Archives du mot-clé élections législatives

L’équation politique indienne, un problème de toilettes publiques

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014 ).

Si je vous dis toilettes publiques + temples de Ganesh ? Rien ?
Bon ok, et si je rajoute « élections législatives 2014 », cela ne vous dit toujours rien ?

Pas de soucis, pour nous aussi ça a été compliqué. Mais pourtant cette relation est une application rigoureusement scientifique des mathématiques sociales indiennes ; l’équation dans sa forme non réduite est digne des opérations politiques typiques des campagnes électorales françaises.

Narendra Modi, futur visage de l'Inde? Crédits photo -

Narendra Modi, futur visage de l’Inde? Crédits photo –

« ON SAIT QUE »

Les élections approchent et le Parti du Congrès, qui se passe le pouvoir de père en fille, de femme en fils, de fils en femme, et pour finir de femme en fils depuis Nehru, est aux abois. Le premier ministre, M. Singh, se fait vieux, et le brillant économiste qu’il fut s’est transformé en une « poupée rigide et inexpressive », bref le portrait d’un Brejnev Indien selon M. Bathija, un habitant de Pune.

De plus, puisque le Parti du Congrès n’a pas tenu la promesse qu’il fait depuis 66 ans de réduire la corruption, les citoyens ont (finalement) perdu leurs confiance et patience.

Enfin, la troisième donnée de base est le BJP (Bharatiya Janata Party), le parti nationaliste qui ne cesse d’engranger les voix des déçus du Congrès et semble être apte à prendre le pouvoir au niveau de l’Etat central. Ce BJP domine déjà plusieurs Etats comme le Gujarat dont le gouverneur n’est autre que le candidat du parti au poste de premier ministre (le seul à avoir compléter l’électrification totale de son Etat). Il est également l’artisan du changement de nom de Bombay en Mumbai, de « Victoria Station » en « Shatrapati Shivaji terminus » et interdit à présent aux boîtes de nuit de l’Etat d’ouvrir leurs portes au delà de 1.25 am.

« OR » 

Maintenant que vous en savez plus sur la politique indienne, il suffit de rajouter un problème récurrent d’urbanisme pour comprendre : la question des toilettes publiques ! Oui, l’absence de toilettes publiques en Inde est un problème, pas besoin d’aller jusqu’au cœur du bidonville pour s’en rendre compte. Il n’y a pas ou alors vraiment très peu de toilettes publiques, les conséquences se passent de description, même si elles ne sont pas aussi dramatiques qu’on nous le fait parfois croire.

Je terminerai l’énoncé des hypothèses par une névrose collective indienne, celle de la construction à tout va de temples. Le temple du coin de la rue, le temple du fin fond de la forêt, le temple sur l’autoroute. Cette frénésie est encouragée aussi bien dans les grandes villes que dans les villages, et elle démontre la ferveur des Hindous quand on sait que ces temples sont financés par les collectivités locales, par les dons et les taxes … Au même titre que les toilettes publiques.

« DONC »

On récapitule,  élections législatives = BJP vs Congress Party.
Problème urbain + névrose collective = déficit de toilettes publiques + abus de temples.

Maintenant la clé de lecture ; la semaine dernière, le BJP a décrété que s’ils remportaient les élections, l’accent serait mis sur la construction de toilettes publiques au détriment des temples et ce au niveau national. Coup de comm’ apparemment efficace pour s’assurer le vote des modérés :

élections législatives + déficit de toilettes + abus de temples = polémique politico religieuse et sanitaire.

Ce pavé dans la marre fait trembler les soubassements d’une société indienne divisée et qui peine à s’en remettre, à l’image de Meera cette étudiante de l’ Université de Pune qui s’insurge : « Ce sont tous des incapables, ils n’ont qu’à construire des toilettes autour des temples« . Qu’on choisisse d’en rire ou non, cette anecdote de campagne a remis sur le devant de la scène la tension permanente existante dans ce pays entre la sphère religieuse et la sphère politique. Une tension que la puissance grandissante du BJP ne fait que renforcer, puisque la pierre d’achoppement du nationalisme Indien pour laquelle il fait campagne ne peut être autre que l’Hindouisme, ce qui exclurait d’emblée 220 millions de musulmans Indiens et non Hindous. « CQFD »

 

Paul-Henry.