Archives du mot-clé éléctions

Présidentielle française : pour qui voteraient les Irlandais, s’ils le pouvaient ?

Prendre le pouls d’un pays pour connaitre son avis. Notre correspondante s’est plongée dans les journaux irlandais et a confronté leurs analyses du deuxième tour de l’élection présidentielle française à l’avis d’Irlandais aux professions variées. Nous déclinons leur identité comme eux l’ont souhaité (nom complet ou incomplet, photographié ou non.)

St Denis Street, la rue principale de Tralee dans le sud de l'Irlande. © CrossWorlds / Olga Lévesque

St Denis Street, la rue principale de Tralee dans le sud de l’Irlande. © CrossWorlds / Olga Lévesque

 

Vu des médias

A en croire le Irish Times, le deuxième quotidien le plus lu d’Irlande, Emmanuel Macron, candidat au second tour de l’élection présidentielle française de 2017, a déjà gagné la présidentielle qui l’oppose à Marine Le Pen. Au lendemain du premier tour, le journal titrait “Macron will be President but France will never be the same again” (“Macron sera Président mais la France ne sera plus jamais la même”). Le 4 mai, juste après le dernier débat entre les deux candidats, le journal se projetait déjà dans les futurs combats du pays en qualifiant de “troisième tour” les législatives de juin (“In France’s ‘third round’, things could get very interesting”,pendant le “troisième tour” français, les choses pourraient devenir très interessantes), omettant alors complètement le deuxième tour.

L’Irish Independent, journal le plus lu en République d’Irlande, est plus réservé sur les prognostics. Le 3 mai, le quotidien affichait plus neutrement : “Stark French choice : fiery Le Pen or novice Macron?” (“Le difficile choix français : l’impétueuse Le Pen ou le débutant Macron ?”).

Qu’en disent les Irlandais ?

À Tralee, capitale du comté Kerry au sud-ouest de l’île, nous sommes allés à leur rencontre pour leur demander leur avis sur cette élection : s’y intéressent-ils ? Que pensent-ils d’Emmanuel Macron et de Marine Le Pen ? S’ils le pouvaient, pour qui voteraient-ils ? Nous leur avons présenté des photos de Marine Le Pen et d’Emmanuel Macron afin de les aider à les identifier. 

Ceux qui voteraient Emmanuel Macron

Cathal Foley, assistant parlementaire du parti nationaliste irlandais Sinn Féin. © CrossWorlds / Olga Lévesque

Cathal Foley, assistant parlementaire du parti nationaliste irlandais Sinn Féin. © CrossWorlds / Olga Lévesque

Cathal Foley, assistant parlementaire du parti nationaliste irlandais Sinn Féin

« Nous sommes un parti pour l’unité de l’Irlande, notre but principal est d’accéder à la réunification des deux Irlandes, mais c’est sur le long terme.
Sur le court terme, nous travaillons à l’intégration des groupes défavorisés dans notre société, comme les gens pauvres, les ouvriers, les minorités.

Dans ce sens-là, je pense que nous sommes à l’opposé de Marine Le Pen : je la trouve raciste.

Ses politiques sont anti-immigrants et anti-réfugiés. Je pense que Marine Le Pen serait une mauvaise chose pour la France, elle est dépassée : elle pense encore comme dans les années 30.

Macron est pour les marchés économiques libres, je ne suis pas toujours d’accord avec ça. Mais il est libéral en ce qui concerne les immigrés et les réfugiés. Si je pouvais voter, je voterais pour lui.

Marine Le Pen tenterait de faire sortir la France de l’Union Européenne : ce serait un désastre pour la France. Il n’y a qu’à regarder la Grande-Bretagne. Ils s’isolent et sont complètement seuls.

Je suis un républicain, la République vient de France. Nous, les Irlandais, nous admirons la tradition “Liberté, Egalité, Fraternité » et je ne crois pas que Marine Le Pen ait aucune de ces qualités. »

IMG_1547

Ciara, pharmacienne. © CrossWorlds / Olga Lévesque

Ciara est pharmacienne.

« J’ai regardé une partie du débat hier soir et Marine Le Pen est vraiment impressionnante. Je me considère comme étant féministe donc en soi, je serai ravie qu’une femme devienne présidente. Mais en tenant compte de ses vues extrêmes et de qui est son père, je ne voterais pas pour elle. Macron à l’air assez jeune. Je ne sais pas si c’est positif ou négatif.

L’élection française m’intéresse dans le sens où le mouvement “anti-système” grandit et que ça m’inquiète.

Surtout après l’élection de Trump. »

Juana Lopez, d’origine colombienne, vit depuis de nombreuses années en Irlande

Juana Lopez, colombienne expatriée en Irlande. © CrossWorlds / Olga Lévesque

Juana Lopez, colombienne, vit depuis plusieurs années en Irlande.

« Macron est seulement chanceux qu’il y ait eu le scandale des emplois fictifs de la femme de Fillon chez les Républicains. Il a juste eu de la chance. Pour moi, il est trop jeune. Ça n’a rien avoir avec son âge, c’est plutôt un manque d’expérience.

Marine Le Pen n’a pas de programme pour la France. Elle a un programme pour les étrangers, mais sinon rien.

Je suis assez inquiète par rapport à ça. Si je pouvais voter, je voterais Macron, mais sans vraiment être convaincue. »

Ceux qui comprennent Marine Le Pen

Notre correspondante a rencontré un Irlandais d’une cinquantaine d’années sur la place principale de Tralee. Il a accepté avec plaisir de répondre aux questions mais a insisté pour rester anonyme et ne pas être photographié.

« J’ai bien suivi les présidentielles françaises. Marine Le Pen d’extrême-droite face à Macron avec son nouveau mouvement.

Je peux comprendre le point de vue de Marine Le Pen sur l’immigration.

Quand on émigre aux Etats-Unis ou en Australie, on nous demande de remplir des papiers, pour prouver en quoi on serait utile à la société. Pourquoi n’en serait-il pas de même en Europe? J’espère que Le Pen ne sera pas présidente mais tout ça devrait être un signal d’alarme pour la France. C’est vraiment un beau pays et tout ce qu’il s’est passé, les attentats notamment, m’attriste beaucoup. »

Et la non-adhésion à Emmanuel Macron

Fergal Dooley, barman. © CrossWorlds / Olga Lévesque

Fergal Dooley, barman. © CrossWorlds / Olga Lévesque

 

Fergal Dooley est barman.

« Marine Le Pen est une p***** de cinglée ! Elle ne passera pas. Mais Macron est élitiste et trop instruit. »

Ceux qui font dans l’originalité

Tom Lowry, Sarah Steffens, Marian Ryan, travaillent pour une ONG. Ils ont répondu ensemble à nos questions.

Tom Lowry, Sarah Steffens, Marian Ryan, travaillent pour une ONG. Ils ont répondu ensemble à nos questions. © Crossworlds / Olga Levesque

 

« Les candidats sont Marine Le Pen et Emmanuel Macron, c’est ça? On la connaît plus elle parce qu’on a regardé un reportage sur l’Europe récemment qui décrivait son programme anti-européen. Elle est vraiment extrême et contre l’Union Européenne  : c’est pour nous la raison principale de s’opposer à elle. Macron à l’air plutôt sympathique. Si on cache ses yeux [sur la photo], il a l’air vraiment canon. »

Jack Walsh, Irlandais © CrossWorlds / Olga Lévesque

Jack Walsh, Irlandais © CrossWorlds / Olga Lévesque

Jack Walsh, « sans métier défini » selon lui, écrit des textes quand on l’aborde.

« Je ne connais pas grand chose à la politique, mais lui je l’ai déjà vu quelque part [en pointant la photo d’Emmanuel Macron]. Il a l’air jeune. Il a 39 ans ? Mais c’est l’année du serpent en astrologie chinoise, ça ! Ce sont souvent des gens qui aiment bien s’habiller et qui risquent de ne pas être toujours justes avec tout le monde.

Je ne sais pas si c’est de mauvais augure, mais il est né sous le signe du serpent.

Elle[en pointant la photo de Marine Le Pen] a l’air d’aimer la bonne nourriture en tout cas, et elle pourrait être pro-américaine.

Ça ne serait pas Angela Merkel ?

Mais ça ne me fait pas peur, les politiciens, y compris Trump, sont tous des marionnettes. »

IMG_1548

Georges, retraité. © CrossWorlds / Olga Lévesque

Georges est retraité.

« Ah mais oui, les candidats sont MarTine Le Pen et le monsieur dont le nom commence par un M ! Elle est plutôt jolie, MarTine, mais je ne voterais pas pour elle parce qu’elle est assez extrême. Après ce que je sais de la politique, c’est ce que les médias me disent. Les médias n’aimaient pas Trump, ils aimaient Clinton. On sait tous qui est le Président des Etats-Unis… Je crois que dans notre ville, les gens ne s’intéressent pas trop à la politique internationale – mais j’espère qu’au final tout ira pour le mieux. »

Propos recueillis par Olga Lévesque

Des mouvements étudiants à la mairie, découvrez celui qui promet un « Valparaíso aux citoyens »

Il y a moins d’un mois, les urnes défiaient encore une fois les sondages en France lors de l’élection du candidat aux primaires de la droite et du centre, à travers le choix du candidat conservateur, François Fillon. Récemment, au Chili, la surprise a également été de mise mais de l’autre côté de l’échiquier politique. Retour sur l’élection du maire de Valparaiso que personne n’avait vue venir.

Mercredi 7 décembre sur le coup de 16h, une foule se forme sur le perron de la mairie. Jeunes parés de sac à dos et drapeaux à la main, la ferveur politique au coin de l’œil, familles, personnes plus âgées, ils n’attendent qu’une seule chose : la cérémonie d’investiture du nouveau maire de leur port chéri, Jorge Sharp.

Jorge Sharp. Discours à l’intérieur de la mairie après la cérémonie de passation. Crédits photo : CrossWorlds / Cyndi Portella

 

L’aventure commence le 23 octobre lors du résultat des élections municipales de Valparaíso. Tout le pays découvre avec une immense surprise la victoire du jeune avocat Jorge Sharp, candidat indépendant et affilié au mouvement politique de la Izquierda Autónoma (Gauche Autonome). Il remporte l’élection avec 53,8% des voix laissant le goût amer d’une sévère défaite aux candidats des deux partis politiques traditionnels : Leopoldo Méndez Alcayaga représentant de la Nueva mayoria, coalition du centre et de la gauche menée par l’actuelle présidente Michelle Bachelet, et Jorge Castro Muñoz candidat de l’Union Demócrata Independiente (UDI) représentant de la droite conservatrice et successeur du maire sortant.

Derrière l’homme, la victoire des mouvements sociaux

Jorge Sharp est  populaire, c’est un fait : un simple coup d’œil à la marée humaine présente lors de son investiture officielle suffit pour s’en convaincre. Les deux étages du bâtiment municipal frémissent sous les slogans scandés avec ferveur: « C’est possible » et « Sharp, ami, le peuple est avec toi ». L’émotion est palpable, les sourires se dessinent, les poings se lèvent. Des drapeaux de la Izquierda Autónoma et d’autres mouvements amis s’agitent comme des cerfs-volants survoltés. On écoute avec attention et fierté le discours du nouveau maire. Le message est clair, il ne s’agit pas d’une victoire personnelle : « Le succès électoral historique du 23 octobre n’est pas celui de la personne qui lit ces lignes devant vous, il est celui de toutes les volontés qui ont lutté durant des années pour une ville et un pays plus justes et qui aujourd’hui sont les acteurs principaux de ce projet », scande Jorge Sharp.
Ce triomphe politique ne se résume pas à un individu, ni à une municipalité ; il incarne un sentiment bien plus large d’espoir pour tout le pays et ses organisations sociales. En effet, le groupement politique de la Izquierda Autónoma, dont Jorge Sharp est membre fondateur, naît directement des mouvements sociaux étudiants chiliens.

 

image02

Un enfant, vêtu en clown, regarde avec admiration les militants du second étage dans la mairie. Crédits photo : CrossWorlds / Cyndi Portella

 

Depuis 2011, apogée des manifestations pour une réforme du système éducatif, les fédérations étudiantes ne cessent de revendiquer le droit à une éducation publique gratuite et égalitaire et s’élèvent contre la marchandisation de celle-ci. Très vite, la mobilisation prend de l’ampleur et d’autres corps sociaux s’unissent à cette lutte afin de dénoncer un système néolibéral hérité de la dictature où l’éducation, les retraites, les ressources naturelles sont privatisées.

L’ignorance des gouvernements, et les réponses peu satisfaisantes données aux revendications qui animent cette lutte sociale, ont permis l’émergence de nouvelles forces politiques de gauche qui s’émancipent des partis politiques traditionnels. Ce contexte singulier laisse à penser que l’élection de Jorge Sharp initie une « révolution silencieuse », d’après les termes d’un récent article du journal britannique The Guardian.
Le nouveau maire semble avoir pleinement conscience de l’influence que pourrait avoir son mandat à l’échelle nationale et termine son discours sur ces mots : « Notre message et témoignage se transmettront, sans aucun doute, à tout le pays. Car nous savons que tout le long du territoire national existent également des centaines de personnes qui comme nous rêvent d’une patrie plus digne et plus juste ».

Vers une démocratie participative : l’idée de la “Mairie Citoyenne”

image01

Superposition photographique: un danseur de cueca lors du concert de clôture de la cérémonie et le sac à dos décoré d’un militant. Crédits photo : CrossWorlds / Cyndi Portella

 

La campagne de Jorge Sharp s’est construite autour de l’idée d’une « Mairie Citoyenne » qui donne directement le pouvoir aux habitants de Valparaíso sur les décisions et initiatives politiques à prendre pour améliorer leur quotidien. Dès lors, il parcourt la ville et organise des rencontres ouvertes aux citoyens afin d’élaborer un programme participatif où les idées sont débattues et les conclusions qui en émanent sont ajoutées au programme politique municipal. Il est également possible d’envoyer des propositions sur la page internet de Jorge Sharp pour tout ceux qui n’ont pas pu se déplacer.

La phrase emblématique de la campagne « Récupérons Valparaíso avec les mains propres » veut dénoncer un pouvoir corrompu et détenu depuis longtemps entre les mains des mêmes hommes et intérêts politiques. Aujourd’hui, Valparaíso serait entre les mains de ses citoyens, selon Jorge Sharp, et ce dernier se décrit lui- même comme un canal permettant de transmettre leur volonté. La marche vers une démocratie participative a débuté: des rencontres de voisins ont été organisées dans les différents secteurs de la ville afin de définir les priorités de la nouvelle municipalité.

Pour le moment, les problématiques les plus urgentes concernent la question de l’hygiène publique et celle des risques d’incendie. Jorge Sharp hérite d’une ville dont le bilan ne pousse pas à l’optimisme : 8,1% de taux de chômage, des problèmes de transport en commun, de saleté généralisée dans les rues et un conséquent déficit budgétaire. Mais, à entendre le chant des citoyens exaltés ce 7 décembre, journée d’investiture, « C’est possible! » et on a envie d’y croire.

 

Cyndi Portella

 

 

 

Il y a presque un an, les sondages argentins n’avaient pas prévu l’élection de l’actuel président

L’élection américaine a mis en évidence la faillite des sondages à prédire le prochain président des Etats-Unis. Cet effet de surprise, l’Argentine l’a connu plusieurs fois car en matière de politique, l’atypique y fait loi. L’actuel président de la République argentine est l’exemple d’homme politique argentin parvenu au pouvoir contre toute attente.

L’histoire du pays recèle d’anecdotes improbables, d’hommes et de femmes politiques arrivés au pouvoir par ce qui semble parfois être le plus grand des hasards ou par des chemins tortueux. Isabel Martinez de Perón, deuxième femme de Juan Domingo Perón, ancienne danseuse folklorique, devenue Première Dame puis présidente en 1974 à la mort de son mari, en est une illustration. Le gouvernement actuel n’est pas en reste en terme de personnalités atypiques, dont l’un des exemples pourrait être Sergio Bergman, rabbin conservateur devenu Ministre de l’environnement et du développement durable en 2015.

Le président qui a mis fin au règne kirchneriste

L’actuel président de la République argentine est l’exemple d’homme politique argentin parvenu au pouvoir contre toute attente. Les époux Kirchner avaient en effet été au pouvoir pendant douze ans, avec un mandat de Nestor Kirchner suivi de deux mandats de son épouse, Cristina. Ce mouvement politique, qui a vu le jour en 2003, se veut héritier du président Perón et de son idéologie fondée sur la conquête des droits sociaux et le refus du néo-libéralisme. Le péronisme est le fil conducteur de l’histoire politique argentine depuis 1945. Sur les trente-trois années de démocratie qu’a connu l’Argentine depuis la fin de la dictature militaire en 1983, vingt-cinq ont été sous l’égide de gouvernement péroniste.

presidente_macri_en_el_sillon_de_rivadavia_cropped

L’actuel président de la Nation Argentine, Mauricio Macri. Crédits photo : Presidencia Argentina

 

En 2015, Mauricio Macri change donc la donne après plus d’une décennie kirchneriste en gagnant les élections présidentielles contre Daniel Scioli, le candidat favori de la majorité.

Coup de théâtre : ce que les sondages n’avaient pas prévu

L’élection a été riche en suspens, puisqu’au premier tour, Macri était arrivé en seconde position avec 34% des suffrages, derrière Scioli qui en avait 37%. L’actuel président l’a finalement remporté contre le grand favori au second tour, avec 51,4% des voix. Cette victoire a énormément surpris l’opinion publique : et les médias et les grands instituts de sondages prévoyaient une large victoire de Scioli, candidat péroniste soutenu par Cristina Kirchner, selon le journal web El destape.

Scioli était en effet un candidat très solide, bénéficiant d’une expérience politique à l’échelle nationale puisqu’il a été vice-président de la Nation pendant le mandat de Néstor Kirchner de 2003 à 2007, et à ce titre il a également exercé la fonction de président du Sénat. En outre, Scioli était appuyé par Cristina Kirchner qui jouissait encore en 2015 d’une grande popularité: selon Juan Manuel Germano, directeur de l’institut de sondages Isonomia Consultores, la présidente sortante bénéficiait d’une image positive auprès de 50% de la population.

La surprise a été d’autant plus grande que les quatre chefs d’Etat non péronistes élus à travers les urnes depuis 1945 n’ont pas mené leur mandat à terme – deux d’entre eux ayant été renversés par des coups d’état militaires, et les deux autres renoncé durant leur mandat. Macri souffrait donc d’un manque de crédibilité dû à la faiblesse de l’opposition au péronisme antérieure à son élection et à l’échec des politiques non péronistes. Le péronisme se dressait comme un vainqueur évident, habitué à la victoire dès le premier tour lors des trois précédentes élections présidentielles. Macri a déjoué les pronostics une première fois en mettant en ballotage le favori, puis a donné le coup de grâce en remportant l’élection au second tour.

L’une des explications de cette victoire peut être que Scioli vient de l’aile droite du mouvement péroniste, à l’inverse du couple Kirchner, et fut très proche de Carlos Menem, l’ancien président de la République dont le mandat a abouti à la crise économique de 2001. Malgré le soutien de Cristina Kirchner, Scioli n’était donc pas garant de continuité, notamment en termes de politique sociale. On peut donc penser que l’électorat argentin a choisi, quitte à avoir un changement, de ne pas en avoir en demi teinte et de choisir un candidat réellement différent, Macri.

dsc09994

Au Patio Olmos, à Cordoba, le 22 Novembre 2015, une affiche anti-kirchnériste lors de la victoire de Macri . On peut y lire « Corruption, mensonge, Orgueil. Merci Macri pour l’espèrance » ainsi que « enfin tu t’en vas » et « justice pour Nisman »/ Crédits photo : CrossWorlds/Marine Segura et Alicia Arsac

 

Macri a donc créé une grande rupture, renversant la dynastie créée érigée douze ans par les Kirchner. Il est assez ironique de rappeler que Nestor Kirchner avait lui-même été élu en 2003 alors qu’il était encore un illustre inconnu, gagnant avec 22% des votes après l’abandon de son adversaire, Menem, pourtant en tête à l’issue du premier tour, selon les résultats officiels. Avant de devenir une figure iconique de la politique argentine, Nestor Kirchner avait lui aussi été un outsider que personne n’avait vu venir. Les coups de théâtre ne sont donc pas rares sur la scène politique argentine.

Pour le meilleur ou pour le pire ?

Qui est donc Mauricio Macri, l’homme qui a réussi à s’imposer et à faire de son parti d’opposition le parti dirigeant ? Macri est tout d’abord un homme d’affaires venant d’une des plus riches familles argentines. Il fut notamment président du club de football Boca Juniors, véritable institution locale digne du PSG français. Il est nommé député national en 2005, année où il fonde son parti politique, Propuesta Republicana (Proposition Républicaine, souvent abrévié à PRO). En 2007, il devient Chef du gouvernement de Buenos Aires et l’une des principales figures politiques argentines. En 2015, il devient donc président de la République argentine en remportant l’élection au second tour. Son élection a ouvert une nouvelle ère de l’histoire argentine et une reconfiguration de l’horizon politique, respectant les promesses de sa campagne axée sur le changement. Une nouvelle période démarre également pour le péronisme qui doit retrouver sa place dans la politique du pays, désormais force d’opposition.

Les campagnes des deux candidats se sont intensifiées avec le ballotage. Ici, des militant pro-Macri sur l’une des places principales de Cordoba le 19 Novembre 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Marine Segura et Alicia Arsac

 

Une arrivée au pouvoir inattendue, pour le meilleur ou pour le pire ? La première année de gouvernement de Macri s’est faite sous le signe des réformes : réduction de postes dans la fonction publique, réduction de subventions aux factures d’eau, électricité et gaz… Cette politique de rigueur budgétaire et d’austérité cause le mécontentement de nombreux Argentins, selon le Grupo de Opinion Publica, essentiellement issus des classes modestes.  En effet, bien que ces réformes aient été annoncées dans le programme électoral de Macri, leur application a causé l’insatisfaction et la colère des Argentins. L’exemple le plus parlant est peut-être celui de la hausse des factures, réalisée de façon très brutale avec des hausses de tarifs pouvant atteindre 700%.

Soutenu par les milieux économiques et les organismes internationaux, Macri a encore tout à faire pour susciter une adhésion globale. Au terme de sa première année, les résultats se font encore discrets dans un pays ruiné par l’ingérence économique des dernières décennies et le Président aura besoin de temps pour convaincre des bienfaits de sa politique. Conscient que le redressement économique ne peut se faire en un mandat de quatre ans, Macri s’est engagé dans une course contre la montre en vue de l’élection présidentielle de 2019.

Agathe Hervey (Buenos Aires, Argentine)

  • Retrouvez l’article sur l’élection de Mauricio Macri, dont sont issues nos photos, de nos précédentes correspondantes Alice Arsac et Marine Segura depuis Cordoba l’année dernière.

 

 

En Inde, chez les Rohingya en exil, peuple oublié des élections birmanes

C’est une semaine historique pour la Birmanie. Le parti de l’opposition, celui de Aung San Suu Kyi, a remporté les élections. Mais il y en a qui n’osent toujours pas rêver au changement. A Delhi, nous avons rencontré les Rohingya birmans, poussés à l’exil après des décennies de persécutions.

Slums et Chantiers, Jamia Nagar, Delhi, novembre 2015. Credits Photo: Crossworlds/Eloïse

Slums et Chantiers, Jamia Nagar, Delhi, novembre 2015. Credits Photo: CrossWorlds/Eloïse Stark

 

Scrutin des désillusions

Les nouvelles du pays arrivent par chuchotements. Des brins d’information qui se transmettent rapidement entre les huttes entassées de ce campement de réfugiés. Chacun raconte ce que disent les proches restés en Birmanie, lorsqu’ils se risquent à parler quelques minutes au téléphone. « Il y en a qui ont des portables. Mais ils doivent les cacher car c’est interdit pour les Rohingya », explique Hafiz-Ahmed (en Birmanie, les noms de famille n’existent pas) qui est venu en Inde il y a deux ans avec sa femme et leurs deux enfants. « Si on les trouve avec un téléphone, ils risquent jusqu’à 7 ans d’emprisonnement. »

Hier soir, pourtant, ses parents l’ont appelé. Pour parler des élections, sujet qui occupe tous les esprits. Et non pas de rêves ni même de débats, mais seulement ce sentiment bien familier de peur et d’insécurité. « Ils n’ont pas le droit de sortir de chez eux pendant l’élection. On leur a imposé un couvre feu de 48 heures. Ils ne savent pas ce qu’on va leur faire s’ils n’obéissent pas ».

C’est la première fois depuis 25 ans que les Birmans participent à des élections libres. Certains osent même parler de transition démocratique pour cette dictature militaire. Mais les Rohingya, qui représentent 4 à 10% de la population, n’ont pas pu se rendre aux urnes. En 1982, une loi a retiré la citoyenneté birmane à cette minorité musulmane, présente dans le pays depuis cinq siècles. Aujourd’hui, après quatre décennies d’exactions, ils ne sont plus que 800 000 en Birmanie. Les autres ont pris la fuite. Selon l’ONU, ils seraient la minorité la plus persécutée de la planète.

Aung San Suu Ki, à la tête de la Ligue Nationale pour la Démocratie, c’est le visage du changement face à la junte militaire. Mais la lauréate du prix Nobel de la paix a été bien silencieuse face aux atrocités commises envers cette minorité. Avant les élections, elle a purgé son parti des candidats musulmans, afin de garder le soutien de la majorité bouddhiste. Pour les Rohingyas, cette décision a achevé la désillusion en la dame de Yangoun. Abdul explique :

« J’avais de l’espoir en Aung San Suu Kyi… qu’elle pourrait faire changer les choses. Mais elle nous a délaissés. Il n’y a aucun candidat musulman. Comment les choses peuvent-elles changer ? »

Abdul a une vingtaine d’années, un jean, un sourire gêné et des rêves. Il en est sûr : son avenir n’est pas en Birmanie. « Je veux aller dans un autre pays. Aux Etats-Unis, ou à Londres. Je ne veux pas retourner là-bas. » Plus âgé, Hafiz-Ahmed a du mal à renoncer aussi facilement à son pays. « Oui, j’aimerais y retourner. Un jour. Inshallah, un jour, nous serons égaux là-bas, comme on est égaux en Inde. »

Les invisibles

A l'épicerie du quartier, Jamia Nagar, Delhi, novembre 2015. Crédits Photos: Crossworlds/Eloïse

A l’épicerie du quartier, Jamia Nagar, Delhi, novembre 2015. Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

 

L’égalité, ce n’est pourtant pas le premier mot qui vient en tête quand on se rend dans ce bidonville. Quelques centaines de maisons de fortune s’entassent sur un champ poussiéreux, le long de l’autoroute qui lie Delhi à la banlieue de Noida. C’est là où la capitale indienne s’étend vers l’est et fonce vers l’avenir. Le campement est surplombé par des tours et par le site de construction d’une nouvelle ligne de métro aérien.

Les 62 familles Rohingya de Delhi vivent dans des cabanes construites à l’improviste, en brique, en bâche et en bois.  Mais pour Hafiz, ce slum est déjà un début de paradis. « Ici, je me sens tellement en sécurité… j’ai l’impression d’être dans le ventre de ma mère… ».

Il n’a pas très envie de parler de la Birmanie. Les yeux hantés, il me dit simplement, « au début, il y avait les interdictions … puis les meurtres ont commencé. » Ici, en Inde, les Rohingya se fondent parmi un milliard d’être humains. Mieux vaut être oubliés que poursuivis.

Munera devant sa maison, Jamia Nagar, Delhi, novembre 2015, Crédits Photo: Crossworlds/Eloïse

Munera devant sa maison, Jamia Nagar, Delhi, novembre 2015, Crédits Photo: CrossWorlds/Eloïse Stark

 

Munera a quitté la Birmanie avec toute sa famille : ses parents, ses deux frères, sa sœur, et tous leurs enfants. Ils sont allés en bateau jusqu’au Bangladesh, puis des passeurs les ont conduits de l’autre côté de la frontière indienne. Un voyage moins dangereux que celui qui mène vers le Pacifique, dans l’espoir d’atteindre l’Australie ou l’Indonésie. En plus, ils parlaient un peu le hindi, grâce aux films Bollywood. Munera me fait rentrer dans sa petite hutte. Il n’y a rien à part des moustiques et un berceau en balançoire. Ils dorment ici à six, elle, ses deux frères et trois de leurs enfants. Avant, il y avait aussi son mari. « Mais il est parti. Il était violent. Il buvait beaucoup. »

Elle m’explique que c’est très fréquent, ici, les problèmes de dépression et d’alcoolisme. Ils ont beau être en sécurité, la précarité pèse. Dans le camp, la plupart des personnes travaillent comme vendeurs de légumes, où alors comme ramasseurs d’ordures. A côté de la mosquée s’étend un champ de déchets bien triés. Les réfugiés revendent à quelques roupies les bouteilles en plastique et le verre. Parfois ils sont recrutés à la journée sur les sites de construction alentours. Mais le travail est toujours précaire et mal payé. Pas facile de garder le moral.

IMG-20151108-WA0007 (4)

Une petite fille joue avec les jouets cassés retrouvés dans les déchets. Jamia Nagar, Delhi, novembre 2015. Crédits Photo: CrossWorlds / Eloïse Stark

 

A l’ombre du progrès

A l’entrée du camp, une foule s’est formée. Des politiciens sont venus distribuer une dizaine de couvertures pour plusieurs centaines de familles. Lorsque l’élu local, Amantullah Khan, m’aperçoit, il insiste pour que je le prenne en photo pendant qu’il tend une couverture à un des réfugiés, un homme âgé en fauteuil roulant. « Applaudissez ! Souriez ! » crie-t-il à la foule.

Une fois son coup de comm’ achevé, je l’intercepte pour lui demander quelles sont les actions menées ici pour venir en aide aux réfugiés. Il hésite, puis bafouille des mots-clés :

« éducation …eau… euh …..
-Ah bon ? Pourtant, c’est pas très propre, il y a des mouches partout…
-Demain, demain nous allons nettoyer.
– Et l’eau que vous leur fournissez, c’est de la bonne eau ?
– Oui. Il y a des camions qui distribuent de l’eau potable. Deux fois par jour. »

C’est étrange. Mohammed vit dans ce camp depuis un an, et il n’a jamais vu ces fournisseurs d’eau potable. Il a vu les gens boire l’eau sale des pompes. Il a vu les enfants qui se plaignaient des maux de ventre. Il a vu les moustiques, et les cas de dengue.

Déchets à revendre, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015 Crédits Photo: Crossworlds/Eloïse

Déchets à revendre, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015 Crédits Photo: CrossWorlds/Eloïse Stark

 

Abandonnés par les hommes politiques birmans. Instrumentalisés par les Indiens. Ignorés par la communauté internationale. L’une des seules personnes qui leur est venue en aide, c’est Mohammed Wassim, le propriétaire des terrains où ils sont installés. Il leur a prêté ces terres il y a deux ans. « J’ai un grand cœur… ces gens là sont venus dans mon pays. Je dois les aider », dit-t-il. Cependant, il leur a dit qu’ils allaient peut-être être expulsés dans deux mois. Il cite des problèmes de discipline. Il y aurait eu des agressions, des disputes.

Mohammed Zafarul Haque, un étudiant qui vient souvent apporter son soutien aux familles d’ici, a quelques doutes. « Pour l’instant il les laisse camper ici, parce que cela lui permet d’éviter qu’on construise illégalement sur son terrain, et d’éviter que le gouvernement réclame ces terres. » Cela permet alors de protéger des terrains qui montent en valeur avec l’arrivée du métro.

« Après, il va les expulser en disant qu’il y a des problèmes de discipline. Et il revendra ces terres à des prix très élevés.« 

Pour l’instant, la vie à l’ombre de Delhi est un moment de répit pour ces familles Rohingya. Mais cette ville qui ne se ressemble pas d’un jour à l’autre, qui fonce vers l’avenir sans casque ni freins, va bientôt recracher à son tour ces apatrides. Et laisser ces Nowhere people à leur avenir bien moins brillant.

Décoration de tissus pour revendre, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

Décoration de tissus, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

A la mosquée, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

A la mosquée, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

Petit vendeur de légumes, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

Petit vendeur de légumes, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

Chillies, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

Chillies, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

Père et fils, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

Père et fils, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

Petite fille dans les ruelles du slum, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

Petite fille dans les ruelles du bidonville, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

Tissage de sac en joute, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

Tissage de sac en joute, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark


Eloise Stark
@EloStark