné pour meurtre, attend la sentence qui devrait être prononcée en avril. Ce cas hyper médiatisé, ou encore celui d’un animateur radio sud-africain récemment condamné à 20 ans de prison pour le meurtre de sa compagne, a attiré l’attention du public sur la question.

Des violences banalisées

Pourtant, malgré les efforts fournis par les associations pour sensibiliser à la lutte contre les violences faites aux femmes, ces violations de leurs droits et de leur dignité semblent être d’une effrayante banalité dans la société sud-africaine. Ainsi, outre les déclarations de Zuma qui prouvent à quel point ces atteintes sont déconsidérées en Afrique du Sud, une étude du Institute for Security Studies menée localement dans la province de Cape Town sur un échantillon de 1378 hommes indique que 42,3% d’entre eux admettent avoir déjà fait preuve de violence à l’égard d’une partenaire au cours des 10 dernières années.

Sous silence

Et le calvaire des victimes continue malheureusement après les agressions. L’association Rape Crisis Cape Town Trust rappelle ainsi qu’il n’est pas évident pour les femmes de parler des violences qu’elles subissent « par peur des représailles de leur agresseur« , « à cause de la stigmatisation dont les victimes font l’objet« , et « de la proximité voire du lien familial qui existe souvent entre la victime et l’agresseur« .

Les services d’aide aux victimes restent aussi encore difficiles d’accès pour les femmes sud-africaines. Le gouvernement dispose d’un numéro d’aide et beaucoup d’associations proposent des services similaires ou des permanences où les femmes peuvent s’informer et chercher de l’assistance. Mais nombre d’entre elles, et en particulier les plus pauvres – qui sont aussi les premières victimes – ne le savent pas.

Vers une meilleure prise en charge ?

L’Afrique du Sud dispose pourtant d’un riche réseau d’associations féministes œuvrant pour les droits des femmes, ainsi que d’ambassadrices de renom telles que Phumzile Mlambo Ngcuka, sous-secrétaire générale de l’ONU au Droit des Femmes et Directrice Exécutive d’ONU Femmes. Le prochain objectif fixé par cette dernière est de provoquer une prise de conscience chez les hommes afin qu’eux aussi se mobilisent pour l’égalité entre les hommes et les femmes.

Esther Meunier