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Ziad, la « chance » d’un réfugié syrien en Turquie

9 septembre 2015. Aux dernières nouvelles,  Ziad parcourt les routes européennes, direction la Norvège, accompagné par deux autres Syriens et une journaliste américaine.  Après avoir rejoint l’île de Chios en bateau depuis Izmir, la semaine dernière, il se trouve aujourd’hui en Hongrie. A suivre… 

15 mars 2015. Ziad gère un café-hôtel près de la place Taksim à Istanbul. Au fond d’une petite rue, un peu en retrait de l’agitation et des lumières incessantes, il s’en occupe jour et nuit : sept jours sur sept, de sept heures à deux heures du matin.

Cela fait maintenant plus d’un an qu’il gère l’établissement, depuis qu’il est arrivé de Syrie. Il dit qu’il s’ennuie un peu ici. Mais il a eu de la chance, Ziad, « beaucoup de chance ». Il le répète souvent, les yeux brillants et le sourire franc.

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Ziad, à Istanbul. Crédits photos: Danishwara Nathaniel Photographie

Fuir l’Amour et Paix

A Damas, où il vivait il y a deux ans, il travaillait aussi dans un hôtel, qui s’appelait « Amour et Paix ». Il économisait pour pouvoir éviter le service militaire, et d’être envoyé au front. Certains de ses amis ont fait leur service militaire il y a trois ans, et depuis,  « ils combattent toujours », raconte-t-il. Mais la guerre est venue à lui sans qu’il ait à se battre. En juin 2012, des bombes lâchées par des raids aériens ont explosé autour d’Amour et Paix.

« Les gens mouraient dans la rue. Et puis il a plu pendant toute la journée. »

Au cinquième étage de l’hôtel, vivaient des familles entières de réfugiés provenant de Homs et de la campagne de Damas. Ziad leur faisait des tarifs spéciaux, et ne les mêlait pas aux autres clients de passage dans l’hôtel « car ils faisaient beaucoup de bruit ».

Son rêve, c’était Dubaï

Alors Ziad a voulu s’échapper. Son rêve, c’était Dubaï. Il y a cru, un moment. Ecoutant des fausses promesses, il est parti. Après avoir fait faire son passeport à un ami, après avoir été pris pour un rebelle, envoyé en prison, après avoir menti à sa famille qui le croyait en partance pour l’Eldorado des Emirats, il s’est retrouvé à Istanbul, sans aucun contact ni travail. Mais c’est en cherchant un endroit où dormir qu’il est tombé sur ce café-hôtel, où on peut fumer le narghilé tranquillement. Le réceptionniste a insisté pour l’embaucher après coup car il parlait bien anglais. Un « coup de chance » extraordinaire.

Il est avenant, Ziad. Ce boulot lui plait car il peut rencontrer des gens, qui deviennent manifestement très rapidement «  [ses] amis ». En Syrie, où il a pu revenir il y a quelques semaines, il en a partout, des amis : engagés dans l’armée de Bachar, dans l’Armée syrienne libre, avec le groupe Etat islamique. Trois sont morts, déjà. Il est le seul à ne pas avoir choisi de camp: « Moi je suis libre ». Là-bas, il a été obligé de les revoir chacun séparément, regrette-t-il.

Etat islamique : « En Syrie, je me cachais pour fumer le narghilé »

Ziad vient d’un petit village près d’Alep. « Il est magnifique, les gens là-bas sont tous géniaux ; son nom veut dire ‘les généreux’ ». Lorsqu’il a eu l’occasion d’y revenir un an après en être parti pour revoir ses proches, son village faisait partie du territoire revendiqué par le groupe Etat islamique. La vie quotidienne y est transformée.

Le port de la barbe est obligatoire. Chez les coiffeurs, les rasoirs sont interdits, seuls les ciseaux sont autorisés pour la tailler légèrement seulement. Fumer dans les espaces publics est strictement prohibé, et ce n’est pas très bien vu dans les espaces privés non plus. « Je me cachais un peu pour fumer le narghilé, je n’aurais pas pu m’en passer ». Les femmes portent toutes des niqab.

La vie est beaucoup plus chère, aussi. Pour voyager en car jusqu’à Damas, Ziad payait 25 lires syriennes avant la guerre, maintenant, c’est 250. Et il n’est plus question de négocier les prix. Impossible pour lui de rapporter des affaires de Turquie.

A Manbij, la ville voisine au Nord du pays, c’est encore plus compliqué. Les femmes n’ont pas le droit d’aller en ville sans être accompagnées. Dans la rue, les téléphones peuvent être contrôlés aléatoirement.

« Dans mon téléphone, il ne devait pas y avoir de photos de ma soeur sans niqab par exemple, ou de moi en train de fumer. J’ai dû y retirer la musique, c’est interdit aussi. »

Seule la musique islamique, des chants religieux accompagnés de percussion, est autorisée. De toute façon, le réseau téléphonique bat de l’aile : il est ouvert seulement deux heures par jour, et deux heures par nuit.

« Ils veulent juste vivre, alors ils sont prêts à accepter n’importe quoi »

Comme la plupart des Syriens exilés, Ziad regrette son pays d’avant guerre, ce Paradis perdu, où « tout le monde était ami, et [où] personne ne faisait attention aux différences de religion et d’ethnies ».

« La plupart des gens de mon village, ma famille, ça ne les dérange pas toutes ces nouvelles mesures, ils s’adaptent. Tout ce qu’ils veulent, c’est la paix. Ils veulent juste vivre, alors ils sont prêts à accepter n‘importe quoi. ». Ziad aimait bien le président Bachar al Assad avant la guerre. « Grâce à lui, l’université était gratuite et personne n’était au chômage. » Il a étudié la littérature anglaise à l’université de Damas. Son père est un fonctionnaire à la retraite. « Il y avait beaucoup de corruption, mais on n’était pas en danger. »

Lui, il a évité les nouveaux occupants comme il pouvait. Il ne se sentait plus à l’aise avec ses amis qui ont rejoint l’Etat islamique. Ils ont « transformé le Coran en imposant des règles du temps du Prophète, qui correspondaient à des situations très spécifiques ». Des lectures du Coran sont organisées dans un village différent chaque semaine, et tout le monde doit y participer. Le jour où c’est tombé sur son village, Ziad est parti ailleurs. « Je suis musulman, bien sûr, mais je fais partie des “bons” musulmans ».

Little London

Parce qu’il parle anglais encore, un ami lui a proposé un travail bien payé au sein de l’Etat islamique, pour faire de la propagande sur YouTube. Ziad décline poliment. Apparemment, malgré son refus, il n’a pas subi de pression. Il sait que son ami ne fait pas ça pour l’argent, mais pour l’idéologie. De toute façon, des personnes qui parlent anglais, il y en a beaucoup. Une ville pas très loin de son village, Manbij, pleine d’Européens candidats au djihad, se fait surnommer “Little London”.

« ‘Ils’ se sont sentis encore plus sûrs d’eux après l’attaque des ‘Alliés’ », l’été dernier, « ça les renforce dans leur conviction qu’ils font une bonne chose », analyse-t-il. Ziad parle de l’Etat islamique en disant « Ils », comme un Big Brother sans nom qui contrôle tout. Dans sa bouche, les Etats Unis et les Européens sont les « Alliés », comme pendant la Seconde guerre mondiale… ou la guerre froide.

Rêves européens: « Ma prochaine étape c’est la Norvège »

De retour à Istanbul, ville accueillant plus de 330 000 réfugiés syriens – chiffres du ministère de l’Intérieur en Juillet 2014. Même s’il a appris le turc en autodidacte en quelques mois seulement, il confie ne pas se sentir à l’aise dans cette ville. A part son patron, qui rentre chez lui à la fin de la journée dans sa belle voiture tandis que Ziad reste dormir dans la cuisine de l’hôtel, il a très peu d’amis turcs. La faute à un racisme anti-syrien, les nouveaux immigrés du pays ? Dans le quartier autour de la place Taksim, des Syriens défilent tous les jours, pour faire la manche, accompagnés d’enfants. Pour Ziad, ce sont des mendiants de longue date : « Ce sont des Kurdes qui faisaient la même chose en Syrie ».

Il sympathise avec les touristes de passage. « Je suis très chanceux, je connais des gens partout. » Ceux-ci lui donnent des envies de départ. En Allemagne, en Norvège, en Suède. Pas en France, « c’est trop difficile ». Il aurait eu plusieurs opportunités de partir, mais c’était toujours compliqué et risqué, dit-il. Une actrice allemande lui aurait proposé un mariage en blanc mais ça n’a pas marché. Son prochain plan est la Norvège, car « les immigrés ont le droit de travailler et d’étudier là-bas, et le gouvernement leur donne un endroit pour vivre ».

Ce qu’il voudrait, c’est ramener ses frères et soeurs avec lui à Oslo, et puis son père et sa mère. Ces derniers ont refusé de quitter leur village. Son petit-frère, après avoir terminé le lycée, est venu travailler avec lui à Istanbul ; mais maintenant il est de retour au village, car là-bas, il y a son amoureuse, et il voudrait se marier. Malgré la guerre.

Des projets de mariage, Ziad, 26 ans, lui n’en a pas: « J’adore la liberté ».

Propos recueillis par Marguerite Salles, le 15 mars 2015.
@marguerite_s_