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CHILI – Frontera Festival 2014 : quand l’Amérique du Sud se fait Une en musique

Samedi 15 novembre 2014, Santiago du Chili. L’événement est de taille : l’idée latente d’une Union Latino Américaine se concrétise enfin, donnant tort à mon professeur d’université chilien :

« En Europe, ils ont réussi à construire l’Union Européenne à 27 et à se doter d’une monnaie commune alors que nous ne sommes même pas capable de profiter de nos atouts : une langue et une culture que nous partageons. »

Certes, ce ne sera que pour une journée. Et l’on parle de musique, pas de politique. Mais qu’importe : l’édition 2014 du Festival Frontera fut un moyen de rassembler des groupes d’horizons, de style et d’accents différents mais avec un dénominateur commun : l’espagnol. Retour sur cet événement.

Entrée du festival Frontera 2014, à Santiago, Chili, le 15 novembre 2014. Crédit photo : CrossWorlds/Camille Russo

Entrée du festival Frontera 2014, à Santiago, Chili, le 15 novembre 2014. Crédit photo : CrossWorlds/Camille Russo

 

Frontera Festival n’en est encore qu’à ses débuts, mais son succès ne s’est pas démenti, avec ses 35 000 spectateurs venus applaudir plus de quinze formations chiliennes, argentines, colombiennes ou encore portoricaines. Et fini les clichés du gringo quant à la musique sud américaine : point de reaggeaton ou de salsa, et lorsqu’on écoute de la cumbia, elle est ici électronique.

 18h00 : de la folk chilienne au rock punk argentin
Les scènes principales du festival Frontera 2014, avec une ambiance encore calme, à Santiago, Chili, 15/11/2014. Crédit photo : CrossWorlds/Zeïneb Boughzou

Les scènes principales du festival Frontera 2014, avec une ambiance encore calme, à Santiago, Chili, 15/11/2014. Crédit photo : CrossWorlds/Zeïneb Boughzou

Arrivée sur les lieux. La première tête d’affiche qui m’est donnée de voir est Manuel Garcia, le chanteur de folk le plus populaire au Chili. Il mêle l’héritage de la Nueva Cancion Chilena, dont la plupart des membres durent s’exiler après le coup d’Etat, et des influences plus pop. Les fans sont au rendez-vous en fin d’après-midi pour profiter des ballades de l’artiste comme Tu Ventana, El Viejo Comunista ou Carcelero, tous des succès ici.

Mais le changement de style est radical avec Attaque 77, groupe de punk rock argentin adulé sur tout le continent. La foule reprend ses refrains en choeur. Fondé en 1987 à Buenos Aires et influencé par les Ramones et les Sex Pistols, ils connurent véritablement le succès à partir de 92 avec leur troisième album, pour s’ouvrir ensuite à d’autres styles tel que le rock alternatif. Le groupe continue à se produire et prépare actuellement un nouvel album. Et parmi les morceaux les plus populaires on peut citer Hacelo por mi (ci-dessous), Donde las aguilas se atreven ou Arrancacorazones.

20h00: l’heure du raggae jazzy argentin

La nuit tombe sur les Andes et le Club Hipico se remplit doucement. L’air se rafraichit à mesure que l’énergie monte.
Encore un changement de style avec une très belle découverte : le raggae jazzy de Dread Mar-I, chanteur argentin à la popularité croissante en Amérique Latine  réunit la foule sur la première scène, accompagné de son groupe de musiciens, les Guerreros del Rey.
Une performance musicale qui fait voyager vers d’autres horizons, une voix douce qui électrise le public : le tout accompagnant le spectacle du coucher du soleil, sous un ciel aux mille nuances rosées… Quelques extraits pour donner un aperçu de l’atmosphère en ce moment magique : Tu sin mi (Version live / Version studio), Mas alla de tus ojos (Version live / Version studio).

 21h00: l’électro colombienne

Direction la plus petite scène où se produisent en continu des formations émergentes. Les prochains à arriver sont les colombiens de Bomba Estereo.

Si le nom est à priori inconnu du grand public, les amateurs de FIFA reconnaitront leur titre phare Fuego qui a servi de bande son au jeu en 2010. Ce groupe bogotanais vaut le détour pour son mélange unique de cumbia et d’électro à écouter notamment avec le morceau Pajaros. Venus à Frontera interpréter les titres de leur dernier album, ils révèlent véritablement tout leur talent en live grâce à des morceaux rallongés, des arrangements inédits et une chanteuse à l’énergie contaminatrice – ici sur El alma y el cuerpo. Une performance impressionnante donc, dont la fin fut malheureusement quelque peu éclipsée à cause de la bonne demi-heure de retard prise au démarrage du set, et qui coïncidait du coup avec l’ultime performance.

22h00: la star ce soir, Calle 13

L’heure est arrivée. L’heure de celui pour qui la foule s’est déplacée en masse, la tête d’affiche principale du festival qui a – il faut bien l’avouer –fait un peu d’ombre au reste : Calle 13.

Si cette formation est encore méconnue en Europe, il s’agit d’un véritable phénomène ici. Groupe composé de trois membres d’une même fratrie, au style inclassable (entre rap-rock, fusion ou encore merengue et world music), il se revendique d’influences multiples et se veut reflet de la diversité musicale sud-américaine. Il est aussi connu pour ses paroles critiques face à la situation politico-sociale du continent ainsi que pour le profond engagement du chanteur, El Residente, farouche défenseur de l’identité latino-américaine.

La rumeur courait que leurs concerts étaient exceptionnels. Et, tel Saint Thomas, je le confirme l’ayant vu de mes yeux. Le groupe a livré une performance live en communion avec son public. 35 000 personnes vibrant ensemble. Surtout lors des chansons aux messages les plus forts, devenant des véritables manifestes : El Aguante, sorte d’inventaire non exhaustif de tout ce que les êtres humains de cette planèete –aguantar signifiant endurer (Version live / Version studio) ou Latinoamerica, déclaration vibrante à ce bout de terre vu sans ses frontières (Version live / Version studio), le tout entrecoupé de discours notamment rendant hommage aux 43 étudiants assassinés au Mexique.

Mais des moments de douceur aussi avec les ballades La Vuelta al Mundo ou Ojos color sol, chantée en duo avec Manuel Garcia pour le plus grand plaisir du public chilien comme en témoignaient les cris de joie et les exclamations de surprise lors de la venue du chanteur sur scène. Et nuage de poussière pour le rappel quand le public se met à sauter d’un seul mouvement sur Vamo’ a portarnos mal sur l’invitation du chanteur.

Abrazo entre le chanteur de Calle 13, El Residente et Manuel Garcia après leur duo. Photo publiée sur la page Facebook officielle du festival Frontera 2014.

Abrazo entre le chanteur de Calle 13, El Residente et Manuel Garcia après leur duo. Photo publiée sur la page Facebook officielle du festival Frontera 2014.

 

00h30. Santiago retrouve son calme. Frontera, c’est terminé. Mais à travers ces nombreuses découvertes musicales, toutes plus riches les unes que les autres, on en retiendra une idée. L’idée que malgré les différences, ce continent partage bel et bien quelque chose de commun, qui transcende les frontières. Aujourd’hui, c’était la musique. Demain, la monnaie ?

Camille R.

Allemagne – Ostalgie : un mur au XXIème siècle

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014 ).

« Einigkeit und Recht und Freiheit, für das deutsche Vaterland »

« Unité et Droit et Liberté, pour la patrie allemande »

Ainsi commence l’hymne national allemand, re-chanté depuis 1954 et la victoire ouest-allemande en finale de la Coupe du Monde de Football. Il s’agit du Deutschlandlied (chant écoutable ici, interprété par la chanteuse Nico, ex membre du Velvet Underground), et plus particulièrement du troisième couplet ayant remplacé un deuxième plutôt agressif, ouvertement utilisé comme hymne par les charmants miliciens de la SA. Après les évènements plutôt controversés de la période 1933-1945,  il fut en effet décidé de ne plus entonner un « Allemagne, Allemagne avant tout, par dessus tout dans le monde ! », aux accents pangermanistes et franchement peu amicaux.

À la place d’une rhétorique nationaliste et guerrière, le gouvernement naissant de la RFA préféra se concentrer sur les valeurs démocratiques modernes inscrites dans ce troisième couplet telles la recherche du bonheur, le respect du Droit, de la Liberté ; mais surtout sur l’Unité, valeur hautement symbolique dans un pays disloqué pendant 45 ans. Ne disposant pas de devise nationale officielle, « Unité, Droit et Liberté » est depuis 1990 la devise officieuse de la République Fédérale Allemande.

Crédits photo - Thomas Wendt.

Crédits photo – Thomas Wendt.

  •   Nostalgie d’un passé trouble, mais trop vite effacé.

Malgré l’importance de cette Einigkeit (Unité), dont le plus beau symbole restent les chutes du Mur de Berlin puis du régime autoritaire Est-allemand, une tendance s’est trouvée un public depuis le début des années 2000 : l’Ostalgie. Néologisme formé de « nostalgie » et d’ « Ost » (l’Est), le terme désigne cette nostalgie de la RDA, non pas comme régime politique mais plutôt comme mode de vie et culture. Dans les faits, personne ne regrette cette dictature enfermée dans son mur, sa Stasi et l’assujettissement à l’URSS. Pas du tout. L’Ostalgie désigne tout simplement une perte d’identité liée à l’effacement précipité des symboles de l’ancien régime, avec aussi un petit côté spleen : le rêve inabouti d’une utopie boiteuse, celle d’une autre Allemagne.

Tout comme la RDA avait effacé en hâte les symboles du national-socialisme, la réunification s’est empressée de rayer 45 ans de démocratie populaire, une odieuse dictature qu’il fallait oublier au plus vite. Les rues changèrent de nom, les statues furent abattues, les symboles abaissés. Concrètement, les gens de l’Ouest arrivèrent dans des universités épurées du marxisme-léninisme, les programmes scolaires changèrent, la propagande disparut, et surtout, le potentiel industriel Est-allemand fut liquidé, jugé non rentable, mettant des milliers de travailleurs au chômage (sans parler des inégalités salariales Est-Ouest).

Du jour au lendemain et sans transition, une population prise en charge (pauvre, mais au travail), se retrouvait jetée dans l’arène de l’économie de marché, l’espace public envahi par la publicité. Sans regretter la dictature, le souvenir des aspects positifs du socialisme ressurgit peu à peu depuis 15 ans : égalité hommes-femmes, éducation, travail, culture, logements assurés. Les plus nostalgiques sont les mêmes que le passage au capitalisme a le plus ébranlés.

Le drapeau de la Deutsche Demokratische Republik à l'occasion d'une réunion d'ostalgiques. Photo prise sur le blog centrotrame.

Le drapeau de la Deutsche Demokratische Republik à l’occasion d’une réunion d’ostalgiques. Photo prise sur le blog Centrotrame.

  •   Des regrets au phénomène de mode, une société ébranlée.

Culturellement, des films comme « Goodbye Lenin ! » (2003) dans lequel les protagonistes tentent de faire croire à leur mère tombée dans le coma avant la chute du Mur que la RDA existe toujours à son réveil, à grand renfort de produits de marques Est-allemandes, ou encore « Sonnenallee », sorte de « Péril Jeune » à l’Est-allemande, avait suscité une forte vague d’Ostalgie, faisant d’un sentiment minoritaire une mode.

Les produits typiquement Est-allemands sont désormais accessibles sur internet. Se procurer un bocal de Spreewaldgurken (cornichons) ou une bouteille de Rotkäppchen (mousseux) devient aussi facile que d’aller acheter un currywurst. Conserves, meubles ou jouets, la demande reste forte, même pour des articles ne venant pas vraiment de RDA et fabriqués après la chute du mur : l’Ostalgie c’est aussi un marché, et il fonctionne bien. Sur l’Alexanderplatz et dans les fripes, les T-shirts FDJ (jeunesses communistes) ou CCCP se vendent facilement. Pour renouer avec son identité, parce que c’est vintage, ou simplement par idéologie. Selon Marianne Birthler, membre des Verts (équivalent d’EELV), l’Ostalgie sert de « défense à ceux qui ressentent la critique du socialisme comme une mise en cause de leur propre biographie ». Une transition trop courte, un manque de préparation aurait secoué cette société désormais en manque de repère.

Montage réalisé par Rémi à partir des affiches des films évoqués.

Montage réalisé par Rémi à partir des affiches des films évoqués.

 

Les Trabant (voiture familiale emblématique en RDA) deviennent de plus en plus précieuses et recherchées. Les rencontres entre conducteurs et autres Ostalgie parties semblent comme venues du passé, entre collectionneurs, nostalgiques, touristes et militants communistes. Ces soirées en sont un exemple typique. Sosies d’Erich Honecker, airs de musique de la RDA, produits typiques comme le Club Cola…Berlin s’adonne depuis le début des années 2000 à une commémoration joyeuse du passé, à la fois enfantine et second degré. Le tout bien sûr relayé par les entreprises de marketing avec en ligne de mire les touristes, pouvant embarquer à bord de la Trabi, écouter la radio de la RDA au DDR Museum, commander la formule « dictature du prolétariat » du bar Gorki Park et dormir sous le portrait Honecker à l’hôtel Das DDR.

Photo tirée du site événementiel Kyffdates.

Affiche tirée du site événementiel Kyffdates.

 

Bien qu’attestée par un sondage du Berliner Zeitung, révélant qu’un allemand de l’Est sur deux considère que la RDA avait « plus d’impacts positifs que négatifs », l’Ostalgie emprunte aujourd’hui la voie du déclin. Les produits Est-allemands ont mal vécu la rude concurrence de l’Ouest sur la marché national, tandis que la clientèle se fait de plus en plus rare, sinon marginale. Toutefois, l’Ostalgie souligne les limites d’un passage brutal à l’économie de marché, et témoigne d’un véritable trouble identitaire Est-allemand comme du sentiment d’avoir été les vraies victimes d’une réunification pourtant souhaitée. Plus de pauvreté, plus de chômage, salaires inférieurs…un sentiment exprimé par le poète Volker Braun : «Je suis là encore et mon pays passe à l’Ouest. Guerre aux chaumières, paix aux palais ».

 

Rémi.