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Grossesses adolescentes en Afrique du Sud (SECOND VOLET) : la recette des inégalités ?

En Afrique du Sud, de très nombreuses jeunes filles deviennent mère avant d’atteindre la majorité. Ces mères adolescentes font face à de nombreux défis et souvent cela peut les entraîner dans un cercle vicieux de la précarité. Pour comprendre les racines de ce phénomène et ses conséquences, notre correspondante a rencontré deux d’entre elles à Johannesburg. Retrouvez leurs portraits dans une enquête en deux temps dont la première partie est à découvrir ici.

Pour deux tiers des adolescentes et jeunes filles qui tombent enceinte en Afrique du Sud, la conséquence est l’arrêt des études. Le poids de ce phénomène joue donc un rôle important dans les inégalités en termes d’éducation, mais aussi de qualité de vie.

Des études interrompues… pas toujours pour les mêmes raisons.

Sister Geya (responsable des jeunes filles enceintes au centre médical de l’Université de Johannesbourg, cf. premier volet) explique que « ce n’est pas le fait d’avoir un enfant qui les empêche de continuer leurs études, ce sont les charges financières qui en découlent ».

A Soweto, une grande partie des enfants que cette crèche accueille ont une adolescente pour mère. Crédits photo : CrossWorlds/ Esther Meunier

A Soweto, une grande partie des enfants que cette crèche accueille ont une adolescente pour mère. Crédits photo : CrossWorlds/ Esther Meunier

 

Paulina (26 ans, deux filles de 9 et 6 ans, cf. premier volet) a ainsi dû interrompre les siennes à 17 ans, lorsqu’elle a accouché de Naledi, sa première fille. Mais ce n’était pas pour pouvoir s’occuper de l’enfant : « j’ai dû travailler pour subvenir à nos besoins » témoigne-t-elle. Son bébé, c’est donc sa sœur qui s’en est occupée malgré le fait qu’elle était plus jeune d’un an. « Elle avait déjà décroché scolairement, alors elle m’a aidé. » De sa mère, Paulina ne recevra pas davantage que le soutien minimum pour les équipements de base.

Et c’est ici que les contrastes sociétaux se confirment… Cari (22 ans, d’origine Afrikaner et maman comblée d’une petite fille de trois ans, cf. premier volet) a aussi dû interrompre ses études une année, mais de son côté a reçu énormément de soutien de la part de tout son entourage. « Je n’ai pas eu besoin de mettre Zani [sa fille] à la crèche, je m’en suis occupée avec l’aide de ma mère ».

Le père de l’enfant est aussi son mari depuis deux ans, et « c’est le meilleur papa du monde » selon ses mots. Quant à celui des enfants de Paulina, s’il est présent dans son entourage, « il n’a jamais apporté aucun soutien moral ou financier. »

 

Obtenir un diplôme, parfois un véritable parcours du combattant

Cari a donc pu reprendre ses études rapidement après un an d’interruption dans l’objectif de devenir professeure. Elle est aujourd’hui en passe d’obtenir son diplôme pour enseigner. Ses parents l’ont largement aidé financièrement, de même que son mari, qui a commencé à travailler peu après la grossesse.

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Cari, 22 ans et sa fille, Zani, 3 ans. Crédits photo : envoyée par Cari

 

C’est pourtant loin d’être une tendance générale, comme le déplore Sister Geya : « le cercle vicieux des inégalités se perpétue car les jeunes filles de milieux modestes peuvent rarement financer la poursuite de leurs études ».

Paulina a, elle, décidé de se battre pour reprendre les siennes. « J’ai passé deux ans à avoir un job que je détestais, j’en ai eu marre et je voulais quelque chose de mieux pour moi et mes filles ». Pourtant, encore aujourd’hui, c’est loin d’être facile à gérer. Afin de financer ses deux premières années, elle a dû s’endetter. « La banque me le rappelle tous les jours. Aujourd’hui je suis dans une impasse, c’est pour ça que je fais des demandes de bourses car, sans elles, je ne pourrai pas poursuivre mon master. »

En parallèle, elle cherche donc un travail. Elle aurait pu avoir une opportunité sur le campus, mais là encore c’est sa position de mère qui l’en empêche : « On m’a proposé de m’occuper des étudiants en échange, mais il faut habiter sur le campus et je ne peux pas laisser mes filles, en particulier Naledi qui a des difficultés scolaires. »

« Ça craint d’être maman » constate-t-elle avant de sortir de la bibliothèque. Un discours qui contraste avec celui de Cari, qui « ne peut pas imaginer [sa] vie sans [sa] fille », et qui révèle à quel point dans ce domaine aussi, les inégalités sont toujours exacerbées, 22 ans après l’élection de Nelson Mandela.

 

Cet article est le deuxième volet de notre enquête sur les grossesses adolescentes en Afrique du Sud. Retrouvez la première partie ici.

 

Esther Meunier.

La 4e plus grande ville de Jordanie est un camp de réfugiés

Il est 11h30. C’est la sortie des classes et les élèves, le cartable au dos, se ruent vers l’aire de jeu. Comme n’importe quel petit écolier du monde. Sauf que ce cartable, qui s’agite sur leurs petites épaules alors qu’ils se disputent les balançoires et le tourniquet, est le même pour tous : bleu ciel, estampillé du logo des Nations Unies. Il est 11h30, et c’est la sortie des classes pour les quelques 18 000 élèves scolarisés dans les neuf écoles construites au sein du camp de réfugiés de Za’atari.

L'aire de jeu d'une école, dans le camp de Zaatari. Crédits photo : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

L’aire de jeu d’une école, dans le camp de Zaatari. Crédits photo : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

Un camp devenu la 4e plus grande ville de Jordanie

Des centaines et des centaines d’habitations en préfabriqués qui s’étendent à perte de vue. Des milliers de personnes qui s’animent dans les rues, les petits-commerces, les supermarchés, les restaurants. Bienvenue à Za’atari, premier camp de réfugiés du Moyen-Orient, et deuxième plus peuplé au monde après le camp de Dadaad, au Kenya. Ici, à quelques quatre-vingt kilomètres de la capitale jordanienne, et à moins de vingt kilomètres de la frontière syrienne, une véritable société improvisée, a vu le jour. Avec ses 82 000 habitants, soit l’équivalent d’une ville française comme Versailles, Za’atari est devenue aujourd’hui la quatrième plus grande ville de Jordanie en terme de population.

Za'atari. Un camp devenu ville. Crédits photo : CrossWorkds/Maÿlis de Bantel

Za’atari. Un camp devenu ville. Crédits photo : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

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Za’atari. Un camp devenu ville. Crédits photo : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

 

Karim (les prénoms de certains des interviewés ont été modifiés à leur demande), coordinateur de projet auprès de l’UNOPS (United Nation Office to Protect Services), a vu se développer le camp à une vitesse hallucinante depuis trois ans. Créé dans l’urgence en août 2012, Za’atari, qui a pris le nom du village voisin, accueillait alors quelques centaines de réfugiés. Puis les autorités et les réfugiés eux-mêmes se sont très vite rendus compte que le retour en Syrie n’était pas envisageable dans un futur proche. Le camp temporaire est alors devenu ville : les préfabriqués ont remplacé les tentes, désormais utilisées comme espaces de vie supplémentaires. L’électricité, des réservoirs d’eau, un éclairage public, ont été installés. Trois mosquées et une église ont été rapidement construites.

« C’est une vraie ville, tu vois. La seule différence, ce sont les abris », décrit Karim.

Des réservoirs d'eau. Crédits photos : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

Des réservoirs d’eau. Crédits photos : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

La 5th Avenue et les Champs Elysées

Une véritable société a pris racine dans le désert, organisée en douze quartiers séparés par des artères plus ou moins importantes. Les deux principales : la 5th Avenue et les Champs Elysées. Ces deux rues, baptisées ainsi par leurs habitants pour leur fonction commerciale, s’étendent sur une centaine de mètres. Le long de leurs trottoirs, se succèdent d’innombrables échoppes, restaurants de rue, stands de shawarma, marchands de glace, salons de coiffure, boutiques de robes de mariée… Un bureau de change a ouvert l’an passé. « Tout ce que tu cherches, tu le trouves sur les Champs Elysées. C’est le paradis du souk, » me confie Karim en riant.

Les Champs Elysées. Crédits photos : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

Les « Champs Elysées » du camp de réfugiés de Za’atari en Jordanie. Crédits photos : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

 

Le camp a donc développé sa propre économie. Impossible de savoir combien de magasins compte le camp exactement, tellement il s’en ouvre et ferme tous les jours, mais ce qui est certain c’est que le commerce tourne. Ici, il se fait majoritairement en livres syriennes, mais les marchandises sont achetées à des Jordaniens, à l’extérieur du camp. La plupart proviennent de la ville de Mafraq selon Karim, mais il est impossible d’identifier tous les fournisseurs, les gardes peinant à contrôler l’entrée et la sortie des marchandises. Une autre partie des vivres est fournie par le Programme alimentaire mondial et le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR), puis est monnayée ensuite par les réfugiés qui bénéficient d’une large autonomie.

L’éducation des enfants : « le seul espoir » 

Depuis sa création, neuf écoles ont été construites dans l’enceinte du camp, et accueillent des élèves de la maternelle à la terminale. Si elles sont gérées par l’UNICEF, elles dépendent, comme toutes les écoles publiques du pays, du Ministère jordanien de l’Education. Des cours de mathématiques, de géographie, d’arabe, mais également des ateliers de danse et de théâtre, sont dispensés chaque jour par des enseignants jordaniens, assistés par des réfugiés syriens. L’objectif est d’assurer un avenir à tous ces enfants qui représentent 50% de la population du camp. « Seule l’éducation peut les sauver, leur apporter l’espoir d’avoir une vie meilleure », me confie Sufian, agent de l’UNOPS qui a aidé à la construction d’une école au sein du camp. Personne ne sait quand ils pourront rentrer chez eux mais « c’est une priorité, ils sont l’avenir de la Syrie. » Un autre projet est également en cours, pour financer les examens de fin de terminale (l’équivalent du baccalauréat) de tous les lycéens, et leur permettre d’aller à l’université.

L’ONG américaine Mercy Corps supervise un nouveau projet pour rendre les écoles plus accueillantes et plus chaleureuses pour ces milliers d’enfants qui ont été arrachés à leurs foyers : peindre tous leurs murs dans des couleurs vives. « L’objectif est que le camp devienne un véritable lieu de vie pour les enfants, et qu’ils s’y sentent en sécurité », m’explique Karim.

Une école dans le camp de Za'atari. Crédits photo : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

Une école dans le camp de Za’atari. Crédits photo : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

 

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Un volontaire qui peint la « caravane » d’une école dans le camp de Za’atari. Crédits photo : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

 

Malgré tout, les familles les plus vulnérables préfèrent trouver un travail illégal à leurs enfants, plutôt que de les scolariser. Ainsi, selon une des dernières enquêtes du HCR, près d’un enfant sur trois dans le camp n’est toujours pas scolarisé.

Une protection fragile en raison de la surpopulation

Les quelques 40 organisations qui interviennent à l’intérieur du camp sont inquiètes. De nombreux réfugiés continuent d’arriver chaque jour à la frontière, où ils doivent attendre l’autorisation d’entrer en Jordanie. L’attente varie d’un jour à un mois. Parfois même plus… Le HCR a annoncé le 8 décembre que le nombre de réfugiés à la frontière était passé de 4 000 à 12 000 depuis le début du mois de novembre, à la suite de l’intensification du conflit en Syrie. Mais le camp de Za’atari n’a plus les moyens, ni la place d’accueillir beaucoup de personnes.

Un panneau remerciant les donateurs internationaux. Crédits photo : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

Un panneau remerciant les donateurs internationaux. Crédits photo : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

 

Pour alléger la pression sur le camp de Za ‘atari, un deuxième camp a ouvert en avril 2014. Perdu au milieu du désert, à plus d’une centaine de kilomètres d’Amman, le camp d’Azrac a une capacité d’accueil de 130 000 personnes, ce qui en fait le plus grand potentiel camp de réfugiés au monde. « Potentiel » car pour le moment seulement 8 000 personnes environ habitent dans le camp.

Les milliers de baraques grises et blanches, construites en cuivre et en zinc pour résister aux températures extrêmes du désert (il peut faire presque 0°C en hiver), sont donc pour la plupart encore vides. Le camp, immense (une surface de près de 15km² entourée de clôtures grillagées), donne l’effet d’être abandonné. Pourtant de nombreuses structures ont déjà été mises en place pour accueillir les milliers de Syriens qui se pressent déjà à la frontière : l’électricité, des toilettes, un hôpital, des aires de jeux, une école qui accueille déjà 1 800 élèves. « Une deuxième est prête à côté, elle attend les nouveaux réfugiés pour ouvrir », me précise Abou Omar, qui s’occupe de la gestion des deux établissements.

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Un panneau à l’approche du camp d’Azraq. Crédits photo : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

 

Le camp d'Azrac. Crédits photo : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

Le camp d’Azrac. Crédits photo : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

 

Quel avenir pour les milliers de réfugiés syriens ? 

Les nouveaux réfugiés qui arrivent dans les camps ne viennent pas tous directement de Syrie. Certains, lassés du statut de réfugiés, ont essayé de travailler dans les villes jordaniennes. Mais, découragés par la difficulté à trouver du travail, le coût et les mauvaises conditions de vie, ils sont très nombreux à revenir habiter dans les camps. D’après une récente enquête du HCR, 86% des réfugiés en milieu urbain vivent en-dessous du seuil de pauvreté jordanien qui est de 68 JD (soit environ 90 euros) par habitant et par mois. Ainsi, durant la première moitié de l’année 2015, 3 658 personnes sont retournées à Azraq après une expérience malheureuse dans les villes du pays, contre seulement 738 durant la seconde moitié de l’année 2014.

D’autres réfugiés syriens prennent la décision de rentrer chez eux. Selon Mohamed, qui travaille dans le camp de Za’atari depuis son ouverture, ils étaient quelques dizaines à peine en début d’année, mais ils sont désormais plus d’une centaine par jours.

 « Il y a deux raisons principales expliquant ces départs : ils décident de partir soit parce que les conditions sont trop difficiles pour eux ici, soit parce que leur ville d’origine a été libérée par l’Armée syrienne libre ».

Ces personnes qui décident de retourner en Syrie connaissent les risques qu’ils encourent dans leur pays en proie à la guerre civile. Mais selon Mohamed, ils préfèrent prendre ces risques que de rester réfugiés en Jordanie, sans perspective d’avenir aucune. Car si des écoles ont été construites pour accueillir les enfants, les adultes, eux, sont livrés à eux-mêmes. Tous ne réussissent pas à trouver du travail, et les aides attribuées par les ONG ne suffisent plus avec la pression du nombre de réfugiés qui ne cesse d’augmenter – le pays accueille déjà plus de 600 000 Syriens en cette fin d’année 2015.

 

Maÿlis de Bantel