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Avortement en Argentine: retour sur l’histoire d’une loi, rejetée par le Sénat

Une vague d’espoir et de foulards verts avait inondé les rues de Buenos Aires le 14 juin 2018. Les députés s’étaient prononcés en faveur de la dépénalisation et la légalisation de l’avortement, jusqu’à maintenant puni d’un à quatre ans de prison, et seulement autorisé en cas de viol ou de danger pour la mère. Mais le Sénat vient de rejeter le projet, à 38 contre 31.

Cécile Marchand Ménard revient sur ce projet de loi historique, portée par une mobilisation sans précédent, avec les photographies d’Esther Meunier.

Des manifestantes crient de joie après avoir appris que le Congrès argentin se prononce en faveur de la légalisation de l'avortement, le 14 juin 2018. © CrossWorlds / Esther Meunier

Des manifestantes crient de joie après avoir appris que le Congrès argentin se prononce en faveur de la légalisation de l’avortement, le 14 juin 2018. © CrossWorlds / Esther Meunier

Manifestante tout sourire après avoir appris que le Congrès argentin se prononce en faveur de la légalisation de l'avortement, le 14 juin 2018. © CrossWorlds / Esther Meunier

Manifestante tout sourire après avoir appris que le Congrès argentin se prononce en faveur de la légalisation de l’avortement, le 14 juin 2018. © CrossWorlds / Esther Meunier

 

 

Alors que l’Église catholique s’y oppose, des foulards verts envahissent la capitale. Accroché aux sacs dans le métro, autour du cou dans les parcs, dans les cheveux ou brandi à la main en manifestation, le Pañuelo verde se pare d’un slogan :

« Éducation sexuelle pour décider, contraception pour ne pas avorter, avortement légal pour ne pas mourir »

 

Un pays précurseur mais ralenti par son Église

D’un point de vu législatif, l’Argentine s’avère être un pays précurseur dans plusieurs domaines. Par exemple, la loi régissant les médias, adoptée en 2009, a bénéficié d’une consultation citoyenne inédite qui a, depuis, inspiré de nombreux pays à travers le monde. L’Argentine est surtout un des premiers pays à avoir légalisé le mariage homosexuel en 2010 et mis en place une loi sur l’identité de genre en 2012. Dans ce contexte, la pénalisation de l’IVG semble contre-intuitive.

Mais c’est sans compter l’influente de l’Eglise catholique argentine. L’IVG reste considérée comme un « délit contre la vie » pour ses militants anti-avortement. Cette influence s’exerce considérablement fort sur l’État conservateur présidé par Mauricio Macri, à droite de l’échiquier politique. De plus, ce vote aurait une portée symbolique d’autant plus forte que l’actuel pape est argentin. Le pape Francisco, souvent décrit comme progressiste, reste opposé à l’avortement, qu’il voit comme « un péché grave parce qu’il met fin à une innocente ». Pourtant, l’accès à l’IVG est un problème de santé publique.

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Plusieurs pancartes fustigent l’Eglise catholique lors du Martes Verde du 29 mai 2018 © CrossWorlds / Cécile Marchand Ménard

450 000 femmes avortent clandestinement

L’IVG clandestine est la seule option pour des milliers de femmes chaque année en Argentine. Néanmoins, tandis que les classes supérieures ont les moyens de financer un avortement dans une clinique privée, les femmes aux ressources moindres se retrouvent prises au piège et meurent fréquemment des suites d’un avortement illégal.

Selon une étude commandée par le Ministère de la santé et réalisée par les chercheuses Edith Pantelides et Silvia Mario en 2005, 450 000 femmes par an ont recours à l’avortement, ce qui en fait la première cause de mort maternelle dans 17 des 24 provinces argentines. Selon une étude publiée en 2014, 300 femmes meurent chaque année après avoir subi un avortement clandestin en Argentine.

Par ailleurs, si l’IVG est autorisée par la loi argentine en cas de viol ou de danger pour la mère, la pratique est toute autre, surtout dans les provinces plus conservatrices du pays. En mai dernier, une fillette de 11 ans, après avoir été violée par son beau-père, n’a pas pu avoir accès à une IVG. Enceinte de 19 semaines dans la Province de Salta, qui limite la possibilité de l’avortement à la douzième, elle s’était plainte de douleurs abdominales. Sous le feu des critiques, le gouverneur a finalement abrogé le décret interdisant l’accès à l’IVG après 12 semaines de grossesse dans la province.

L’émergence difficile d’un débat législatif

C’est en 2005 que la Campagne Nationale Pour le Droit à L’avortement Légal, Sûr et Gratuit a été lancée, à l’occasion de la Journée Internationale pour la Santé des Femmes. Dès lors, son slogan, porté par les foulards verts, est « Educación sexual para decidir, anticonceptivos para no abortar, aborto legal para no morir », qui se traduit par « Éducation sexuelle pour décider, contraception pour ne pas avorter, avortement légal pour ne pas mourir ».

C’est ce même collectif de près de 500 ONG qui a rédigé le projet de loi. Il aura fallu 6 tentatives et 11 ans pour qu’il passe le barrage des débats en commission initiés le 10 avril dernier. 700 intervenantes et intervenants ont alors été invités à s’exprimer les mardis et jeudis sur la légalisation de l’avortement jusqu’à 14 semaines de gestation (à titre d’exemple, c’est 12 semaines en France). Des discussions qui ont duré jusqu’au 31 mai.

« Mardis verts »

S’il est bien un élément qui a permis l’émergence et le soutien de ce projet de loi tout au long des débats, c’est la mobilisation citoyenne. Un mouvement féministe d’une ampleur inédite s’est uni autour de la question de l’avortement, si bien que les sondages d’opinions, dont celui intitulé « La opinión pública y el aborto. Ambito nacional » (L’opinion publique et l’avortement. Cadre national.), annoncent que

Plus de la moitié de la population argentine serait en faveur de sa légalisation.

À l’occasion des Mardis verts (Martes Verdes), des associations, collectifs, personnalités et artistes étaient invité·es à défendre l’accès à l’avortement légal, sûr et gratuit à travers tout le pays. Ces derniers ont été organisés chaque semaine depuis le début des débats au Congrès.

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« Avortement légal maintenant ! » est un des slogans qui accompagnent la défense du projet de loi pour la légalisation de l’IVG en Argentine © CrossWorlds / Cécile Marchand Ménard

 

Le 4 juin dernier, des milliers de manifestants se sont mobilisés pour la troisième édition de la manifestation nationale initiée par le mouvement féministe Ni Una Menos (pas une de moins). A l’origine dédiée à la lutte contre les violences faites aux femmes, le mouvement  a étendu ses revendications et soutient aussi la légalisation de l’IVG.

Pour Marta Alanis, membre de la Campagne Nationale pour le Droit à l’Avortement Légal, sans Risque et Gratuit interviewée par Le Monde, le changement culturel enclenché par une mobilisation féministe inédite aura permis une « dépénalisation sociale de l’avortement », sur laquelle un retour en arrière sera difficile.

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Un slogan lors de la manifestation du 4 juin 2018 en Argentine : « La maternité sera désirée ou ne sera pas » © CrossWorlds / Cécile Marchand Ménard

 

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Pour beaucoup, la mobilisation est trop forte et le changement culturel trop profond pour se contenter d’un rejet de la loi le 13 juin © CrossWorlds/Cécile Marchand Ménard

 

Pour Marta Alanis, membre de la Campagne Nationale pour le Droit à l’Avortement Légal, sans Risque et Gratuit interviewée par Le Monde, le changement culturel enclenché par une mobilisation féministe inédite aura permis une « dépénalisation sociale de l’avortement », sur laquelle un retour en arrière sera difficile.

Cécile Marchand Ménard (Argentine, Buenos Aires)

VIDEO à Buenos Aires :

 

Au Panama, les femmes au devant des mouvements sociaux anti-impérialistes (3/4)

FEMMES DU CANAL (3/4). La manière dont on parle des femmes dans l’histoire influe sur la perception et les droits actuels de nos contemporaines. Notre correspondante au Panama vous propose un voyage dans le temps : quatre épisodes pour comprendre le rôle, la condition sociale et les combats des femmes lors de la construction du fameux canal de Panama.

Être femme avant tout, être panaméen.ne d’abord

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Quatre podcasts pour comprendre l’évolution de la place des femmes du canal de Panama lors de sa construction. © CrossWorlds / Judith Couvé

En Europe, la fin de la Première Guerre Mondiale fut un moment historique de mobilisations pour l’émancipation des femmes. L’Allemagne, l’Autriche, la Pologne et la Russie accordèrent en 1918 le droit de vote aux femmes en “remerciement” de leurs services durant la guerre. L’achèvement de la construction du Canal de Panamá arriva en phase avec ce nouvel élan intellectuel, anarchiste et progressiste, favorisant les débats sur la situation de la femme.   

Le podcast, troisième épisode :

Ou préférez-vous lire ?

En 1920, les droits de femmes demeuraient tout de même limités au Panama. Un recensement montre que plus de 80% des femmes de l’époque étaient femmes au foyer et en 1923, l’Assemblée nationale du Panama vota une loi retirant aux femmes le droit d’être avocate.

Avocate pour le progrès

C’est justement une avocate tout juste diplômée, Clara Gónzalez, qui, indignée, créa “La société pour le progrès de la Femme panaméenne”.

Ces femmes s’inspirèrent du mouvement d’émancipation qui grandissait aux États-Unis et se rapprochèrent peu à peu des Américaines présentes dans la Zone du Canal. Rapprochement jugé antipatriotique par le dirigeant Arosemena, élu en 1936, mais qui n’empêcha pas le suffrage féminin d’être approuvé en 1938, et de devenir l’article 97 de la Constitution de 1946. La lutte pour l’émancipation des femmes passait donc avant tout intérêt territorial…. Mais pour un temps seulement.

Drapeau panaméen en l’air

De jeunes universitaires initièrent le mouvement de protestation contre la présence états-unienne dans la Zone du Canal : le 2 mai 1958, ils hissèrent, pour la première fois, le drapeau panaméen dans la Zone du Canal. Cet événement hautement symbolique est connu sous le nom d’Opération Souveraineté.

À partir de ce moment, la volonté de voir le drapeau panaméen flottant sur le territoire de la Zone devint un véritable symbole d’insurrection anti-impérialiste si bien qu’une deuxième opération fut lancée le 3 novembre 1959, mais très durement réprimée par balles et baïonnettes par la milice américaine.

Les « Zoneítas » 

En 1964, l’implantation du drapeau panaméen fut au cœur de vives tensions entre les Panaméens et, habitants la Zone du Canal, les Zoneítas. Le gouvernement panaméen avait en effet ordonné le lever de son drapeau dans 17 lieux publics de la Zone du Canal. Mais le 9 janvier 1964, les étudiants de la Zone du Canal, majoritairement américains, refusèrent que soit hissé le drapeau de Panamá dans leur Collège Supérieur Balboa.

Les étudiants panaméens de l’Institut National de Panamá se ruèrent sur place pour veiller à la bonne implémentation de la loi et au lever du drapeau. En peu de temps, une confrontation émergea, avant d’être dissoute par les gaz et armes d’assaut de la police de la Zone. Cet événement, photographié et partagé par la presse internationale, changera l’image de la relation américano-panaméenne aux yeux de la communauté internationale.

Nombreuses femmes prirent part à cette confrontation, dont Amalia Tapia, artiste peintre qui dédia sa vie artistique à la réalisation d’œuvres sur le Canal de Panamá. A découvrir dans notre quatrième épisode.

Judith Couvé

Panama : les Femmes du Canal, premier épisode

Au Panama, des Femmes du Canal « d’or » et « d’argent » (2/4)

 

Au Panama, des Femmes du Canal « d’or » et « d’argent » (2/4)

FEMMES DU CANAL (2/4). La manière dont on parle des femmes dans l’histoire influe sur la perception et les droits actuels de nos contemporaines. Notre correspondante au Panama vous propose un voyage dans le temps : quatre épisodes pour comprendre le rôle, la condition sociale et les combats des femmes lors de la construction du fameux canal de Panama.

A man, a plan, a Canal – Panama ! (Leigh Mercer)

Vraiment ?

Ce discours hégémonique est bancal. Si ce sont en effet des hommes qui ont entrepris la construction théorique puis physique du Canal de Panama, cette dernière n’aurait pu avoir lieu sans le travail des femmes.

Vous l’aurez compris, cette chronique de quatre épisodes intitulée « Femmes du Canal » cherche à rendre visibles ces femmes oubliées par l’histoire et qui ont tant compté dans la réussite de cet exploit.

Car la réalisation de cette excavation de plus de 77km est le résultat du travail de femmes et d’hommes de tous les âges, de toutes classes sociales et de tous les continents.

Le podcast, deuxième épisode :

Ou préférez-vous lire ?

Comme les travailleurs de la Compagnie du Canal français, les ingénieurs étasuniens vinrent accompagnés de leurs femmes lorsqu’ils reprirent les travaux au début du XXème siècle. Leur arrivée n’incarna pas une opportunité de changement social pour la société panaméenne mais participa à la reproduction des inégalités déjà existantes basées sur les classes sociales, le genre et les origines.

Théoriquement, cela se traduit par une différentiation des salaires entre la “nómina de oro” et la “nómina de plata”, respectivement salaire en or et en argent. Le premier salaire était attribué aux Américains blancs, qualifiés, et le second à la main d’œuvre non qualifiée, le plus souvent afro-descendante.

Pour les femmes, étant donné que leur accès au travail dépendait du statut socio-économique de leur mari, la distinction était encore plus marquée.

Femmes « d’or » et « d’argent »

Les femmes dites de la Nómina de Oro ne devaient pas travailler pour être acceptée socialement, tandis que celle de la Nómina de Plata était forcées, pour des raisons économiques, de travailler – le plus souvent en effectuant des travaux de nettoyage ou en “vendant leurs corps”.

La prostitution était acceptée dans certaines zones dites rouges et constituait un commerce rentable pour nombre de femmes qui rejoignirent des réseaux organisés. De nombreux articles du Canal Record et de La Estrella de Panamá – deux journaux de l’époque – ont rendu compte des violences que ces femmes subissaient.

Berceau d’associations

Les femmes américaines qui ne travaillaient pas devaient représenter socialement l’honorabilité de la famille, en tant qu’épouses et que mères au foyer, et vaquaient la plupart du temps à des occupations intellectuelles telles que les ateliers d’écriture et autres activités associatives. Sous l’impulsion de ces femmes, la Zone du canal de Panamá, délimitée par le traité Hay-Buneau Varilla de 1903, devint le berceau d’associations catholiques, sportives ou encore maçonniques.

Moins payées que les hommes

Le peu de femmes de la Nómina de Oro qui travaillaient lors de la construction du Canal américain étaient infirmières ou maîtresses, payée près de moitié moins que leurs homologues masculins. Les infirmières étaient surtout présentes pour appuyer l’influence américaine et la volonté du gouvernement américain de reléguer les sœurs de la Charité de Saint-Vincent, et donc indirectement la présence française, au second plan.

Ecole discriminante

En ce qui concerne les maîtresses, l’existence de deux types de salaires entretenait la ségrégation raciale et sociale dès le plus jeune âge. Les maîtresses de la Nómina de oro enseignaient aux enfants blancs, tandis que les maîtresses de la Nómina de plata s’occupaient des enfants des ouvriers, le plus souvent noirs.

La présence américaine marqua considérablement la société panaméenne du début du XXème siècle en lui imposant un schéma discriminant, dans lequel les hommes blancs étaient les plus puissants et les femmes non blanches les plus stigmatisées et sujettes aux violences des autres.

Toutefois, les réunions intellectuelles des Américaines au statut social a priori privilégié dans la Zone du Canal permirent une prise de consciences, sur le rôle de la femme dans la société américaine, dont le microcosme s’activait autour du Canal de Panama, puis sur l’absurdité de la ségrégation raciale, système appuyé par ce même microcosme.

Bientôt, aux portes de cette Zone du Canal, un autre mouvement de protestation émergeait : celui des Panaméennes. A découvrir dans notre troisième épisode.

Judith Couvé

Panama : les Femmes du Canal, premier épisode

 


Manifestion de femmes à Beyrouth : « Différentes causes, rage partagée »

“Différentes causes, rage partagée” : une marche a été organisée dans les rues de Beyrouth dimanche pour montrer l’unité entre les femmes au Liban, mais sans objectifs concrets communs déterminés. Notre correspondante les a suivies. 

Les douze coups de midi donnent le feu vert : quelques mille femmes et hommes, munies de pancartes en arabe, en anglais, en espagnol, sortent dans la rue. Et le très calme rond point de Adlieh, dans le sud-est de la capitale libanaise, s’anime.

À gauche, "Se figer n'est pas consentir". À droite, "Je sourirai quand on arrêtera de nous violer". Mars 2018, Beyrouth.

À gauche, « Se figer n’est pas consentir ». À droite, « Je sourirai quand on arrêtera de nous violer ». Mars 2018, Beyrouth. © Wendolyn Trogneux

 

Une raison commune lie les manifestantes : malgré leurs différences, les « femmes libanaises sont unies », et veulent le signifier.

D’où le choix d’un dimanche pour marcher pour leurs droits, au lieu de la Journée internationale de la femme du 8 mars qui tombait un jeudi cette année : marcher un dimanche garantit que les personnes employées, les étudiants, toute catégorie sociale puissent participer à la manifestation, prêtes à élever leurs voix.

Ainsi, différentes associations féministes ont donné rendez-vous ce dimanche 11 mars à tous ceux et celles qui voudraient s’exprimer sous le slogan « différentes causes, rage partagée ».

"Nous sommes imbattables", pancarte dénonçant la violence sexiste et souvent conjugale au Liban. Mars 2018, Beyrouth.

« Nous sommes imbattables », pancarte dénonçant la violence sexiste et souvent conjugale au Liban. Mars 2018, Beyrouth.  © Wendolyn Trogneux

 

Cette manifestation vient avant les élections parlementaires qui auront lieu en mai au Liban. Le message de la manifestation était plus politisé que les années précédentes, puisque les demandes appelaient pour une vraie mobilisation et changement dans les droits des femmes du pays. Ainsi, certaines instances gouvernementales, comme la Commission Nationale pour les Femmes Libanaises (NCLW) avaient conseillé, plus tôt dans la semaine, l’annulation ou son report.

Ce message n’ayant pas été pris en compte, les quelques mille personnes réunies à cet évènement, qui a eu lieu pour la deuxième fois depuis l’année dernière, ont exprimé haut et fort leurs revendications en cette belle journée de mars. L’organisation a été menée par des associations étudiantes de l’American University of Beirut (AUB), comme Secular Club et Gender and Sexuality Club, ainsi que Kafa, organisation luttant contre la violence sexiste, ou encore le Mouvement Anti-Raciste.

"Si ton féminisme n'est pas intersectionnel, n'essaie même pas." Pancarte représentant l'esprit de la manifestation. Mars 2018, Beyrouth.

« Si ton féminisme n’est pas intersectionnel, n’essaie même pas. » Pancarte représentant l’esprit de la manifestation. Mars 2018, Beyrouth. © Wendolyn Trogneux

 

L’appel a été lancé à tous les groupes souhaitant faire partie de cette manifestation, sous une idéologie intersectionnelle.

L’intersectionnalité vise à réunir les différentes identités et expériences des femmes dans un pays où les barrières entre groupes sociaux sont loin d’avoir disparu.

Ainsi, des militants prônant différentes causes, se tiennent côte à côte dans ce parking qui attendent les derniers manifestants. À gauche, des pancartes en arabe et en anglais, tenues par des femmes syriennes. Le message est clair : solidarité avec les femmes de la Ghouta, une région pilonnée ces dernières semaines par les forces syriennes.

En face, trois drapeaux palestiniens, droits et bien hissés, décorent  le haut de la scène, soulignant la présence de la communauté palestinienne au Liban, qui réclame plus de droits.

Plusieurs drapeaux palestiniens décoraient la manifestation. Mars 2018, Beyrouth.

Plusieurs drapeaux palestiniens dans la manifestation. Mars 2018, Beyrouth. © Wendolyn Trogneux

 

Des pancartes en anglais, français, arabe et même espagnol s’étalent dans l’avenue Pierre Gemayel, qui s’étend devant plusieurs immeubles gouvernementaux, comme la résidence de l’ambassadeur français au Liban, le tribunal militaire et le musée national de Beirut.

Femmes, hommes. Jeunes et âgés. Etudiants et travailleurs migrants. Trans et cis.Religieux et athés. Bien qu’on ne puisse dire que la population libanaise était représentée dans sa totalité, les plus grandes minorités, comme la diaspora syrienne et les ouvrières immigrées, étaient présentes et bien audibles. Le but ultime étant celui de montrer à quel point la société libanaise est diverse, mais peut être unie sous une même cause :

il n’y aura jamais de justice si ce n’est pour tous les groupes.

Outre les pancartes, les chants étaient à l’ordre du jour. “Min Beirut ila el 3alam” (de Beirut à tout l’univers), “thaoura” (révolution), scandent les voix fortes et claires des manifestants,  appelant les spectateurs depuis leurs balcons à descendre avec eux. Le long de la rue Basta, dans le quartier de Barbir, les foyers, enfants comme adultes, observent la manifestation depuis leurs sièges au premier rang.

Infatigables, les manifestants chantent et dansent au rythme de tambours improvisés pendant deux heures, jusqu’à arriver au parc Haoud Al-Wilaya, qui marque la fin de l’euphorie dominicale.

Devant de manifestation. Mars 2018, Beyrouth.

Devant de manifestation. Mars 2018, Beyrouth. © Wendolyn Trogneux

 

Wendolyn Trogneux

Panama : les Femmes du Canal, premier épisode

FEMMES DU CANAL (1/4). La manière dont on parle des femmes dans l’histoire influe sur la perception et les droits actuels de nos contemporaines. Notre correspondante au Panama vous propose un voyage dans le temps : quatre épisodes pour comprendre le rôle, la condition sociale et les combats des femmes lors de la construction du fameux canal de Panama.

A man, a plan, a Canal – Panama ! (Leigh Mercer)

Vraiment ?

Ce discours hégémonique est bancal. Si ce sont en effet des hommes qui ont entrepris la construction théorique puis physique du Canal de Panama, cette dernière n’aurait pu avoir lieu sans le travail des femmes.

Vous l’aurez compris, cette chronique de quatre épisodes intitulée « Femmes du Canal » cherche à rendre visibles ces femmes oubliées par l’histoire et qui ont tant compté dans la réussite de cet exploit.

Car la réalisation de cette excavation de plus de 77km est le résultat du travail de femmes et d’hommes de tous les âges, de toutes classes sociales et de tous les continents.

Le podcast :

Ou préférez-vous lire ?

Dans les années 1880, des ingénieurs français arrivèrent sur l’isthme de Panama avec le projet de s’établir à Panama et à Colon. L’accompagnement de leurs épouses et de leurs enfants fut justifié comme une garantie de la stabilité familiale, indispensable à la viabilité du projet. Nombreuses de ces Françaises piliers de famille rejoignirent également l’isthme pour être recrutées comme infirmières, maîtresses ou encore secrétaires par la Compagnie du Canal Français.

La tradition catholique étant de mise à l’époque, de nombreuses sœurs vinrent également au Panamá, assurant une double mission, l’une religieuse, l’autre concernant l’offre d’un service social, sans but lucratif. C’est ainsi que les Sœurs de la Charité de Saint Vincent de Paul s’installèrent à Panamá dans une période économique critique pour l’État fédéral qui se traduisit par une carence d’instruction et une déficience des conditions sanitaires. Ces soeurs tinrent un rôle particulièrement fort dans l’objectif d’assainissement de la zone du Canal et apportèrent des soins aux blessés et aux malades sans discrimination aucune.

Des femmes infirmières, maîtresses, secrétaires... ont contribué à la construction du canal de Panama. © CrossWorlds / Judith Couvé

Des femmes infirmières, maîtresses, secrétaires… ont contribué à la construction du canal de Panama. © CrossWorlds / Judith Couvé

 

La majorité de la population étant formée d’ouvriers, ces soeurs étaient exposés aux souffrances d’accidents de type explosions ou glissement de terrain et à la contraction de maladies. Si les problèmes sanitaires et financiers contraignirent les Français à abandonner la construction du Canal, il n’en fut pas tant pour ces sœurs qui restèrent sur place et collaborèrent, non sans une certaine rivalité, avec les infirmières américaines.

La présence féminine assurait une continuité des services domestiques, comme le ménage, le linge et la cuisine. Les carnets de voyageurs regorgent d’anecdotes sur les pratiques des laveuses – qui se retrouvaient par groupe de 5 à 7 pour battre le linge dans la rivière – et des vendeuses de rue proposant des fleurs, des fruits ou encore des cigares près des stations de train.

La construction du Canal sous les Français est une étape d’intégration progressive des femmes dans le secteur professionnel ; mais celle-ci resta cantonnée aux métiers du care et du travail domestique.

Des femmes durent, elles, avoir recours à la prostitution pour se constituer un salaire. Bien que les Français aient établi un règlement contre la prostitution clandestine, de nombreuses femmes gagnaient leur vie,  en “vendant leurs corps” aux ouvriers du Canal. Si cette pratique était bien mieux rémunérée que les autres selon les diverses sources de l’époque, elle exposait les femmes à des conditions de vulnérabilité liées à la violence et la corruption des réseaux de prostitution.

La construction du canal favorisa l’écart financier entre les femmes de différentes classes sociales, contribuant ainsi à une sectorisation de la société par salaire et couleur de peau qui ne cessera de croître avec la construction américaine.

Judith Couvé

>> Retrouvez le deuxième épisode des Femmes du Canal dimanche prochain.

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Le canal de Panama, vu du ciel, en 2017. © Flickr/CC/Bernal Saborio

Inde : une touche de rouge à lèvres pour la Journée internationale des droits des femmes

L’une troque sa burqa contre un jean, à l’insu de ses parents ; l’autre doit vivre avec un mari lui interdisant la contraception… A l’occasion de la journée internationale des droits des femmes, retour sur un film jugé trop « orienté femmes » en Inde, censuré, pour finalement sortir en salle en juillet dernier.

Capture d'écran du film "Lipstick under my burkha", sorti en salle en Inde en juillet 2017.

Capture d’écran du film « Lipstick under my burkha », sorti en salle en Inde en juillet 2017.

 

Bollywood : les femmes dans l’ombre de leurs maris

Lipstick under my burkha, en français « Du rouge à lèvres sous ma burqa », dresse le portrait de quatre femmes, de différentes générations et différents milieux socio-culturels, poussées par la même envie de s’affranchir du poids des contraintes sociales, dans un quartier de Bhopal.

Rehana Abidi troque sa burqa contre un jean, à l’insu de ses parents ;  Usha Parmar, veuve de 55 ans se remémore, avec légèreté, ses jeunes années ; Leela voit son amant en secret en attendant son mariage et Shireen Aslamdoit doit vivre avec un mari lui interdisant la contraception.

Censuré à ses débuts, le film d’Alankrita Shrivastava se distingue des films traditionnellement produits par l’industrie bollywoodienne. Une étude du Geena Davis Institute on Women in Media révèle en effet que :

Entre 2010 et 2013, seulement un quart des actrices possédaient des rôles parlants dans les films indiens et aucune d’elles ne jouait un rôle principal.

De plus, moins de 8% d’entre elles jouaient des femmes exerçant des métiers techniques tels que scientifique, ingénieure ou professeure. Au contraire, le cinéma indien a tendance à représenter des femmes dans l’ombre des hommes, comme faibles et nécessiteuses.

Le male gaze n’est pas en reste puisque l’attrait physique des femmes est une qualité majeure pour apparaître sur le grand écran indien. Ce concept, développé par Laura Mulvey dans son essay Visual pleasure and narrative cinema, désigne une tendance de la culture visuelle consistant à représenter les femmes d’un point de vue masculin hétérosexuel.

Les désirs de quatre Indiennes sur grand écran

Le cinéma peut toutefois se révéler une arme culturelle en Inde. La lutte féministe dans le pays l’utilise. Lipstick under my burkha n’est pas le premier film à chambouler la représentation du couple à l’indienne en mettant en scène des femmes luttant pour leur indépendance et à la recherche de plus d’égalité.

Mother India, sorti en 1957 et réalisé par Mehboob Khan, est considéré comme l’un des plus grands films indiens. Il raconte l’histoire de Radha, mère abandonnée par son mari, qui doit alors élever seule ses enfants dans une Inde patriarcale et conservatrice.

De même, des actrices telles que Madhuri Dixit, font de leurs rôles des armes face au patriarcat traditionnellement illustré par les films bollywoodiens. Alors qu’à ses débuts, l’actrice incarnait des femmes reléguées au second plan et considérées majoritairement pour leur plastique, elle joue désormais des femmes se battant pour leurs droits telles que Rajjo dans Gulaab Gang d’Anubhav Sinha sorti en 2014 qui est à la tête d’un groupe de femmes luttant contre les violences domestiques.

La grande nouveauté de « Lipstick under my burkha » est la représentation, sans filtre, du désir et du plaisir sexuels féminins à l’écran.

Capture d'écran du film "Lipstick under my burkha", sorti en salle en juillet 2017 après avoir d'abord été censuré dans le pays.

Capture d’écran du film « Lipstick under my burkha », sorti en salle en juillet 2017 après avoir d’abord été censuré dans le pays.

 

Dans l’une des premières scènes du film, un couple échange un baiser sur les lèvres. Geste anodin dans de nombreux pays du monde mais tabou dans la société et le cinéma indiens. En abordant ouvertement, et sur un ton léger, des thèmes comme la pornographie, la masturbation et la sexualité féminines, Lipstick under my burkha jette un pavé dans la mare conservatrice du cinéma et de la société indienne.

Dans une nation hétérogène où différentes religions, castes et langages cohabitent, Bollywood est profondément fédérateur. Au-delà des musiques et chorégraphies entraînantes, des romances mielleuses et des effets spéciaux bricolés, les films de cette industrie ont une profonde portée politique puisque suivie par des millions de citoyen.ne.s.

Une œuvre telle que « Lipstick under my burkha » est donc un outil d’émancipation féminine et de redéfinition de la vision traditionaliste du couple indien.

La censure de l’émancipation féminine

Néanmoins, dans l’Inde de Narendra Modi, Premier Ministre, chef du parti conservateur hindou, la redéfinition du couple via cette émancipation n’est pas encouragée. En témoigne la censure dont a été victime Lipstick under my burkha à sa sortie. Le film, réalisé en janvier 2017, n’a pu sortir en salles qu’en juillet 2017. Pourquoi ?

Le Central Board of Film Certification a refusé d’accorder un certificat de diffusion, jugeant le film trop « lady-oriented ».

En mai 2017, le Film Certification Appellate Tribunal a proposé un arrangement à la réalisatrice Alankrita Shrivastava : le film pouvait sortir en salle si quelques scènes étaient coupées. Bien que le film ait été présenté et acclamé dès 2016, dans sa version originale aux festivals de films de Mumbai et Tokyo, entre autres, 17 scènes jugées inappropriées ont été censurées avant que le film ne soit présenté au grand public.

Visiblement, les Indien.ne.s ne sont pas prêt.e.s de voir « des scènes de sexe contagieuses [sic], un langage grossier et de l’audio pornographie » (extrait de la décision du CBFC) à Bollywood, reflet d’une difficulté à accepter l’expression libre des désirs féminins au sein de la société.

Cécile Marchand-Ménard

Découvrez le teaser du film :

Waru : quand huit femmes māories réveillent le Quatrième Cinéma

Un cinéma fait par les Indigènes, pour des Indigènes. Le Quatrième Cinéma, ou cinéma māori, bouscule les canons cinématographiques occidentaux pour donner une voix à cette minorité oppressée en Nouvelle-Zélande. En perte de vitesse depuis plusieurs années, le Quatrième Cinéma a connu une renaissance cette année avec la sortie de Waru, film novateur par sa forme et par les thèmes qu’il aborde.

Mere_GradedStill KEY-800-800-450-450-crop-fillUne scène du film Waru © Brown Apple Sugar Grunt Productions

Waru signifie « huit » en te reo, la langue du peuple māori. Huit histoires parallèles, écrites et réalisées par huit femmes māories : telles sont les prémisses du long-métrage. Waru est également le nom du personnage principal, un enfant mort qui n’apparaît jamais et qui pourtant lie toutes ces histoires en une seule.

Waru est un pari fou, et une prouesse technique. Chacune des huit instigatrices du projet s’est en effet chargée de la réalisation d’un segment de dix minutes, avec pour unique contrainte que celui-ci devait être tourné en plan-séquence, c’est-à-dire d’une traite, sans jamais couper la caméra. Au-delà de la performance du tournage, ce choix de réalisation confère au film un réalisme saisissant, quasi documentaire, mis en valeur par une photographie très désaturée.

La forme au service du fond

Chaque segment suit le point de vue d’une femme māorie, de 10 heures à 10 heures 10, tandis que la communauté s’organise pour les funérailles du jeune Waru, victime de mauvais traitements. La question de la maltraitance est au cœur du film : certaines scènes présentent des mères dépassées par leurs responsabilités, telle Mihi, peinant à élever seule ses deux enfants, ou Em, rentrant alcoolisée d’une soirée pour trouver son bébé enfermé chez elle.

Le segment de Ranui, la grand-mère de Waru souhaitant récupérer la dépouille de ce dernier, nous offre une plongée dans les traditions māories (tikanga — littéralement « la bonne manière de faire les choses ») : son décor — la maison commune du marae, lieu sacré et centre social pour les indigènes — et la force des paroles échangées en te reo confèrent à cette scène une grande puissance évocatrice. La virtuosité de la réalisation efface littéralement la caméra : ne reste que le portrait sans concessions d’une société māorie en crise — sociale, identitaire, économique —, servi par l’interprétation extrêmement juste de ses comédiennes (pourtant presque toutes amatrices).

Le segment de Kiritapu, journaliste māorie sur une chaîne de télévision nationale, propose une critique acerbe des médias néo-zélandais et de leur traitement systématiquement biaisé et condescendant des problèmes qui secouent le monde māori. D’après Sue Abel, professeure à l’Université d’Auckland, plus de la moitié des reportages consacrés aux Māoris et diffusés sur les trois chaînes nationales… traitaient de la maltraitance des enfants.

Selon la professeure Sue Abel, jamais les médias nationaux n’abordent la responsabilité des colons blancs dans la situation actuelle des Māoris, eux qui pourtant n’ont cessé de leur voler leurs terres et de s’attaquer à leur culture au cours du dernier siècle et demi. Si l’on peut reprocher à la scène son manque de subtilité, celle-ci n’est malheureusement pas si éloignée de la vérité : le présentateur blanc insupportable qui y est dépeint — et que Kiritapu remet à sa place dans une séquence jouissive — est ainsi inspiré de l’animateur Mike Hoskins, connu pour ses dérapages racistes sur TVNZ, puis récemment sur Newstalk ZB.

Le réveil du Quatrième Cinéma ?

Barry Barclay, réalisateur māori, est le père du concept de Quatrième Cinéma, ou cinéma indigène. Celui-ci s’oppose aux trois premiers cinémas, que sont le cinéma grand public hollywoodien, le cinéma d’auteur européen, et le cinéma révolutionnaire sud-américain (ou cinéma du Tiers-Monde). Le cinéma māori se caractérise par une volonté de « parler en dedans » (“talking in”) : c’est un cinéma fait par les indigènes, pour les indigènes, et qui peut parfois laisser les Pākehās (non-Māoris, NDLR) sur le bord du chemin, d’autant plus lorsque la majorité des dialogues sont en te reo. De plus, les acteurs sont rarement des comédiens professionnels, et « jouent  » souvent leur propre rôle.

Il faut dire que le Quatrième Cinéma rejette la figure occidentale du héros, et lui préfère l’approche du marae : comme lors des réunions publiques ayant lieu dans la maison commune (whare hui), chaque membre de la communauté est digne d’être entendu. Dans Ngati, film de Barry Barclay sorti en 1987 et considéré comme le premier représentant du Quatrième Cinéma, tous les habitants du village se réunissent pour défendre les ateliers de congélation locaux, menacés de fermeture. Waru s’inscrit parfaitement dans cette démarche, avec huit portraits de femmes tantôt fortes, tantôt faibles, mais qui ont toutes droit au même temps d’apparition à l’écran.

Depuis la mort de Barry Barclay en 2008, le cinéma māori semblait en perte de vitesse. Ces dernières années, seul le film Boy de Taika Waititi — réalisateur māori qui vient d’entamer une carrière prometteuse à Hollywood avec son Thor : Ragnarok — avait rencontré un (immense) succès, devenant le film néo-zélandais le plus populaire de tous les temps. La raison de cet engouement ? Des personnages attachants, un humour omniprésent, et un savant mélange entre traditions māories et pop-culture, à l’image de ce haka reprenant l’esthétique du Thriller de Michael Jackson.

13737477_1023612087746840_6795482159312240106_oLes huit réalisatrices de Waru : Chelsea Winstanley, Katie Wolfe, Briar Grace-Smith, Paula W. Jones, Ainsley Gardiner, Renae Maihi, Casey Kaa, Awanui Simich-Pene. © Brown Apple Sugar Grunt Productions

Waru, par son thème, se veut bien plus grave. En cela, il se rapproche du film Once Were Warriors (L’Âme des Guerriers), dont il partage la vision pessimiste du monde māori : ce long-métrage de 1994 nous présente en effet une famille māorie vivant dans la banlieue pauvre d’Auckland, et devant faire face à l’alcoolisme et à la violence du père, Jake. Comme Once Were Warriors, Waru est un film féministe, mais à la différence de ce dernier — du réalisateur Lee Tamahori et adapté d’un roman d’Alan Duff — il est le fruit du travail de huit réalisatrices aux carrières prometteuses.

Ces dernières décennies, Merata Mita avait été la première et la seule femme māorie à se lancer dans la réalisation, avec son film Mauri sorti en 1988. Waru incarne donc un nouvel espoir à la fois pour le Quatrième Cinéma et pour la représentation des femmes dans l’industrie cinématographique néo-zélandaise, bien que le pays compte plusieurs réalisatrices pākehās de renom, telles Alison Maclean ou Jane Campion (récompensée d’une Palme d’Or, d’un César et de trois Oscars pour son film La Leçon de Piano).

Tom Février

« Orange days » : notre sélection d’articles sur la lutte contre les violences faites aux femmes

Ce week-end, la Journée contre les violences faites aux femmes a lancé les « orange days » : 16 journées de campagne menées par l’ONU pour mettre fin à ces violences. Pour que le « non » aux violences faites aux femmes soit exprimable, audible et respecté.

A cette occasion, nous vous proposons une sélection d’articles rédigés ces dernières années par nos correspondants, qui éclairent la situation dans leurs pays d’accueil.

Le « non » de Judith Couvé

Notre correspondante au Panama, Judith Couvé, a exprimé en disant sa vision du "non". © CrossWorlds / Judith Couvé

Notre correspondante au Panama a dessiné sa vision du « non ». ©CrossWorlds / Judith Couvé

Etats-Unis

Lors d’un Regard Croisé sur l’aube dans 8 pays du monde, notre correspondante à Washington écrivait sur ces femmes qui s’organisent pour lutter contre le harcèlement de rue. Rencontre avec Lauren Taylor, fondatrice de l’association Defend yourself à l’occasion de cette journée internationale :

CINQ HEURES — Washington, quand la nuit inspire la peur

Corée du Sud

Des centaines de personnes se réunissent chaque mercredi devant l’ambassade japonaise de Séoul pour protester contre l’impunité de ce crime de guerre.

« Femmes de réconfort » : le passé d’esclavage sexuel dont le Japon a du mal à se débarrasser

Argentine

Malgré un statut pénal existant, la situation reste critique dans le pays où une femme est assassinée toutes les 32 heures. Retour sur cette situation alarmante à l’origine du mouvement #NiUnaMenos :

L’Argentine punit le « féminicide ». Et pourtant…

Irlande

Parmi le portrait de femmes, découvrez celui de Joan, l’oreille des femmes abusées.

Angleterre, Canada, Irlande… Ces femmes qui nous interpellent

Afrique du Sud

Un pays où 53 617 cas de viols ont ainsi recensés par la police en 2014-2015, sachant que seule une faible proportion des femmes porte plainte.

La banalité silencieuse des violences faites aux femmes en Afrique du Sud

#MenAreTrash : les Sud-Africaines s’élèvent contre les violences genrées

Depuis quelques jours, le hashtag #MenAreTrash (les hommes sont des ordures) agite les réseaux sociaux sud-africains. Notre correspondante vous explique pourquoi.

Ce hashtag, populaire au sein de la communauté féministe connectée dans le pays, a pris une ampleur massive à la suite du meurtre de Karabo Mokoena, une Sud-Africaine de 22 ans, par son petit ami. Portée disparue le 28 avril 2017, elle a été retrouvée morte brûlée, comme l’a annoncé son père sur Facebook. La médiatisation sur les réseaux sociaux de cet événement morbide a amorcé une vague de colère quant aux violences que subissent les femmes en Afrique du Sud.

Dans un pays où une femme meurt sous les coups de son conjoint toutes les huit minutes (selon le South African Medical Research Council en 2009), l’événement est loin d’être anecdotique pour les Sud-Africaines. La même semaine, une étudiante de l’Université du Western Cape a été violée sur le campus, rejoignant la longue liste de victimes d’abus sexuels (53 617 cas de viols recensés par la police en 2014-2015, bien plus en réalité car toutes les femmes ne portent pas plainte). Pour Candice Chirwa, étudiante en relations internationales à l’université du Witswaterand, la situation est effrayante :

« Les femmes ne sont en sécurité nulle part : ni à l’école, ni dans la rue, ni même chez elles. Je pense que la mort de Karabo Mokoena a permis de réaliser cela. »

Sous le hashtag #MenAreTrash, des femmes ont partagé des histoires personnelles, des photos de femmes battues et des récits glaçants sur les abus dont elles ont été les victimes. Quelques Sud-Africains l’ont aussi relayé.

« Voici des tweets à dérouler sur comment j’ai survécu à la mort. #MenAreTrash.
Photo 1, le matin d’après.
Photo 2, le matin d’avant. »

#NotInMyName

D’autres hommes ont préféré réagir en créant leur propre hashtag, #Notinmyname (pas en mon nom), reconnaissant l’oppression et la gravité du problème. Une marche est même organisée le 20 mai à Johannesburg avec pour nom « Men March Against Women Abuse » (Les hommes marchent contre les abus faits aux femmes).

Marche prévue le 20 mai pour les hommes qui s'élèvent contre les violences faites aux femmes en Afrique du Sud.

Marche prévue le 20 mai pour les hommes qui s’opposent aux violences faites aux femmes en Afrique du Sud.

 

Certaines Sud-Africaines n’approuvent pas cette démarche qui implique, qu’encore une fois, les hommes doivent secourir les femmes. Toutefois, l’initiative reste saluée : elle montre qu’il est possible d’être un homme conscient du privilège d’être né homme.

#NotAllMen

Mais beaucoup d’hommes y voient une tendance « anti-homme » et en réponse, les hashtags #NotAllMen (pas tous les hommes) et #WomenAreTrash (les femmes sont des ordures) ont fleuri, une façon de dire pour beaucoup : « Moi je ne suis pas comme ça, ne nous accusez pas tous. » 

https://twitter.com/TheExoticDj/status/862682814482968576

« Dites que #CetHommeEstUneOrdure pas que #LesHommesSontDesOrdures. Vous commencez à nous ennuyer. »

Cela a pour conséquence de révolter encore davantage de nombreuses Sud-Africaines :

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« Ca traite les femmes de #bitches et de #salopes dans tous les hits mais le hashtag #MenAreTrash vous offusque tous. »

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« Pourquoi est-ce que #MenAreTrash vous met davantage en colère que la mort de nombreuses femmes ? »

Les arguments du type #NotAllMen sont difficilement recevables pour les Sud-Africaines puisqu’elles y voient l’outil pour dénoncer « une oppression systémique et globale ». Pour Mbalenhle Moloi, étudiante en histoire : « l’idée n’est pas de dire que chaque homme, individuellement, est une ordure mais bien de dénoncer un système ».

Dans un pays où l’apartheid a été aboli en 1994, certaines femmes ont répondu à ces hommes indignés qu’elles agissent avec la même logique que lorsque les Sud-Africains se battent contre un système de suprématie blanche : il ne s’agit pas d’accuser chaque personne blanche, mais de dénoncer l’oppression systémique qui réside dans le racisme et dans ce qui est aujourd’hui nommé le « white prilevege » (le privilège blanc). De même avec #MenAreTrash : il ne s’agit pas d’accuser chaque homme, mais de dénoncer l’oppression systémique qu’est le système patriarcal.

C’est d’ailleurs ce qu’un internaute tentait d’expliquer à travers ce post relayé par la suite par des femmes sur Twitter :

« Laissez moi expliquez « Men are trash » avec l’exemple des serpents de façon à ce que tout le monde puisse comprendre (et aussi parce que nous sommes des serpents). On sait que tous que les serpents sont dangereux, même si certains ne représentent pas un danger mortel. Cependant on n’entend jamais personne dire « certains serpents sont dangereux, d’autres ne le sont pas », ils disent juste « les serpents sont dangereux » parce qu’il est difficile pour une personne lambda de dire quels serpents sont dangereux et lesquels ne le sont pas, donc on demande aux gens de faire attention aux serpents en général. Donc même si on vous présente un serpent en vous disant qu’il n’est pas dangereux du tout, vous ne serez pas forcément à l’aise avec et vous allez prendre beaucoup de précautions parce que vous savez ce dont les serpents sont capables. C’est ce que les femmes ressentent à propos des hommes, et pourtant vous êtes toujours là à vous plaindre parce qu’elles n’ont pas spécifié que vous étiez un mec bien (vous PENSEZ que vous l’êtes). »

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« Tous les hommes ne sont pas des violeurs, mais tous les hommes bénéficient ou participent au système patriarcal », explique encore Mbalenhle Moloi. « C’est souvent de façon inconsciente. Dommage qu’ils aient autant de mal à l’admettre et à lutter contre. »Finalement, ce que beaucoup espèrent aujourd’hui, c’est que la lutte s’étende au delà des réseaux sociaux.

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« Un statut facebook ne changera rien aux violences contre les femmes. Nous devons faire plus », affirme Mbalenhle Moloi. Cette dernière a déjà entamé la démarche : elle veut créer un groupe de self-defense pour les étudiantes de l’université de Wits à Johannesburg.

Coline Pélissier


>> La situation des femmes en Afrique du Sud vous intéresse ? Retrouvez nos autres articles sur le sujet :

 

F. M. Corrao : « Ce n’est pas juste de devoir adapter son comportement à celui des hommes. En Italie, c’est dû à la période Berlusconi »

Née en Sicile, Francesca Maria Corrao est considérée comme l’une des plus grandes expertes italiennes du monde arabo-musulman. Elle enseigne à Sciences Po et  fait partie de la minorité de femmes professeurs à la LUISS (Libera Università Internazionale degli Studi Sociali, Rome).  Aujourd’hui, elle reçoit notre correspondante, Isabel Del Real Corral-Humbert.

Avec un chapeau sur la tête. « C’est un chapeau de mec, mais ça m’est totalement égal », lâche-t-elle en riant.

"C'est un chapeau de mec, mais ça m’est totalement égal", dit en riant la Professeure Corrao. 8 mars 2017. © CrossWorlds / Isabel Del Real Corral-Humbert

« C’est un chapeau de mec, mais ça m’est totalement égal », dit en riant la Professeure Corrao. 8 mars 2017. © CrossWorlds / Isabel Del Real Corral-Humbert

 

CrossWorlds – On a célébré cette semaine la Journée internationale des droits des femmes. Quels sont-ils pour vous ?

Les droits des femmes sont liés à la grande trinité de Liberté- Égalité- Fraternité, déclarée en France il y a de cela trois siècles. Aujourd’hui, c’est encore un idéal difficile à atteindre, surtout en Italie. Certes, nous avons le droit de vote, le droit à un salaire égal, mais dans les faits… ce n’est pas toujours vrai. Voilà, les hommes et les femmes n’ont pas les mêmes opportunités. Plus qu’une question de droits que l’on accorde aux femmes, c’est une question de comportement humain : la société italienne est encore très machiste et patriarcale.

– Et pourtant, il y a eu du progrès durant le XXième siècle !

Il y a eu de grandes avancées.

Tenez par exemple, je peux vous raconter l’histoire de mon père. Ludovico Corrao, il était l’avocat de la sicilienne Franca Viola, la première femme à se rebeller contre le « mariage réparateur » en 1965. Sous cette expression, se cachait en réalité le mariage forcé d’une victime avec son violeur.

Mon père, en tant que sénateur en 1981, à changé la loi à ce sujet, en soutenant l’abrogation de l’article 544 du Code pénal italien, une étape fondamentale pour l’émancipation de la femme en Italie.

– La pression sociale contre Franca Viola et votre père était-elle forte à l’époque ?

Mon père n’a pas subi de pressions à cette époque, de toute façon, il avait déjà été excommunié [rires]. C’était un démocrate-chrétien, très catholique, mais aussi très modéré, moderne et pacifiste. Il ne voulait plus de la pensée vieillotte de l’Église, alors il a quitté les démocrates-chrétiens et créé un parti social en Sicile. Alors bon, les pressions sociales…

En vérité en Sicile, en Italie, les temps étaient mûrs pour permettre à Franca Viola de se rebeller, son action restant incroyablement admirable. L’élite voulait s’émanciper des comportements patriarcaux médiévaux et elle a été encouragée. Une quinzaine d’années plus tard, quand mon père a changé la loi sur le mariage forcé après un viol, il a été très soutenu. C’était un homme progressiste, très courageux, qui m’a donné beaucoup de liberté. Grâce à lui, j’ai pu aller étudier seule sept ans au Caire. Aujourd’hui, c’est courant, mais il y a quarante ans, c’était tabou en Sicile.

– Quels droits devraient avoir les femmes ?

D’être respectées. D’être écoutées. D’avoir la possibilité de pouvoir décider pour elles-mêmes. Parce qu’aujourd’hui, nous ne décidons pas.

Quand une femme obtient le pouvoir, elle tend à se comporter comme un homme, et ce n’est pas de l’émancipation.

C’est un pas en avant, mais ce n’est pas encore l’égalité. Nous sommes différents, hommes et femmes, les femmes ne sont pas agressives de nature. Pourtant, quand elles ont un poste à responsabilité, elles peuvent facilement le devenir. Et puis, les femmes ne devraient pas utiliser leurs corps pour devenir des femmes de pouvoir.

– Alors, que voudriez-vous de plus pour les femmes ?

Je voudrais qu’elles soient plus écoutées. Je voudrais qu’il y ait une plus grande harmonie dans le rapport hommes-femmes. Les femmes deviennent agressives quand elles veulent quelque chose, et je ne veux pas cela, ça ne va pas.

Professeure Corrao. 8 mars 2017. © CrossWorlds / Isabel Del Real Corral-Humbert

Professeure Corrao. 8 mars 2017. © CrossWorlds / Isabel Del Real Corral-Humbert

 

– En Italie, les femmes sont-elles aujourd’hui particulièrement prisonnières d’un schéma familial encore très patriarcal ?

Ce n’est pas seulement être prisonnière de la famille : c’est du consumérisme, ce qui est bien pire. Cela regarde les hommes et les femmes certes, mais c’est particulièrement grave en Italie. Nous, les Italiennes, étions très conscientes du fait d’être une femme avant d’être un objet de consommation. Mais nous retournons dans le vieux rôle de la femme séductrice et non respectée parce qu’elle montrerait trop son corps. C’est un changement négatif.

– Selon vous, il y a une régression des conditions de la femme en Italie ?

Oui, et c’est notamment dû à toute la période Berlusconi : une régression de la condition de la femme due au retour du patriarcat venant de la remise en scène de la femme-objet.

J’explique ceci avec la politique culturelle de Berlusconi. Il avait ouvertement des prostituées, c’est devenu une normalisation de la prostitution. Pour moi, c’est une folie, une honte. Pour ces jeunes filles, c’est normal. Elles ne comprennent pas qu’elles sont utilisées, qu’on les abuse dans cette histoire. L’image de la femme n’est pas constante. Ce sont des schémas en mouvement : dans le monde arabe, les femmes se couvrent et nous, on se dénude.

– En tant que spécialiste du monde arabo-musulman, quelle est votre image de la condition féminine au Moyen-Orient ?

J’ai la chance d’être née en Europe, et d’avoir grandi dans les années 70, où il y avait le boum du féminisme en Italie. Donc j’ai eu de la chance d’être consciente de mes droits, de ma dignité, de mes différences. Puis, au Caire, j’ai appris que je pouvais accepter qu’une femme porte le voile. Même si c’est renoncer à sa propre liberté, elles prennent le voile pour pouvoir aller à l’université ou avoir le droit de sortir en ville.

– Selon vous, quelle sera l’évolution de la condition des femmes ?

Rien ne peut arrêter le féminisme. Même si nous sommes dans une phase de crise, nous continuons.

– Vous dites que : « Rien ne peut arrêter le féminisme », c’est pourtant un concept décrié !

On peut changer les mots, c’est sans importance. Ce qui compte, ce sont les droits. Les droits et les devoirs.

Si les hommes continuent avec leurs comportements dominateurs, les femmes doivent, en réaction, avoir de l’humour ou leur crier dessus. Ce n’est pas juste de devoir adapter son comportement.

Propos recueillis par Isabel Del Real Corral-Humbert

Angleterre, Canada, Irlande… Ces femmes qui nous interpellent

Pour la Journée internationale des droits des femmes, nos correspondants vous font rencontrer une femme de leur pays d’accueil. Molly, Joan, Arije, Judy… Des femmes de notre époque qui les ont interpelés ou inspirés.

Chili : Nicole, la voyageuse

Nicole m’invite à la rejoindre au réveil sur son petit balcon. Elle regarde inspirée le port de Valparaíso, ses yeux sont des miroirs à facettes et sa peau respire encore les Caraïbes. On la surnomme pajarito (petit oiseau) et cela fait deux semaines qu’elle est rentrée au nid. Du haut de ses vingt six ans, elle a parcouru pendant un an les terres d’Amérique latine, du Chili jusqu’au Mexique.

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Nicole, du thé et un balcon. Valparaíso © CrossWorlds / Cyndi Portella

 

Lorsqu’elle était enfant, Nicole regardait avec admiration les programmes télévisés où apparaissaient des journalistes aux quatre coins du monde. Elle se souvient que son cœur battait très fort : elle aussi rêvait de prendre la route. Pourtant, son premier grand voyage ne fut pas à la hauteur de son désir de petite fille. Il y a deux ans, elle est partie travailler trois mois en Californie aux côtés d’un ancien petit-ami.

Apparaissent les souvenirs, et un brin de mélancolie se dessine sur son visage : « Là-bas je me suis rendue compte de ma situation de dépendance, je n’arrivais pas à communiquer en anglais, ou seulement à travers lui, je me sentais en perte de confiance et dévalorisée ». Son retour au Chili n’efface pas le sentiment d’insécurité développé lors du voyage, il demeure la peur de ne pas être capable de s’adapter à de nouveaux environnements. Surgit alors la nécessité de repartir, seule cette fois. Elle se souvient précisément de la veille de son départ, les rues de Valparaíso, ses amis tristes et enjoués, son sac fait à la dernière minute, le petit-déjeuner avec sa mère et sa sœur. Une fois dans le train, une question la taraude : quand les reverra-t-elle ?

Nicole revient à sa sérénité naturelle et raconte l’itinéraire au cours duquel elle alterna entre volontariat et couchsurfing traversant le Pérou, l’Équateur, la Colombie, le Panama, le Nicaragua et le Mexique. Même si les pays et les rencontres s’additionnent, elle décrit avant tout ce voyage comme une évolution personnelle, un cheminement fait de longues introspections. Elle sent qu’elle a grandi, qu’elle s’est affirmée aussi.

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Nicole, pensées matinales. Valparaíso. © CrossWorlds / Cyndi Portella

 

“En tant que femmes, on nous limite beaucoup”

Nicole n’était pas seulement une voyageuse, elle était une femme qui voyageait seule. Un détail qui fait la différence. Le regard pensif sur sa tasse de thé, elle reconnaît avoir été confrontée à diverses réactions machistes pour le moins irritantes. Particulièrement en Colombie et en Amérique centrale, où elle dit s’être sentie objectifiée parfois. Sa manière de voyager en surprenait plus d’un et les mêmes interrogations revenaient en boucle : « tu es mariée ? » « Tu as des enfants ? » « Où est ton fiancé? » Elle laissait alors entendre qu’elle n’avait besoin de personne.

Voyager seule, pour Nicole, a été une voie pour gagner sa liberté. Pour se défaire de la peur inculquée depuis toute petite à travers les standards éducatifs, elle souligne comme une évidence: « en tant que femme, on nous limite beaucoup ». Puis, comme elle n’aime pas parler seulement d’elle, elle fait valoir l’empathie qui lui a permis d’accéder à une altérité inspirante : « Je croisais des femmes qui restaient enfermées chez elles, d’autres qui étaient porteuses de grands projets et cela me donnait la force pour continuer ma route. »

Cyndi Portella

 

Jordanie : Aïcha, le « quatrième frère de la famille »

 

Elle est de ces femmes qu’on ne croise pas souvent. Aïcha, 29 ans, œuvre à répandre l’amour dans la ville d’Amman. Tous les samedis soir, nous nous retrouvons au sein d’un cercle de femmes pour discuter de questions diverses : « qu’est-ce que le féminisme ? Qu’est-ce qu’être femme ? » Initiées suite à l’élection de Donald Trump par un groupe d’amies et inspirées par les Women Marches de janvier 2017, ces rencontres hebdomadaires offrent à chacune un espace de partage exclusivement féminin.

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Aïcha. Amman. © CrossWorlds / Camille Lévy

A travers sa campagne « Al Ataa Bi Hob » [donner avec amour], Aïcha apprend aux autres à faire du crochet. Il s’agit, selon elle, de « donner aux gens par amour, parce qu’ils font partie de notre famille, plutôt que de donner par pitié ».

D’origine soudanaise, Aicha est née et a grandi avec sa mère en Jordanie. Sa mère, dit-elle, est sa plus grande source d’inspiration. Elle lui a appris à être forte, indépendante. « A marcher dans la vie avec plus de pouvoir ». Être une fille en Jordanie, poursuit-elle, c’est être façonnée par les normes et les traditions des gens qui nous entourent. C’est obéir à la culture de l’interdit, de l’immoral, dictée en particulier par les normes religieuses de l’islam. La pression sociale, la peur du « qu’en dira-t-on », imposent aux filles, puis aux femmes, des règles genrées auxquelles Aïcha tente d’échapper.

A partir de 15 ans, il n’est plus question pour une fille de faire du vélo dans la rue. Il faut couvrir son corps, rentrer de bonne heure, rester discrète. Difficile alors de jouer, comme avant, avec les garçons du quartier. Difficile aussi, en grandissant, d’être une femme « très active, efficace » : la société jordanienne, semble-t-il, rechigne encore à l’émancipation des femmes.

« Je pense que si j’étais un jeune homme dans cette ville, ma vie serait plus facile », conclut-elle.

En Jordanie, une loi permet au violeur d’épouser sa victime. C’est la cause qui, en termes de droit des femmes, lui tient le plus à cœur. Aïcha évoque également le harcèlement de rue, au travail et partout ailleurs. Sifflements, klaxons, regards pénibles et paroles vulgaires : c’est le quotidien d’une femme à Amman. Des sanctions plus sévères, dit-elle, sont nécessaires. En mai dernier, une manifestation invitait le gouvernement à criminaliser le harcèlement de rue – affaire à suivre.

La femme est forte, dit-elle, mais l’ « on prend de ses forces et de ses énergies pour prouver sa propre existence, pour défendre son propre espace ». Aïcha voit en chaque femme « le soleil, l’arbre, la puissance de la terre et de la nature ». En chacun.e d’entre nous, m’explique-t-elle, cohabitent une part masculine et féminine de notre personne.

Aïcha, enfin, refuse l’étiquette de « féministe » : elle résiste en étant elle-même. En suivant simplement ses désirs et ambitions, elle se bat, chaque jour, pour briser les règles, renverser les normes et marcher vers l’égalité.

Camille Lévy

Chine : Xing Qian, la mère

 

La foule se presse dans le parc de People’s square pour le marché des célibataires. Le nom pourrait prêter à sourire, pourtant l’événement est on ne peut plus sérieux.

Je vais m’asseoir quelques instants sur un banc en retrait et c’est alors que Xing Qian (姓钱) se décide à m’accoster, attirée par la vue d’un visage d’expatrié.

Assise face à son mari, elle discute de vive voix avec d’autres parents autour d’elle, mais ne se mêle pas à cette horde de parapluies où sont entreposées les fiches symboliques, façon profil Tinder sur papier, détaillant les mérites des célibataires que ces parents déterminés viennent marier, sans leur accord ni leur présence.

Xing Qian rebondit rapidement quand elle m’entend parler français : sa fille aussi parle français. Le ton est donné, la mère est déterminée à trouver un partenaire de vie pour sa jeune fille de 21 ans. Les mots à son encontre sont durs : « Ma fille n’a ni tempérament, ni ami. Elle a besoin de moi pour s’en sortir » .

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Xing Xian, Shanghai. © CrossWorlds / Nadim Ben Lallahom

 

Xing Qian exprime avec une assurance inébranlable les multiples défauts de sa fille, symbolisant à chaque mot prononcé toute la pression exercée par ces parents qui, en Chine, ne peuvent accepter le célibat de ses enfants. Une phrase est sans cesse répétée,  comme un couperet qui s’abat dans un tempo régulier : « Elle n’a aucune assurance, aucune confiance » . Et moi de naïvement souligner l’importance du soutien familial dans la construction de notre identité. Pourtant, Xing Qian dissémine ça et là des bribes de vie de sa fille, et dresse le portrait d’une personne bosseuse : elle s’envolera en fin de semaine pour le Canada pour poursuivre ses études. Mais pour la mère, le statut de célibataire endurcie de sa fille est une honte qu’elle ne peut plus accepter. Ce célibat révèle pour elle un signe d’immaturité et une inadaptation à la vie en société. Dans la société traditionnelle chinoise, le mariage est une affaire sérieuse, une transaction de personnes. S’en explique ce marché peu commun. Là où les fiches de célibataires vantent les attributs des jeunes gens et formulent les conditions nécessaires au candidat, Xing Qian ne s’en accommode pas et semble résignée face au « cas » de sa fille, volontairement à l’écart de cette agitation commerciale.

Elle répétera néanmoins à maintes prises qu’elle peut appeler sa fille pour me rencontrer. Tout comme elle soulignera avec une malice certaine être surnommée « Qian », argent en chinois. Une façon peu subtile de rappeler l’importance de la dot et le poids financier du mari : un verrou de plus qui contribue à la pression sociale autour du mariage.

Nadim Ben Lallahom

Angleterre : Molly, féministe « plus âgée »

 

Elles sont quatre aujourd’hui : Vivienne, Josefa, Irena, Molly. Moyenne d’âge : 72 ans. Hissant leurs drapeaux du Older Feminist Network (Réseau de féministes plus âgées), ce groupe de femmes s’est réuni samedi dernier dans le centre de Londres pour manifester contre les coupes budgétaires prévues pour le système de santé public britannique (NHS).

Manifestation du " Réseau des féministes plus âgées" à Londres samedi 5 mars 2017. © Crédits photo : CrossWorlds / Lucile Pannetier.

Manifestation du Réseau des féministes plus âgées à Londres, samedi 5 mars 2017. © Crédits photo : CrossWorlds / Lucile Pannetier

 

Depuis 1983, ces Londoniennes se retrouvent le deuxième samedi de chaque mois autour d’une cup of tea pour papoter, organiser des actions, comme des sorties et des manifestations. Selon elles, le mouvement pour la libération de la femme des années 80 n’accordait pas d’attention ou de valeur suffisante aux expériences et besoins des femmes plus âgées. Molly, une dame au regard doux et au sourire facile m’explique : « Aujourd’hui, les femmes qui travaillent se battent pour leurs droits sur leur lieu de travail… mais nous, nous sommes retraitées, nous avons d’autres besoins. »  En tant que féministes âgées, elles se battent contre les stéréotypes négatifs autour de l’âge et du genre, la fragilité et l’incapacité par exemple.

Molly, membre du Réseau des Féministes plus âgées de Londres. © CrossWorlds / Lucile Pannetier

Molly, membre du Réseau des féministes plus âgées de Londres. © CrossWorlds / Lucile Pannetier



Malgré ces réalités différentes, elles se reconnaissent dans les combats des femmes de tout âge. En ce moment, elles lancent une campagne contre la mutilation génitale féminine. Le mois dernier, elles étaient à la Women’s March et ce week-end, elles participeront à la Million Women Rise march, une manifestation contre la violence faite aux femmes. En attendant, j’essaie de garder le rythme de leur marche en direction du Parlement. Alors qu’on piétine, Molly m’avoue : « J’ai entendu dire qu’il y avait plusieurs ‘vagues’ de féminisme, je ne sais pas ce qu’elles sont… Malgré les différences, je pense que les femmes font face à des problèmes similaires ». Le lien entre jeunes et féministes âgées est au cœur de leur projet : le désir commun de défendre leurs droits.

Clara Hernanz

Irlande : Joan, l’oreille des femmes abusées

 

En Irlande, plus de 300 000 personnes auraient été sévèrement abusées par un partenaire à un moment de leur vie, dont 213 000 femmes. Un chiffre communiqué lors de la campagne de sensibilisation « What would you do?«  (« Que feriez-vous ? ») et auquel Joan se confronte chaque jour.

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Joan, employée au Centre de Ressources pour Femmes de Tralee devant le mur aux citations. Derrière elle, on peut lire : « Vous n’êtes pas responsables si vous êtes à terre, mais c’est votre responsabilité de vous relever ». © CrossWorlds / Olga Lévesque

 

Au Centre de Ressources pour Femmes de Tralee, on accueille les femmes victimes d’abus, physiques ou psychologiques, ou de violences dans leur couple. C’est ici que j’ai pour la première fois rencontré Joan. Elle me reçoit dans une salle où les murs sont tapissés de phrases encourageantes et valorisantes. Avec une voix basse, un débit calme, elle pèse ses mots avant de répondre.

Le centre a été fondé il y a 35 ans. Joan en a pris connaissance quand elle était elle-même victime de violences conjugales. Après s’en être sortie, elle a décidé de s’engager. Elle travaille comme employée au centre depuis 19 ans. “C’est un travail incroyable et épanouissant”, dit-elle avec un sourire penseur aux lèvres. Elle reçoit des femmes dans le besoin cinq jours par semaine, de neuf heures à dix-sept heures, pour une conversation profonde ou simplement pour prendre le thé.

Elle anime actuellement un cours pour les femmes victimes de violences conjugales. Pendant trois mois, 14 femmes se regroupent deux fois par semaine pour parler des abus qu’elles subissent. Joan leur montre les chemins qui s’offrent à elles : quitter un compagnon abusif, rester tout en se protégeant, résister… Mais sans leur donner d’impératif.

« J’essaie de leur montrer qu’elles ont le choix. Mais jamais je ne leur dirai qu’elles doivent quitter leur partenaire. »

Afin que ces femmes aient toutes les cartes en main pour prendre la décision qui leur conviendra, le centre travaille en collaboration avec des psychologues professionnels mais aussi d’autres organismes qui sauront les aider à trouver des solutions de logement et à gérer leurs finances.

Chaque femme qui prend contact avec le centre a une situation qui lui est propre. Les origines sociales sont diverses, il n’y a pas de norme lorsque l’on fait face à des situations d’abus. Joan les écoute et surtout, elle les « croit » . C’est, selon elle, la condition sine qua non pour établir une relation avec celles qui viennent la voir.

Le second cours que Joan anime se concentre sur l’estime de soi. Elle raconte que les femmes abusées par leur entourage ne se reconnaissent pas à leur juste valeur. S’estimer et appréhender son pouvoir est d’ailleurs le sujet d’une discussion organisée par le centre et qui aura lieu le 8 mars pour la Journée internationale des droits des femmes. Pour Joan, cette journée est une véritable célébration.

Joan n’aime pas parler d’elle-même, mais elle rayonne quand elle évoque ces femmes qu’elle aide. Certaines ne viennent au centre qu’une fois, d’autres sont là depuis deux ans, voire même dix. La discrétion et la confidentialité sont de mise. On ne détaillera pas ici les bribes de conversations entendues dans les couloirs du centre. On sait en revanche que Joan sera là demain pour les recueillir.

Olga Lévesque

Canada francophone : Arije, l’ado rebelle devenue adulte assumée

 

Arije Mahmoud, 31 ans, cinq pieds, peau tannée, casquette insolente sur cheveux frisés. Adossée contre un bureau de travail encombré, où s’alignent scotch, tissu et crayons de couleur éparpillés ; avec lesquels elle réalise des décors pour émissions de télé. En face, un buste de mannequin vêtu de sequins qu’Arije s’amuse souvent à habiller.

Arije Mahmoud, Québecoise ayant rencontré nos correspondants pour la Journée internationale des droits des femmes. © CrossWorlds / Clément Foutrel

Arije Mahmoud, Québecoise ayant rencontré nos correspondants pour la Journée internationale des droits des femmes. © CrossWorlds / Clément Foutrel

 

Arije, syrienne de nom et de racines, mais au fond surtout québécoise. Ses parents ont coupé toute attache avec la Syrie, même si des bribes de tradition tentent de subsister au sein du foyer.

« Si j’avais écouté mes parents, je serais restée vierge jusqu’à l’âge de vingt-six ans », commente-t-elle en riant.

Mais Arije a détruit un à un les rêves de stabilité. A quatorze ans, lorsque son père découvre qu’elle a un copain, les liens semblent brisés – ils ne s’adressent plus la parole cinq ans durant.

« Mes parents voulaient que je me marie et que j’aie des enfants. Je ne me suis pas mariée. Des enfants, j’en veux pas, un job stable, j’en veux pas, une maison, le rêve américain que ma mère souhaitait pour moi… Il n’y a rien de tout ça.  Elle voulait que je sois chirurgien : je suis artiste. Il n’y a rien qui a fonctionné », lâche-t-elle avec un rire amusé.

Après de longues années, ses parents se sont adaptés. L’adolescente rebelle s’est transformée en adulte au mode de vie assumé. Seule sa mère, de temps à autres, lâche un mélancolique : « Oh Arije, tu n’aimerais pas me faire des petits-enfants…? ».  Les rêves bien rangés ne viennent pas que d’Orient.  « La seule pression sociale que j’ai récemment ressentie est venue de la famille de mes ex-petits amis québécois », raconte Arije. Des familles traditionnelles catholiques, attendant des petits-enfants qui ne venaient pas.

Pour les Canadiennes, les préjugés sociaux s’arrêtent rarement au cadre familial. Technicienne sur un plateau de tournage, Arije a souvent l’impression d’être ignorée.

« Est-ce que c’est parce que je suis une femme, ou est-ce à cause de ma position hiérarchique ? », se demande-t-elle, elle qui travaille comme assistante décoratrice.

« On pourrait trouver une liste de raisons : parce que j’ai des piercings, parce que je suis arabe, parce que je suis une fille … », lance la jeune femme en riant. Elle pense donc que les femmes doivent agir pour les minorités ethniques et culturelles, même si elle trouve parfois « que c’est une drôle de chose de rassembler tous ces combats sous le terme de féminisme ».

Lorsqu’on lui demande ce qu’est le droit des femmes, Arije répond simplement : « C’est le droit de chaque individu, c’est le droit tout court. C’est le droit de tout le monde ». Mais un peu plus tard, elle ajoute : « Dire que les femmes ont les mêmes droits, ça n’enlève pas les inégalités. Donc peut-être que j’aimerais dire que les femmes ont droit à plus. Plus de respect, plus de place dans l’espace public. Mais c’est touchy [délicat], hein ? ».

Rime Abdallah (texte) et Clément Foutrel (photo)

Canada anglophone : Judy, l’entrepreneuse (en anglais)

Judy Machado-Duque, creator of Life Purpose Playbook, an interactive daily planner meant to help people beat procrastination and encourage entrepreneurship.

Judy Machado-Duque, habitante de Toronto. © CrossWorlds / Tara Mirkovic

Judy Machado-Duque, habitante de Toronto. © CrossWorlds / Tara Mirkovic

 

On the balance between male and female energies in society: “Society has always been very much male centric. When you think about the possibility of adding more inherently feminine traits such as nourishment, supporting, community and kindness to humankind and the business world, and empower more women so that there are more of those natural traits that come with us in everything we do, just imagine what the world could look like. If more women are empowered in business especially and bring those traits to the forefront, I believe that the world’s going to be completely transformed. It’s already changing; we are rising, the feminine energy is rising, and it’s going to create a beautiful balance in society.”

On women’s rights: “Neither governments nor religion are quite there yet, and I believe business or society in general are not at a place where equality has been achieved. Rather than coming at it from an aggressive point, I think women’s groups and companies that are really focusing on helping women to discover their voice and their passion are doing a better job at promoting equality. I’m excited about what I see but there’s also a lot of work to be done for sure.”

Tara Mirkovic

 

La banalité silencieuse des violences faites aux femmes en Afrique du Sud

« Mais quand des hommes vous complimentent innocemment, vous parlez de harcèlement. Vous risquez de ne pas trouver l’homme idéal pour vous marier ! »

C’est ainsi que le Président sud-africain Jacob Zuma s’est adressé à un groupe de femmes journalistes, il y a deux semaines. Il faut dire que le Président fait pâle figure en termes de défense des droits des femmes… Polygame, accusé de viol, même si la Cour de Justice a depuis déclaré que le rapport avec la jeune femme qui l’accusait était «consenti», tout cela ne l’empêchait pas de clamer la nécessité de « faire face à ce problème et d’éradiquer la culture de la violence dans notre pays » lors du lancement des 16 jours d’activisme contre les violences faites aux femmes en novembre dernier.

Assemblée de femmes dans la province de KwaZulu-Natal. Crédits photo : Flickr/ Steve Evans

Assemblée de femmes dans la province de KwaZulu-Natal. Crédits photo : Flickr/ CC/Steve Evans

Noir tableau de statistiques

Si le comportement du Président en a outré plus d’un.e, c’est aussi parce qu’il dirige un pays dans lequel le taux de violences faites aux femmes atteint des niveaux records. Les agressions sexuelles sont monnaie courante : 53 617 cas de viols ont ainsi été recensés par la police en 2014-2015, sachant que seule une faible proportion des femmes porte plainte. Si l’on peine à évaluer précisément le nombre réel de viols à l’échelle du pays, dans la province de Johannesburg et de Prétoria, la dernière étude en date a estimé que seulement 4% des viols faisaient l’objet d’un dépôt de plainte.

Toutes les huit heures, une femme meurt sous les coups de son (ex-)conjoint en Afrique du Sud.

En 2009, c’est une femme qui meurt sous les coups de son conjoint ou ex-conjoint toutes les 8 heures, selon le South African Medical Research Council. Des cas emblématiques ont fait la une des journaux en Afrique du Sud mais aussi dans le monde, comme l’assassinat de Reeva Steekamps, la compagne d’Oscar Pistorius, abattue de trois balles tirées à travers la porte des toilettes de leur maison. Ce dernier, condamné pour meurtre, attend la sentence qui devrait être prononcée en avril. Ce cas hyper médiatisé, ou encore celui d’un animateur radio sud-africain récemment condamné à 20 ans de prison pour le meurtre de sa compagne, a attiré l’attention du public sur la question.

Des violences banalisées

Pourtant, malgré les efforts fournis par les associations pour sensibiliser à la lutte contre les violences faites aux femmes, ces violations de leurs droits et de leur dignité semblent être d’une effrayante banalité dans la société sud-africaine. Ainsi, outre les déclarations de Zuma qui prouvent à quel point ces atteintes sont déconsidérées en Afrique du Sud, une étude du Institute for Security Studies menée localement dans la province de Cape Town sur un échantillon de 1378 hommes indique que 42,3% d’entre eux admettent avoir déjà fait preuve de violence à l’égard d’une partenaire au cours des 10 dernières années.

Sous silence

Et le calvaire des victimes continue malheureusement après les agressions. L’association Rape Crisis Cape Town Trust rappelle ainsi qu’il n’est pas évident pour les femmes de parler des violences qu’elles subissent « par peur des représailles de leur agresseur« , « à cause de la stigmatisation dont les victimes font l’objet« , et « de la proximité voire du lien familial qui existe souvent entre la victime et l’agresseur« .

Les services d’aide aux victimes restent aussi encore difficiles d’accès pour les femmes sud-africaines. Le gouvernement dispose d’un numéro d’aide et beaucoup d’associations proposent des services similaires ou des permanences où les femmes peuvent s’informer et chercher de l’assistance. Mais nombre d’entre elles, et en particulier les plus pauvres – qui sont aussi les premières victimes – ne le savent pas.

Vers une meilleure prise en charge ?

L’Afrique du Sud dispose pourtant d’un riche réseau d’associations féministes œuvrant pour les droits des femmes, ainsi que d’ambassadrices de renom telles que Phumzile Mlambo Ngcuka, sous-secrétaire générale de l’ONU au Droit des Femmes et Directrice Exécutive d’ONU Femmes. Le prochain objectif fixé par cette dernière est de provoquer une prise de conscience chez les hommes afin qu’eux aussi se mobilisent pour l’égalité entre les hommes et les femmes.

Esther Meunier

L’Argentine punit le « féminicide ». Et pourtant…

22 février 2016. Deux touristes argentines sont portées disparues le 22 février 2016 à Montañita, en Equateur, alors qu’elles voyageaient avec leur sac à dos. Leurs corps sont retrouvés dans des sacs poubelle et toute l’Argentine s’affole. Deux jeunes femmes de Buenos Aires, rencontrées en Bolivie, évoquent leurs familles très préoccupées et la nécessité de leur envoyer des nouvelles chaque jour pour les tranquilliser.

Deux mois plus tôt, le 15 décembre 2015, Ibar Bek, une Allemande de 50 ans, est assassinée par son mari Claudio Angel López dans le quartier de Belgrano, à Buenos Aires. C’est leur fils d’une dizaine d’années qui alerte les secours après avoir été témoin de l’agression de sa mère à l’arme blanche. Le meurtre est classé à la rubrique « violence de genre » dans le quotidien argentin La Nación.

Le point commun entre ces deux faits divers ? Tous deux ont secoué le pays et pourtant, ils ne sont pas des cas isolés. En effet, depuis 2008, une femme a été assassinée toutes les 32 heures en Argentine, et 277 féminicides ont eu lieu en 2014 dans le pays, selon l’association féministe nationale La Casa del Encuentro.

Crédits photo : Flickr/CC/Ana Lignelli

En Argentine, le code pénal reconnait comme « circonstance aggravante » les meurtres perpétrés contre les femmes parce qu’elles étaient des femmes, depuis 2012. Crédits photo : Flickr/CC/Ana Lignelli en Argentine.

 

« Circonstance aggravante » depuis 2012

Ces crimes, en Amérique Latine, ont la particularité d’avoir un nom qui accuse, qui désigne et caractérise de manière précise l’acte d’assassiner une femme en raison de son genre. On parle de femicidio, c’est-à-dire de féminicide, un néologisme au sens évident qui n’a pas de valeur juridique en France. 

Le féminicide, en Argentine, est devenu une circonstance aggravante en décembre 2012 suite à une réforme du code pénal. Dans le cadre d’un jugement pour meurtre, le crime est passible de prison à perpétuité.  C’est d’ailleurs la peine qui a été appliquée lors du premier jugement pour ce nouveau chef d’accusation en novembre 2014 : Luis Barbato a été condamné à la prison à vie pour l’assassinat de Graciela Tirador le 13 janvier 2013, victime qu’il avait séduite via un site de rencontre.

La mort de Graciela Tirador, qui s’ajoute à celle de bien d’autres femmes, a fait naître en Argentine et en Amérique latine de nombreux rassemblements dont sont issus des organisations comme Ni Una Menos, très active sur les réseaux sociaux, et qui se battent pour faire reconnaitre et condamner les violences de genre en Argentine.

Sur les pas de Susana Chavez

Ni Una Menos a d’abord été un marathon de lectures organisé en Argentine en mars 2015 après le meurtre de Daiana Garcia, asphyxiée par un petit ami dont son entourage ne connaissait pas l’existence et qui s’était donné la mort par la suite. Le mouvement est né pour dénoncer la situation alarmante vécue par les femmes dans le pays. Sa dépouille avait été retrouvée au moment de l’anniversaire des dix ans de la mort de Susana Chavez à Ciudad Juarez, au Mexique. Les manifestations ont été baptisées d’après un poème de cette dernière, poétesse mexicaine militante des droits de l’Homme dont le meurtre avait déjà soulevé d’importantes réactions dans toute l’Amérique latine.

Elle a été suivie d’une protestation le 3 juin 2015 au Chili, en Uruguay et en Argentine (qui a réuni 300 000 personnes à Buenos Aires). Le hashtag et la page Facebook de Ni Una Menos sont aujourd’hui encore actifs : ils permettent le signalement des disparitions des jeunes femmes de toute l’Argentine, proposent nombre de conférences et de mobilisations contre les violences de genre et publient régulièrement des bilans de la situation du pays.

66.000 féminicides dans le monde chaque année

Aujourd’hui, les féminicides représentent 66 000 décès chaque année dans le monde selon Small Arms Surveys, un projet de recherche indépendant suisse. Ces chiffres prennent en compte à la fois les femmes assassinées et les « femicidios vinculados », les personnes assassinées « par accident » par le meurtrier et les victimes dites « colatérales », les enfants des victimes notamment.

Ce terme permet de rendre compte d’une réalité particulièrement alarmante concernant les violences faites aux femmes, qui restent trop souvent impunies.  Lucia Riba, auteur féministe argentine, n’hésite pas à affirmer dans plusieurs de ses essais que ces violences sont permises par un système patriarcal, qui donne l’impunité aux hommes qui s’en rendent coupables. Selon la même auteure, ces violences permettent une démonstration de virilité, et entretiennent la domination des hommes sur la société en général tout en excluant ceux qui refusent d’y prendre part.

Un statut pénal difficilement reconnu par les jurys

La décision d’intégrer au langage juridique le terme féminicide est une preuve de la prise de conscience de la société civile, notamment des associations de lutte contre les violences de genre. Néanmoins, comme le confie Gonzalo, un jeune avocat qui a travaillé dans le domaine des abus sexuel pendant plusieurs années :

« Si le statut de féminicide a le mérite d’exister, il est extrêmement difficile de le faire reconnaître par un jury ».

En effet, le jeune homme insiste sur la difficulté de convaincre les jurés du caractère particulier du féminicide, d’ajouter cette qualification propre au crime : on a tué parce qu’il s’agissait d’une femme. 

Malgré les avancées juridiques argentines, le pays fait encore régulièrement face à de grandes vagues de mobilisations et de protestation et réclame justice pour toutes les femmes qui sont maltraitées, agressées et tuées chaque année. La dernière manifestation, à Cordoba a eu lieu le 25 novembre, le jour de la lutte contre la violence de genre. Hommes comme femmes se sont retrouvés entre musique et slogans féministes, pour marquer leur mobilisation contre les féminicides.

« Pire que la mort, l’humiliation qui la suit »

1er mars 2016. Le post d’une argentine, étudiante en communication, fait le tour du web. «Ayer me mataron » ou « Hier, ils m’ont tuée » en français, est un hommage aux deux touristes assassinées en Equateur.

« Mais pire que la mort, il y a eu l’humiliation qui l’a suivie.

Depuis le moment où ils ont retrouvé mon corps inerte, personne ne s’est demandé où était le fils de pute qui avait effacé mes rêves, mes espoirs, ma vie. 

Non, au lieu de cela, ils ont commencé à me poser des questions inutiles. A moi! Vous vous imaginez ? une morte qui ne peut pas parler, qui ne peut pas se défendre. 

Quels vêtements tu portais?

Pourquoi tu voyageais seule?

Comment une femme peut-elle voyager sans compagnie?

Tu as été dans un quartier dangereux alors qu’est-ce que tu espérais ? »

Ce texte, devenu viral, revient sur le sexisme ambiant et accuse la société de justifier les féminicides, de déplacer la culpabilité sur la victime et de faire ainsi d’un meurtre un crime de seconde zone, explicable et donc, en quelque sorte, moins condamnable.

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« Les orgasmes, comme la terre, appartiennent à ceux qui la travaillent. Film : Las mujeres chiquititas » et « je ne veux pas de ma chatte fermée. Macri = néfaste », le 25 novembre à Cordoba, crédit photo : CrossWords/Marine Segura

 

Dans le domaine des violences de genre, l’Argentine est loin d’être un modèle mais a le mérite d’essayer de faire bouger les lignes. En France, la reconnaissance des féminicides n’existe pas et pourrait être une prochaine étape permettant de diminuer le nombre de féminicides – 146 chaque année selon le Ministère de l’intérieur.

Alicia Arsac et Marine Segura