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Mumbai : l’eldorado où l’extrême richesse nargue l’extrême pauvreté

“Urbs prima in Indis”: la première ville d’Inde. En 1924, ce sont par ces mots que les constructeurs du Gateway of India désigne Mumbai, aujourd’hui l’aire urbaine la plus peuplée du pays. L’une des plus inégalitaires aussi.

La première ville d’Inde pour son économie. La première ville d’Inde pour ses avancées technologiques. La première ville d’Inde pour ses échanges maritimes. La première ville d’Inde pour ses flux boursiers. La première ville d’Inde pour sa production cinématographique. Il ne fallait pas plus de superlatifs pour attirer plus d’un million de citoyen.ne.s en provenance du reste du pays entre 1991 et 2001, selon l’institut de recherche asiatique ARI.

Seulement, Mumbai est également la première ville d’Inde en ce qui concerne les inégalités. Dans une Inde ayant atteint des records de disparités de richesses depuis 2014, selon une enquête menée par Thomas Piketty et Lucas Chancel, Mumbai est un eldorado aux contrastes saisissants, où plus de la moitié de la population vit dans des bidonvilles, entourée de grattes ciel démesurés et luxuriants.

Samedi 25 novembre 2017. Au pied de Malabar Hill, la baie de Mumbai est une zone de pêche, une des principales activités économiques de la ville. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

Samedi 25 novembre 2017. Au pied de Malabar Hill, la baie de Mumbai est une zone de pêche, une des principales activités économiques de la ville. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

 

Le Taj Mahal Hotel : 11 500 roupies la nuit

Samedi 25 novembre 2017. Le Taj Mahal Palace, hôtel cinq étoiles aux portes de Mumbai est un des premiers édifices que l’on aperçoit depuis le rivage. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

Samedi 25 novembre 2017. Le Taj Mahal Palace, hôtel cinq étoiles aux portes de Mumbai est un des premiers édifices que l’on aperçoit depuis le rivage. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

 

À la gauche du Gateway of India, à l’extrémité sud de la ville, fut érigé en 1903 le Taj Mahal Hotel, à la demande de Jamsetji Tata, fondateur de Tata group, de telle sorte que quiconque arrive à Mumbai par voie maritime ne peut être que frappé par tant d’opulence.

Dans un pays où environ 22% de la population, selon des données de 2011 de la Banque Mondiale, vit en dessous du seuil de pauvreté – soit avec moins d’un dollar et quatre-vingt-dix centimes par jour – une nuit dans la chambre la moins chère de cet hôtel revient à environ 180 dollars (11 500 roupies).

Mahalaxmi, où l’on lave le linge sale en famille

Vendredi 24 novembre 2017. Malgré un désordre apparent, chaque pièce a sa place puisque le linge est méticuleusement trié par couleurs dans les lavoirs des Dhobi Ghats. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

Vendredi 24 novembre 2017. Malgré un désordre apparent, chaque pièce a sa place puisque le linge est méticuleusement trié par couleurs dans les lavoirs des Dhobi Ghats. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

 

Mahalaxmi, au plein coeur de Mumbai, est l’endroit où on lave le linge sale en famille. La profession de dhobi wallah, blanchisseur, se transmet de père en fils au sein de ce Dhobi Ghat : laverie en plein air.

Ces hommes lavent le linge des hôtels et hôpitaux de la ville dans les quelques 1 000 lavoirs vieux de 140 ans. Leur activité est menacée par des promoteurs immobiliers, tels que Omkar Realtors, souhaitant racheter ce terrain qui vaut désormais de l’or dans une ville où l’espace se fait rare.

Vendredi 24 novembre 2017. Sur le Mandlik Bridge, un homme pousse son vélo où sont entassés des sacs de légumes, faisant face à un immeuble de la HDFC Bank. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

Vendredi 24 novembre 2017. Sur le Mandlik Bridge, un homme pousse son vélo où sont entassés des sacs de légumes, faisant face à un immeuble de la HDFC Bank. © CrossWorlds/ Cécile Marchand Ménard

 

À Mumbai, les inégalités de richesses et de développement sont visibles dans la façon même d’occuper l’espace.

Alors que les plus riches habitent des tours de plus en plus hautes, les mumbaikars les plus pauvres s’agglutinent au sol.

Ainsi, la densité de population de la ville est d’environ 21 000 habitant.e.s par kilomètre carré contre 365 habitant.e.s par kilomètre carré dans le reste du Maharashtra.

Marine Drive et ses tours qui côtoient le ciel

Samedi 25 novembre 2017. Marine Drive est une des zones les plus riches de Mumbai où l’on retrouve quelques uns des édifices les plus imposants de la ville. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

Samedi 25 novembre 2017. Marine Drive est une des zones les plus riches de Mumbai où l’on retrouve quelques uns des édifices les plus imposants de la ville. © CrossWorlds/ Cécile Marchand Ménard

 

Marine Drive. Située entre l’ancien quartier colonial de Coloba et la non moins prospère, Malabar Hill, cette promenade est le lieu de sortie de nombreuses familles indiennes aisées visitant la ville, rejointes, à la tombée du jour, par des touristes du monde entier.

Hormis les hôtels cinq étoiles tels que l’Oberoi Hilton (au centre de l’image), le quartier général de la compagnie aérienne Air India (à gauche) ainsi que le Centre National des Arts du Spectacle (à droite) font partis de ces tours qui jaillissent de terre et que l’on distingue depuis des kilomètres au large de la côte.

En face, Dharavi, le bidonville

Dimanche 26 novembre 2017. Dharavi, un des plus grands bidonvilles du monde s’étend sur les zones marécageuses de la ville de Mumbai. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

Dimanche 26 novembre 2017. Dharavi, un des plus grands bidonvilles du monde s’étend sur les zones marécageuses de la ville de Mumbai. © CrossWorlds/ Cécile Marchand Ménard

 

De l’autre côté de la baie, Dharavi : l’un des plus grands bidonvilles au monde avec plus de 200 hectares et près d’un million d’habitant.e.s, selon la Slum Rehabilitation Authority (SRA), autorité de réhabilitation des bidonvilles, créée en 1995 par le gouvernement de l’état du Maharashtra pour y améliorer les conditions de vie.

Le Dharavi Redevelopment Project, initié en 2004 par la SRA et validé par le gouvernement du Maharashtra en 2007, prévoit de reloger les habitant.e.s de ce bidonville dans des immeubles pour permettre à des promoteurs immobiliers d’exploiter les terres sur lesquelles s’étend Dharavi. Un complexe de logements sociaux a également été construit à Mankhurd, en périphérie de Mumbai, en 2009.

Car le terrain sur lequel se trouve Dharavi a gagné en intérêt depuis l’établissement du “Bandra Kurla Complex”, centre financier international, situé à moins de six kilomètres dans le sud de la ville.

Dimanche 26 novembre 2017. Le recyclage de déchets plastiques est une source de revenus majeure pour les habitant.e.s de Dharavi. Ici, les éléments en plastique récoltés jonchent le sol. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

Dimanche 26 novembre 2017. Le recyclage de déchets plastiques est une source de revenus majeure pour les habitant.e.s de Dharavi. Ici, les éléments en plastique récoltés jonchent le sol. © CrossWorlds/ Cécile Marchand Ménard

 

Le programme de re-développement de Dharavi devait s’achever en 2014 mais a pris du retard du fait de nombreuses oppositions.

Le Comité pour le Développement de Dharavi (Dharavi Vikas Samiti), collectif de représentation des habitant.e.s du bidonville, note deux points majeurs de désaccord suscités par le programme, selon le Centre for Education and Documentation de Mumbai : le nombre de bénéficiaires potentiel.le.s ainsi que la surface des appartements de substitution.

En effet, les habitant.e.s de Dharavi exercent en général leurs professions à l’intérieur même de leurs logements. C’est le cas du recyclage du plastique et de l’aluminium dans cette zone du bidonville.

Les 21 mètres carrés proposés par la SRA sont donc insuffisants pour permettre à ces familles de poursuivre leur activité une fois relogées.

Dimanche 26 novembre 2017. Deux canalisations acheminant l’eau potable vers Mumbai traversent Dharavi, zone marécageuse et ses amoncellements de déchets. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

Dimanche 26 novembre 2017. Deux canalisations acheminant l’eau potable vers Mumbai traversent Dharavi, zone marécageuse et ses amoncellements de déchets. © CrossWorlds/ Cécile Marchand Ménard

 

Le bidonville de Dharavi est situé sur une zone marécageuse. Les pêcheurs initialement installés dans la région ont procédé à l’assèchement de la zone en y empilant des déchets organiques. La pollution et le traitement sommaire des eaux usées sont les causes de l’insalubrité de l’eau qui est une des causes majeures de maladie dans le pays.

Dimanche 26 novembre 2017. Deux immenses canalisations permettent d’acheminer l’eau potable au coeur de Mumbai depuis six lacs en périphérie. Celles-ci apparaissent dans la scène d’ouverture du film Slumdog millionaire (2008) dans laquelle les enfants, personnages principaux, tentent d’échapper à la police. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

Dimanche 26 novembre 2017. Deux immenses canalisations permettent d’acheminer l’eau potable au coeur de Mumbai depuis six lacs en périphérie. Celles-ci apparaissent dans la scène d’ouverture du film Slumdog millionaire (2008) dans laquelle les enfants, personnages principaux, tentent d’échapper à la police. © CrossWorlds/ Cécile Marchand Ménard

 

Outre le manque d’espace, la surpopulation de Mumbai entraîne un manque d’eau potable. À l’occasion de la Journée mondiale de l’eau 2018, le journal indien Firspot est revenu sur la division par presque six de la part annuelle d’eau par habitant.e dans le pays entre 1951 et 2010.

La sécheresse et la mauvaise gestion de l’eau ont d’ailleurs poussé les fermiers de l’état du Maharashtra à protester au coeur même de Mumbai le 12 mars dernier.

Samedi 25 novembre 2017. La pelouse de l’Azad Maidan Park est relativement verte malgré la chaleur de ce jour et cela grâce au système d’arrosage automatique qui fonctionne en continu. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

Samedi 25 novembre 2017. La pelouse de l’Azad Maidan Park est relativement verte malgré la chaleur et cela grâce au système d’arrosage automatique qui fonctionne en continu. © CrossWorlds/ Cécile Marchand Ménard

 

Au nord de Marine Drive, Azad Maidan Park est réputé pour ses étendues de verdure accueillant les parties de cricket des riches familles de Mumbai le dimanche. Le Club House flambant neuf du Pressclub de la ville, inauguré le 28 mars 2008 par le Chief Minister (équivalent indien d’un.e Président.e de Conseil régional) Vilasrao Deshmukh, bénéficie d’une perspective imprenable sur le parc et ses pelouses arrosées abondamment.

Samedi 25 novembre 2017. Sortant tout juste de l’école dont ils portent encore les uniformes, ces garçons jouent au cricket sur un terrain en terre battue. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

Samedi 25 novembre 2017. Sortant tout juste de l’école dont ils portent encore les uniformes, ces garçons jouent au cricket sur un terrain en terre battue. © CrossWorlds/ Cécile Marchand Ménard

 

En remontant vers le Nord de Mumbai, le jeu est le même mais la pelouse est moins verte. Dans ce quartier, proche de Byculla Station, les immeubles, en éternelle construction, sont rongés par l’humidité et la pollution. Les anciens discutent à l’ombre d’un arbre en regardant les enfants s’entraîner.

Cécile Marchand Ménard

Inde : une touche de rouge à lèvres pour la Journée internationale des droits des femmes

L’une troque sa burqa contre un jean, à l’insu de ses parents ; l’autre doit vivre avec un mari lui interdisant la contraception… A l’occasion de la journée internationale des droits des femmes, retour sur un film jugé trop « orienté femmes » en Inde, censuré, pour finalement sortir en salle en juillet dernier.

Capture d'écran du film "Lipstick under my burkha", sorti en salle en Inde en juillet 2017.

Capture d’écran du film « Lipstick under my burkha », sorti en salle en Inde en juillet 2017.

 

Bollywood : les femmes dans l’ombre de leurs maris

Lipstick under my burkha, en français « Du rouge à lèvres sous ma burqa », dresse le portrait de quatre femmes, de différentes générations et différents milieux socio-culturels, poussées par la même envie de s’affranchir du poids des contraintes sociales, dans un quartier de Bhopal.

Rehana Abidi troque sa burqa contre un jean, à l’insu de ses parents ;  Usha Parmar, veuve de 55 ans se remémore, avec légèreté, ses jeunes années ; Leela voit son amant en secret en attendant son mariage et Shireen Aslamdoit doit vivre avec un mari lui interdisant la contraception.

Censuré à ses débuts, le film d’Alankrita Shrivastava se distingue des films traditionnellement produits par l’industrie bollywoodienne. Une étude du Geena Davis Institute on Women in Media révèle en effet que :

Entre 2010 et 2013, seulement un quart des actrices possédaient des rôles parlants dans les films indiens et aucune d’elles ne jouait un rôle principal.

De plus, moins de 8% d’entre elles jouaient des femmes exerçant des métiers techniques tels que scientifique, ingénieure ou professeure. Au contraire, le cinéma indien a tendance à représenter des femmes dans l’ombre des hommes, comme faibles et nécessiteuses.

Le male gaze n’est pas en reste puisque l’attrait physique des femmes est une qualité majeure pour apparaître sur le grand écran indien. Ce concept, développé par Laura Mulvey dans son essay Visual pleasure and narrative cinema, désigne une tendance de la culture visuelle consistant à représenter les femmes d’un point de vue masculin hétérosexuel.

Les désirs de quatre Indiennes sur grand écran

Le cinéma peut toutefois se révéler une arme culturelle en Inde. La lutte féministe dans le pays l’utilise. Lipstick under my burkha n’est pas le premier film à chambouler la représentation du couple à l’indienne en mettant en scène des femmes luttant pour leur indépendance et à la recherche de plus d’égalité.

Mother India, sorti en 1957 et réalisé par Mehboob Khan, est considéré comme l’un des plus grands films indiens. Il raconte l’histoire de Radha, mère abandonnée par son mari, qui doit alors élever seule ses enfants dans une Inde patriarcale et conservatrice.

De même, des actrices telles que Madhuri Dixit, font de leurs rôles des armes face au patriarcat traditionnellement illustré par les films bollywoodiens. Alors qu’à ses débuts, l’actrice incarnait des femmes reléguées au second plan et considérées majoritairement pour leur plastique, elle joue désormais des femmes se battant pour leurs droits telles que Rajjo dans Gulaab Gang d’Anubhav Sinha sorti en 2014 qui est à la tête d’un groupe de femmes luttant contre les violences domestiques.

La grande nouveauté de « Lipstick under my burkha » est la représentation, sans filtre, du désir et du plaisir sexuels féminins à l’écran.

Capture d'écran du film "Lipstick under my burkha", sorti en salle en juillet 2017 après avoir d'abord été censuré dans le pays.

Capture d’écran du film « Lipstick under my burkha », sorti en salle en juillet 2017 après avoir d’abord été censuré dans le pays.

 

Dans l’une des premières scènes du film, un couple échange un baiser sur les lèvres. Geste anodin dans de nombreux pays du monde mais tabou dans la société et le cinéma indiens. En abordant ouvertement, et sur un ton léger, des thèmes comme la pornographie, la masturbation et la sexualité féminines, Lipstick under my burkha jette un pavé dans la mare conservatrice du cinéma et de la société indienne.

Dans une nation hétérogène où différentes religions, castes et langages cohabitent, Bollywood est profondément fédérateur. Au-delà des musiques et chorégraphies entraînantes, des romances mielleuses et des effets spéciaux bricolés, les films de cette industrie ont une profonde portée politique puisque suivie par des millions de citoyen.ne.s.

Une œuvre telle que « Lipstick under my burkha » est donc un outil d’émancipation féminine et de redéfinition de la vision traditionaliste du couple indien.

La censure de l’émancipation féminine

Néanmoins, dans l’Inde de Narendra Modi, Premier Ministre, chef du parti conservateur hindou, la redéfinition du couple via cette émancipation n’est pas encouragée. En témoigne la censure dont a été victime Lipstick under my burkha à sa sortie. Le film, réalisé en janvier 2017, n’a pu sortir en salles qu’en juillet 2017. Pourquoi ?

Le Central Board of Film Certification a refusé d’accorder un certificat de diffusion, jugeant le film trop « lady-oriented ».

En mai 2017, le Film Certification Appellate Tribunal a proposé un arrangement à la réalisatrice Alankrita Shrivastava : le film pouvait sortir en salle si quelques scènes étaient coupées. Bien que le film ait été présenté et acclamé dès 2016, dans sa version originale aux festivals de films de Mumbai et Tokyo, entre autres, 17 scènes jugées inappropriées ont été censurées avant que le film ne soit présenté au grand public.

Visiblement, les Indien.ne.s ne sont pas prêt.e.s de voir « des scènes de sexe contagieuses [sic], un langage grossier et de l’audio pornographie » (extrait de la décision du CBFC) à Bollywood, reflet d’une difficulté à accepter l’expression libre des désirs féminins au sein de la société.

Cécile Marchand-Ménard

Découvrez le teaser du film :

Diwali, quand l’Inde s’illumine

Alors que l’on célèbre Noël en France, évènement fédérateur bénéficiant d’un jour férié dans l’Hexagone, notre correspondante en Inde vous fait découvrir ce qui pourrait être compris comme son équivalent indien en termes d’engouement populaire : la fête de Diwali.

P1360191Durant tout l’automne, les rues indiennes sont ornées de guirlandes de lumières et de bougies pour Diwali © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

Tous les ans, au cœur de l’automne, alors que les sapins de Noël sont encore enracinés, l’Inde toute entière est illuminée par des milliers de bougies et guirlandes de lumière. Pendant cinq jours, on fête le retour de Ram, roi de l’Inde antique après une victoire héroïque, en éclairant les rues, tandis que la lune n’occupe plus le ciel.

Dans un pays peuplé par plus d’un milliard d’êtres humains, parlant dix-huit langues officielles et pratiquant plus de huit cultes, un tel évènement semble fédérateur.

Vidhu, 21 ans, est christiano hindou. Rupinder, 32 ans, est sikh. Malgré leurs différences religieuses, ils fêtent tous deux Diwali.

Un évènement fédérateur dans une Inde plurielle

En Inde, la liberté de culte est garantie par les articles 25 à 28 de la Constitution. Un amendement de 1976 fait du sous-continent un Etat séculaire. Contrairement à la configuration française, en Inde, la subvention des cultes existe et les religions interviennent dans le droit civil.

L’Inde est le berceau de nombreuses religions toujours présentes aujourd’hui sur son territoire. Selon un recensement de 2011, rendu public en 2015, près de 80% d’Indiens pratiquent l’hindouisme, plus de 14 % pratiquent l’islam, plus de 2% pratiquent le christianisme, suivi de près par la pratique du bouddhisme et du sikhisme.

C’est dans ce contexte de diversité religieuse devenu structurel qu’est célébré tous les ans Diwali ou Deepavali (en sanskrit, rangée de lumières).

Dans un pays caractérisé par une diversité religieuse forte, la question du vivre ensemble se pose tout au long de l’Histoire. De la domination islamique de l’Empire moghol du XVIème siècle, à l’assassinat d’Indira Gandhi par ses gardes du corps sikhs en 1984, jusqu’aux attentats de Mumbai en 2008, l’unité nationale est mise à rude épreuve par des conflits religieux.

Les festivités de Diwali, fédératrices, s’étendent sur cinq jours, généralement à la fin du mois d’octobre, et marquent le début du calendrier hindou.

Bien souvent, les illuminations et le son des pétards s’étendent jusqu’au début du mois de novembre. Tout comme Noël, malgré son caractère religieux, cet événement fédère au-delà des cultes, comme l’illustrent Vidhu et Rupinder.

Avec ses vêtements à la pointe de la mode occidentale et son accent canadien, le premier est fier de son enfance passée en Amérique du nord. La seconde, née Penjab, porte le sari traditionnel. Les deux parlent librement de leur rapport personnel à la religion, sujet souvent tabou en Inde.

« Plus que le simple fait religieux »

Vidhu et Rupinder font partie de la classe moyenne indienne qui a prospéré lors de la libéralisation économique de 1991. Lui est fils d’un homme d’affaires et d’une mère au foyer. Il a passé dix ans de sa vie au Canada et étudie maintenant dans une des universités les plus prestigieuses du nord du pays. Elle a fait des études supérieures avant de devenir institutrice et présentatrice pour une radio locale.

S’ils sont proches socio-économiquement, ils ne le sont pas religieusement. Vidhu est issu d’une famille où christianisme et hindouisme s’entremêlent tandis que Rupinder est sikh. Néanmoins, ils reflètent une particularité indienne : l’importance accordée à la pratique religieuse. En Inde, la quasi-totalité de la population déclare appartenir à un culte.

En Inde, comme le souligne Vidhu, en expliquant la configuration particulière du droit civil indien vis-à-vis des cultes,

« La religion a une place dans les modes de vie, dans la société toute entière, c’est plus que le simple fait religieux ».

Malgré une laïcité de façade, le droit civil de l’Inde est souvent très relié à la religion ; en termes de mariage et de décès notamment. Il n’existe pas de législation universelle et générale en ce qui concerne le mariage, le décès et la succession. Ainsi, chaque communauté religieuse reconnue possède son code de statut personnel. Par exemple, le mariage civil est encadré de diverses façons selon la religion des mariés.

Une maison accueillante pour recevoir la déesse

La description de Diwali dans leurs familles par Rupinder, la Sikh, et Vidhu, l’Hindou, permet de faire ressortir des similitudes malgré des croyances différentes.

Vidhu explique que « la semaine avant Diwali, on nettoie nos maisons ». Rupinder ajoute :
« si la peinture est détériorée, c’est l’occasion de repeindre l’habitation ». Tous deux affirment qu’il est fréquent de refaire la décoration intérieure de sa maison en achetant de nouveaux meubles à l’approche du mois d’octobre, une caractéristique de la classe indienne moyenne et d’un certain culte de la consommation. Vidhu poursuit :

« Diwali est avant tout une fête d’amour et de joie. Tout ce qu’on veut c’est que les gens soient heureux ».

Ainsi, des millions d’Indiens et d’Indiennes se rendent chez leurs proches pour leur offrir toutes sortes de cadeaux ou offrandes. Le plus souvent, ce sont des fruits secs, précise Rupinder.

La semaine avant Diwali, les familles de Vidhu et Rupinder achètent des sucreries en tous genres, des feux d’artifice et de la poudre colorée. Avec cette poudre, les enfants confectionnent des rangolis, fresques colorées, devant et à l’intérieur des maisons. « Un jour avant Diwali, nous décorons le sol de nos maisons. Selon la croyance, le jour de Diwali, la déesse Lakshmi va venir. Il faut donc que la maison soit belle et accueillante pour la recevoir », explique Vidhu.

« Le jour de Diwali, qui est le nouvel an hindou, il n’y a pas de lune. Les gens allument donc des bougies et illuminent leurs maisons pour guider Ram qui rentre de la forêt. »

P1360357A Bundi, des enfants s’amusent avec des feux d’artifice pendant plusieurs jours suivant Diwali. C’est derniers peuvent être dangereux, leur usage est donc régulé. © CrossWorlds/Cécile Marchand Ménard

« La seule chose qui a peut être changé avec le temps, ce sont les feux d’artifices. Bien sûr, lors du retour de Ram, ils n’existaient pas », note Vidhu.

Cette remarque presque anecdotique a son importance puisque l’usage des feux d’artifices est, depuis quelques années, régulé. « Il est très fréquent que des gens perdent leurs mains ou se les brûlent à cause des feux d’artifices et des pétards. Cette année, mon oncle s’est brûlé une main ! » déclare Vidhu, à peine étonné.

Des significations et interprétations différentes

Malgré d’apparentes similitudes dans la manière de célébrer Diwali, les rituels tout comme la signification donnée à cette fête diffèrent selon l’appartenance religieuse.

« Ma grand-mère célèbre tout de la même manière que le reste de ma famille mais elle ne prononce pas les mêmes prières, et ne nous accompagne pas toujours au temple. Elle allume, comme nous, une bougie devant Ganesh. »

Certaines personnes ne prennent d’ailleurs pas part à Dusshera, comme l’explique Vidhu. Cette autre fête a lieu vingt jours avant Diwali, en mémoire de Ram qui a triomphé face à Ravana. Diwali célèbre alors son retour après cette bataille.

P1360346« Le soir, les femmes mettent leurs plus beaux saris et nous faisons la puja. Cette prière est dirigée vers Ganesh et Lakshmi. Cela est censé nous apporter prospérité et un futur heureux. Il est dit que quand une maison est illuminée par des bougies, alors elle est protégée. » © CrossWorlds/Cécile Marchand Ménard

Rupinder précise :

« Les sikhs ne célèbrent pas réellement Diwali. En fait, même si les célébrations se déroulent de la même manière, nous célébrons Bandi Chhor Divas [le jour de la délivrance des prisonniers] ».

Cette célébration correspond à l’arrivée du sixième guru, Hargobind, au temple d’or d’Amritsar. Ce dernier s’est échappé du Fort Gwalior en 1619 où il était prisonnier politique, permettant l’évasion de 52 rois hindous par la même occasion. Dans le jaïnisme, religion prenant racines en Inde, la signification de Diwali est également différente. Selon les jains, Diwali correspond au jour où Mahavira, un des 24 tirthankaras (disciples atteignant l’omniscience) a atteint le Nirvana en 527 avant Jésus Christ.

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Devant un temple jain, une femme dépose des bougies en hommage à Mahavira. © CrossWorlds/Cécile Marchand Ménard

Diwali, moment d’unité nationale, contraste avec les conflits inter-religieux perdurant en Inde jusqu’à récemment. Selon Vidhu, « depuis l’indépendance du pays, les choses ont tendance à s’apaiser entre les différentes religions. Le premier ministre Modi joue un rôle de modérateur dans ce processus ». Mais pour Rupinder, Narendra Modi est le représentant du parti nationaliste hindou, ce qui a tendance à biaiser le débat. Pour elle, Modi privilégie les hindou·es, « ralentissant l’accès à l’unité nationale forte ».

Reste que la fête de Diwali en Inde est l’occasion de faire ressortir une certaine unité du sous-continent indien le temps de quelques jours.

Cécile Marchand Ménard

En Inde, chez les Rohingya en exil, peuple oublié des élections birmanes

C’est une semaine historique pour la Birmanie. Le parti de l’opposition, celui de Aung San Suu Kyi, a remporté les élections. Mais il y en a qui n’osent toujours pas rêver au changement. A Delhi, nous avons rencontré les Rohingya birmans, poussés à l’exil après des décennies de persécutions.

Slums et Chantiers, Jamia Nagar, Delhi, novembre 2015. Credits Photo: Crossworlds/Eloïse

Slums et Chantiers, Jamia Nagar, Delhi, novembre 2015. Credits Photo: CrossWorlds/Eloïse Stark

 

Scrutin des désillusions

Les nouvelles du pays arrivent par chuchotements. Des brins d’information qui se transmettent rapidement entre les huttes entassées de ce campement de réfugiés. Chacun raconte ce que disent les proches restés en Birmanie, lorsqu’ils se risquent à parler quelques minutes au téléphone. « Il y en a qui ont des portables. Mais ils doivent les cacher car c’est interdit pour les Rohingya », explique Hafiz-Ahmed (en Birmanie, les noms de famille n’existent pas) qui est venu en Inde il y a deux ans avec sa femme et leurs deux enfants. « Si on les trouve avec un téléphone, ils risquent jusqu’à 7 ans d’emprisonnement. »

Hier soir, pourtant, ses parents l’ont appelé. Pour parler des élections, sujet qui occupe tous les esprits. Et non pas de rêves ni même de débats, mais seulement ce sentiment bien familier de peur et d’insécurité. « Ils n’ont pas le droit de sortir de chez eux pendant l’élection. On leur a imposé un couvre feu de 48 heures. Ils ne savent pas ce qu’on va leur faire s’ils n’obéissent pas ».

C’est la première fois depuis 25 ans que les Birmans participent à des élections libres. Certains osent même parler de transition démocratique pour cette dictature militaire. Mais les Rohingya, qui représentent 4 à 10% de la population, n’ont pas pu se rendre aux urnes. En 1982, une loi a retiré la citoyenneté birmane à cette minorité musulmane, présente dans le pays depuis cinq siècles. Aujourd’hui, après quatre décennies d’exactions, ils ne sont plus que 800 000 en Birmanie. Les autres ont pris la fuite. Selon l’ONU, ils seraient la minorité la plus persécutée de la planète.

Aung San Suu Ki, à la tête de la Ligue Nationale pour la Démocratie, c’est le visage du changement face à la junte militaire. Mais la lauréate du prix Nobel de la paix a été bien silencieuse face aux atrocités commises envers cette minorité. Avant les élections, elle a purgé son parti des candidats musulmans, afin de garder le soutien de la majorité bouddhiste. Pour les Rohingyas, cette décision a achevé la désillusion en la dame de Yangoun. Abdul explique :

« J’avais de l’espoir en Aung San Suu Kyi… qu’elle pourrait faire changer les choses. Mais elle nous a délaissés. Il n’y a aucun candidat musulman. Comment les choses peuvent-elles changer ? »

Abdul a une vingtaine d’années, un jean, un sourire gêné et des rêves. Il en est sûr : son avenir n’est pas en Birmanie. « Je veux aller dans un autre pays. Aux Etats-Unis, ou à Londres. Je ne veux pas retourner là-bas. » Plus âgé, Hafiz-Ahmed a du mal à renoncer aussi facilement à son pays. « Oui, j’aimerais y retourner. Un jour. Inshallah, un jour, nous serons égaux là-bas, comme on est égaux en Inde. »

Les invisibles

A l'épicerie du quartier, Jamia Nagar, Delhi, novembre 2015. Crédits Photos: Crossworlds/Eloïse

A l’épicerie du quartier, Jamia Nagar, Delhi, novembre 2015. Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

 

L’égalité, ce n’est pourtant pas le premier mot qui vient en tête quand on se rend dans ce bidonville. Quelques centaines de maisons de fortune s’entassent sur un champ poussiéreux, le long de l’autoroute qui lie Delhi à la banlieue de Noida. C’est là où la capitale indienne s’étend vers l’est et fonce vers l’avenir. Le campement est surplombé par des tours et par le site de construction d’une nouvelle ligne de métro aérien.

Les 62 familles Rohingya de Delhi vivent dans des cabanes construites à l’improviste, en brique, en bâche et en bois.  Mais pour Hafiz, ce slum est déjà un début de paradis. « Ici, je me sens tellement en sécurité… j’ai l’impression d’être dans le ventre de ma mère… ».

Il n’a pas très envie de parler de la Birmanie. Les yeux hantés, il me dit simplement, « au début, il y avait les interdictions … puis les meurtres ont commencé. » Ici, en Inde, les Rohingya se fondent parmi un milliard d’être humains. Mieux vaut être oubliés que poursuivis.

Munera devant sa maison, Jamia Nagar, Delhi, novembre 2015, Crédits Photo: Crossworlds/Eloïse

Munera devant sa maison, Jamia Nagar, Delhi, novembre 2015, Crédits Photo: CrossWorlds/Eloïse Stark

 

Munera a quitté la Birmanie avec toute sa famille : ses parents, ses deux frères, sa sœur, et tous leurs enfants. Ils sont allés en bateau jusqu’au Bangladesh, puis des passeurs les ont conduits de l’autre côté de la frontière indienne. Un voyage moins dangereux que celui qui mène vers le Pacifique, dans l’espoir d’atteindre l’Australie ou l’Indonésie. En plus, ils parlaient un peu le hindi, grâce aux films Bollywood. Munera me fait rentrer dans sa petite hutte. Il n’y a rien à part des moustiques et un berceau en balançoire. Ils dorment ici à six, elle, ses deux frères et trois de leurs enfants. Avant, il y avait aussi son mari. « Mais il est parti. Il était violent. Il buvait beaucoup. »

Elle m’explique que c’est très fréquent, ici, les problèmes de dépression et d’alcoolisme. Ils ont beau être en sécurité, la précarité pèse. Dans le camp, la plupart des personnes travaillent comme vendeurs de légumes, où alors comme ramasseurs d’ordures. A côté de la mosquée s’étend un champ de déchets bien triés. Les réfugiés revendent à quelques roupies les bouteilles en plastique et le verre. Parfois ils sont recrutés à la journée sur les sites de construction alentours. Mais le travail est toujours précaire et mal payé. Pas facile de garder le moral.

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Une petite fille joue avec les jouets cassés retrouvés dans les déchets. Jamia Nagar, Delhi, novembre 2015. Crédits Photo: CrossWorlds / Eloïse Stark

 

A l’ombre du progrès

A l’entrée du camp, une foule s’est formée. Des politiciens sont venus distribuer une dizaine de couvertures pour plusieurs centaines de familles. Lorsque l’élu local, Amantullah Khan, m’aperçoit, il insiste pour que je le prenne en photo pendant qu’il tend une couverture à un des réfugiés, un homme âgé en fauteuil roulant. « Applaudissez ! Souriez ! » crie-t-il à la foule.

Une fois son coup de comm’ achevé, je l’intercepte pour lui demander quelles sont les actions menées ici pour venir en aide aux réfugiés. Il hésite, puis bafouille des mots-clés :

« éducation …eau… euh …..
-Ah bon ? Pourtant, c’est pas très propre, il y a des mouches partout…
-Demain, demain nous allons nettoyer.
– Et l’eau que vous leur fournissez, c’est de la bonne eau ?
– Oui. Il y a des camions qui distribuent de l’eau potable. Deux fois par jour. »

C’est étrange. Mohammed vit dans ce camp depuis un an, et il n’a jamais vu ces fournisseurs d’eau potable. Il a vu les gens boire l’eau sale des pompes. Il a vu les enfants qui se plaignaient des maux de ventre. Il a vu les moustiques, et les cas de dengue.

Déchets à revendre, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015 Crédits Photo: Crossworlds/Eloïse

Déchets à revendre, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015 Crédits Photo: CrossWorlds/Eloïse Stark

 

Abandonnés par les hommes politiques birmans. Instrumentalisés par les Indiens. Ignorés par la communauté internationale. L’une des seules personnes qui leur est venue en aide, c’est Mohammed Wassim, le propriétaire des terrains où ils sont installés. Il leur a prêté ces terres il y a deux ans. « J’ai un grand cœur… ces gens là sont venus dans mon pays. Je dois les aider », dit-t-il. Cependant, il leur a dit qu’ils allaient peut-être être expulsés dans deux mois. Il cite des problèmes de discipline. Il y aurait eu des agressions, des disputes.

Mohammed Zafarul Haque, un étudiant qui vient souvent apporter son soutien aux familles d’ici, a quelques doutes. « Pour l’instant il les laisse camper ici, parce que cela lui permet d’éviter qu’on construise illégalement sur son terrain, et d’éviter que le gouvernement réclame ces terres. » Cela permet alors de protéger des terrains qui montent en valeur avec l’arrivée du métro.

« Après, il va les expulser en disant qu’il y a des problèmes de discipline. Et il revendra ces terres à des prix très élevés.« 

Pour l’instant, la vie à l’ombre de Delhi est un moment de répit pour ces familles Rohingya. Mais cette ville qui ne se ressemble pas d’un jour à l’autre, qui fonce vers l’avenir sans casque ni freins, va bientôt recracher à son tour ces apatrides. Et laisser ces Nowhere people à leur avenir bien moins brillant.

Décoration de tissus pour revendre, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

Décoration de tissus, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

A la mosquée, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

A la mosquée, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

Petit vendeur de légumes, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

Petit vendeur de légumes, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

Chillies, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

Chillies, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

Père et fils, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

Père et fils, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

Petite fille dans les ruelles du slum, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

Petite fille dans les ruelles du bidonville, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

Tissage de sac en joute, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark

Tissage de sac en joute, Jamia Nagar, Delhi, Novembre 2015, Crédits Photos: CrossWorlds/Eloïse Stark


Eloise Stark
@EloStark

Fête des couleurs en Inde : la routine d’Holi

Aujourd’hui est un jour férié en Inde, et pour cause : c’est Holi.

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Holi – Un enfant dans les rues de Pali Hill, Mumbai. Crédits photo: CrossWorlds/Théo Depoix-Tuikalepa

La fertilité haute en couleurs

Cette fête sacrée de l’hindouisme est célébrée chaque année aux alentours de l’équinoxe de printemps, comme un hommage au retour des beaux jours et à la fertilité dont ils font la promesse. Même s’il est aujourd’hui fréquent dans certaines villes de commencer les festivités près d’une semaine avant le jour J, Holi s’étale traditionnellement sur deux jours.

Tout au long de la première journée, les Hindous prient et se recueillent, avant de se retrouver le soir autour de bûchers en flammes, symbolisant la mort de la démone Holika – d’où la festivité tire d’ailleurs son nom. Le jour d’après est, quant-à-lui, le théâtre de la désormais bien connue « fête des couleurs » : un carnaval ouvert à tous où fusent pigments, ballons remplis d’eau et « Happy Holi » à tout va.

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Holi – Groupe de femmes, Juhu Beach, Mumbai. Crédits photo : CrossWorlds/Théo Depoix-Tuikalepa

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Holi – Visages, Juhu Beach, Mumbai. Crédits photo : CrossWorlds/Théo Depoix-Tuikalepa

Mais seuls les pigments restent

À Mumbai, Holi semble se diluer dans le cosmopolitisme et la modernité de la mégalopole : les visages fardés sont plus ou moins nombreux selon les quartiers et les festivités semblent avant tout réjouir les enfants, qui y trouvent l’occasion de transformer la rue en un immense terrain de jeu. « Pour Holi, je resterai chez moi », m’ont confié des étudiants lassés des explosions de couleurs et des tâches qui peinent à partir.

« C’est une fête pour les enfants », « Nous, nous célébrerons ça à la maison, en famille » ai-je également pu entendre.

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Holi – Pigments, sable : quelle différence ? Juhu Beach, Mumbai Crédit photo: CrossWorlds/Théo Depoix–Tuikalepa

 

C’est vrai qu’à y regarder de plus près, Holi a perdu de sa sacrale essence. De nombreuses fêtes privées étaient organisées dans des clubs, résidences et enceintes d’immeuble. Volume maximum et open-bars, il n’y a que les pigments pour rappeler l’origine de cette fête, qui s’est d’ailleurs exportée sous cette forme au reste du monde.

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Holi – Pigments vendus en sachets, Pali Hill, Mumbai. Crédits photo: CrossWorlds/Théo Depoix-Tuikalepa

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Holi – Un étal paré de couleurs, Pali Hill, Mumbai. Crédits photo: CrossWorlds/Théo Depoix-Tuikalepa

Cannabis et bain multicolore

Dans le quartier de Pali Hill, dans la banlieue de Bandra, des vendeurs de rue fournissent poudres de couleur et pistolets à eau. Des gens font la queue devant des échoppes pour remplir leur bouteille de bhang lassi, une boisson lactée à base de beurre clarifié (ghee), d’épices et de feuilles de cannabis. Un homme m’assure qu’ « après une bouteille entière de cette boisson, tu peux avoir des hallucinations ».

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Holi – « Do you like cocaine bro ? », Pali Hill, Mumbai Crédit photo: CrossWorlds/Théo Depoix–Tuikalepa

 

En fin d’après-midi, je finis par me diriger vers la plage de Juhu où une foule immense a envahi le sable. Son murmure couvre le bruit de la mer où viennent se rincer des masses d’Indiens rouges, roses, violets, bleus, verts, jaunes.

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Holi – Marée humaine à Juhu Beach, Mumbai. Crédits photo: CrossWorlds/Théo Depoix-Tuikalepa

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Holi – Photographe photographié, Juhu Beach, Mumbai Crédit photo: CrossWorlds/Théo Depoix-Tuikalepa

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Holi – Profil, Juhu Beach, Mumbai. Crédits photo: CrossWorlds/Théo Depoix-Tuikalepa

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Holi – Visage, Juhu Beach, Mumbai Crédits photo : CrossWorlds/Théo Depoix-Tuikalepa

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Holi – Père et fils, Pali Hill, Mumbai. Crédits photo: CrossWorlds/Théo Depoix-Tuikalepa

 

Théo Depoix-Tuikalepa
@Theo__DT 

Mumbai en deuil, la Nation en souffrance

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014 ).

Venu accueillir un invité au Shattrapati Shivaji International Airport de Mumbai, je rentre dans l’aéroport au niveau des arrivées sous le regard ébahi de deux militaires qui me rattrapent bien vite en se saisissant de moi comme d’un criminel. M’excusant platement je sors en demandant pourquoi l’accès à l’aéroport est interdit. L’un d’entre eux me crucifie du regard en me demandant :

« Are you Muslim ? »

Peut être la barbe joua-t-elle en ma défaveur lorsque je répondis par la négative. Surpris par la brutalité des militaires, je mis du temps à comprendre pourquoi l’aéroport de Mumbai était aussi sécurisé que celui de Tel Aviv. Ce n’est qu’en retournant à ce même aéroport que je vis le grand panneau situé à l’entrée voiture : « Let’s fight terrorism together ». L’Inde est en effet sous la menace perpétuelle d’attaques terroristes. Les chiffres sont édifiants : pas moins de 60 attaques perpétrées depuis 2001 ; quatre attentats depuis le début de cette année.

Le 26 Novembre étaient célébrées les commémorations des quelques 166 disparus et 600 blessés durant les attaques de 2008 à Mumbai. Cette agression eut un retentissement spectaculaire et il fallut au moins la mort de six américains innocents pour que le monde ouvre les yeux sur la réalité du terrorisme en Inde. Mumbai particulièrement est la cible d’attaques régulières, au nombre de sept depuis 2001. Cela s’explique en partie par sa situation en tant que capitale financière ainsi que ville la plus peuplée (et mixte socialement et ethniquement) d’Inde. Au moindre incident, le pays se braque instantanément car il est tout entier concerné. Deux factions sont régulièrement désignées comme commanditaires des attentats lorsqu’elles ne les revendiquent pas : le mouvement de guérilla maoïste et les groupes Islamistes. Le mouvement de guérilla maoïste s’affaiblissant au fil des années, les attentats liés aux mouvances fondamentalistes constituent l’écrasante majorité des attaques recensées. Néanmoins elles ne sont que le pendant médiatiquement surexposées des violences inter-communautaires qui régulièrement secouent le pays.

C’est une partie de billard à trois bandes qui se joue sur le sous continent, trouvant sa source dans un passé millénaire. Elle inclut la frange conservatrice des Hindouistes représentée politiquement par le BJP dont le candidat à l’élection du premier ministre (Narendra Modi) est pressenti pour être élu Man of the year par le Times, les quelques 200 millions de musulmans vivant en Inde (ce qui en fait le 2nd pays musulman de la planète) et la mauvaise foi du gouvernement Pakistanais. La puissance du BJP dont l’émergence en tant que force politique majeure est le phénomène politique le plus important de ces trente dernières années en Inde, accroît les tensions dans l’ensemble du pays en mettant la pression sur la population musulmane qui ne bénéficie pas d’une telle formation politique au sein de laquelle se rassembler.

 

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Le lotus, emblème du BJP

 

En 2002 au Gujarat une flambée de violence suite à de fausses rumeurs concernant l’incendie accidentel d’un train (attentat Islamiste, complicité du Pakistan…) donna lieu à des atrocités inqualifiables envers la population musulmane avec la complicité des forces policières (fait avéré) et gouvernementales. Narendra Modi, déjà premier ministre du Gujarat à l’époque fut notamment mis en cause pour complicité passive et incitation à la violence contre la communauté musulmane dans ce qui fut considéré comme une purification ethnique par de nombreux commentateurs. Il fut mystérieusement acquitté en 2012 par la Cour Suprême. Cet épisode sanglant coûta la vie à 800 musulmans selon le gouvernement central, plus de 2000 selon Human Rights Watch. En 2012 les révoltes de Mumbai furent le point d’orgue d’une série de soulèvements commencée dans L’Assam où près de 400 000 Musulmans durent trouver refuge dans des camps pour éviter un bain de sang. Des protestations suivirent peu après à Pune avant que la capitale du Mahārāshtra ne s’embrase sous la colère des musulmans en quête de légitimité médiatique pour défendre leur intégrité.

La troisième composante rentrant en jeu est le sempiternel conflit Indo – Pakistanais. Le Pakistan et l’Inde partageant la même Histoire, la division du pays à l’indépendance se fit sur une base purement religieuse (et donc factice à tout autre égard), transformant le jeune Pakistan en sanctuaire des Musulmans de l’ancien Raj et l’Inde en sanctuaire des Hindouistes. Ces dénominations étant mutuellement exclusives, elles résultèrent en une sorte de bannissement des Hindouistes du Pakistan et accrurent les tensions existantes entre musulmans restés sur le territoire de la République Indienne et Hindouistes. La mémoire des exodes qui suivirent l’indépendance est gravée dans l’esprit de tout Indien ou Pakistanais comme celle d’une guerre civile qui fit plus de deux cent mille morts et culmina avec l’assassinat de Gandhi par un extrémiste Hindouiste. Cette absurde division du pays priva également la très importante minorité musulmane d’une véritable légitimité politique et ce pour deux raisons : l’une est évidente et concerne la justification même de la séparation entre Pakistan et Inde mentionnée ci-dessus, la seconde concerne l’importance de la sphère religieuse sur la scène politique ; il serait naïf de prétendre que l’Inde fonctionne comme une démocratie laïque.

 

La main, symbole du Congrès

La main, symbole du Congrès

 

Le conflit frontalier concernant le Cachemire ne faisant que renforcer la rivalité entre Delhi et Islamabad, l’impression laissée sur les populations par l’image d’un tel conflit devenu guerre froide lorsque les deux pays se dotèrent de la bombe ne fait que faciliter le franchissement de la frontière existante entre colère et violence au sein de la population. Nous avons mentionné la mauvaise foi du gouvernement Pakistanais et ce point mérite d’être développé. La souveraineté du Pakistan est menacée depuis plusieurs années par la montée de l’islamisme et par les répercussions du conflit Afghan. Pire allié des Américains, le Pakistan a joué la carte de l’islamisme contre Delhi. La complicité de l’ISI (service secret Pakistanais) avec les Talibans fut officialisée par le président du Pakistan, Asif-Ali-Zardari en 2008 lorsque celui ci reconnut qu’il ne contrôlait plus la colonne vertébrale du pays : agrégat de l’armée et des services. La réalité est que l’ISI ainsi que l’armée, voyant en l’Inde l’ennemi numéro un ont coopéré avec certains groupes islamistes afin de gagner de la profondeur stratégique (zones tribales, frontière Afghane) en cas de conflit ouvert avec son voisin ainsi qu’exciter les ressentiments communautaires en Inde. La perte de contrôle totale, résultant notamment en une invasion Talibane sur le sol Pakistanais en 2008 dans la vallée de Swat, se révèle au grand jour lorsqu’il apparaît que les terroristes agissant en Inde sont souvent des musulmans Indiens réfugiés au Pakistan ou bien des Pakistanais défendant la cause des musulmans en Inde.

La boucle est ainsi bouclée et les conservateurs libres de faire l’amalgame entre un conflit politique régional, une tension inter-communautaire et un enjeu de politique intérieure dés lors qu’Islamabad rechigne à livrer ou à efficacement juger les responsables des attentats de 2008 pour ne pas publiquement perdre la face.

Cette histoire nous montre deux choses ; premièrement l’insolvabilité d’un conflit entre communautés qui cohabitent sur le même territoire (Inde et Pakistan) depuis les invasions musulmanes au XIe siècle et deuxièmement la difficulté de l’Etat Indien à garantir l’intégrité des minorités qui vivent sur son territoire. Difficulté qui ne pourrait se trouver que renforcer par une prise de pouvoir du BJP au niveau national l’année prochaine. Loin de s’apaiser, le nombre d’attentats depuis dix ans combiné à la faiblesse de l’Etat Pakistanais ne font qu’exacerber les rancunes et rancœurs au sein d’une Nation qui peine à se trouver une identité commune ailleurs que dans l’Hindouisme.

Surprenant une discussion entre un Hindouiste Kéralais (sud de l’Inde) et un musulman Cachemiri, le premier demandant au second si la réunification du pays n’apaiserait pas définitivement les tensions entre Musulmans et Hindouistes, arguant de leur caractère « uniquement politique », ce dernier répondit alors : « C’est inenvisageable, c’est allé trop loin maintenant ».

 

Paul-Henry.

 

 

 

L’Inde des fêtes religieuses

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014 ).

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Il y a quinze jours prenait place dans le Maharashtra (où se trouve Mumbai) Ganpati, la fête de Ganesh, le dieu éléphant fils de Shiva et Parvati. Le nombre de divinités du panthéon Hindouistes empêche les Indiens de pouvoir tous les vénérer ou leur rendre hommage, aussi un dieu est-il plus fêté dans certains Etats que dans d’autres. Ganesh est la divinité la plus adorée du Maharashtra,. Sujet de nombreux récits et dispensateur de morale populaire, il est le dieu dont on raconte les histoires aux enfants. Egalement supposé apporter la chance, chacun souhaite entreprendre un « business » lui rend hommage ; dans chaque bureau, chaque restaurant, chaque revendeur de cigarettes ou autre se trouve un petit autel où trône un Ganesh, un bâton d’encens placé devant. Egalement dans chaque voiture se trouve une petite figurine de Ganesh, mais ça …

 

Dans dix jours aura lieu Durga Puja, fête de la déesse Durga, qui est elle très célèbre dans l’est du pays, surtout dans le Bengale, où on la célèbre sous les traits de Kali, déesse noire, déesse de la mort représentée une tête tranchée dans un bras, et une longue langue rouge pendante. Dans le Maharashtra Durga Puja, quoique moins important que Ganpati donne lieu à une fête durant laquelle sont célébrés les neufs jours du combat de Durga contre le démon …

Ont donc lieu en ville les traditionnelles parades d’Indiens tapant un rythme sur d’énormes percussions, de vaches sacrés peintes en jaune et décorées, ou bien de bus pimpés d’enceintes de 500 watts se baladant en ville, une horde d’indiens dansant à la folie en se lançant des pigments devant. Pour Ganpati des autels avaient été dressé partout dans tous les quartiers de Mumbai et Pune, des enceintes logées sur les côtés envoyant une palette de sons assez vaste ; de la BO très commerciale de « Chennai Express » le dernier Blockbuster Bollywoodien aux chants traditionnels en passant par de la Goa transe : il y en a pour tous les goûts.

 

Pour l’immersion qui a lieu à Mumbai, à la toute fin, des effigies de cinq ou huit mètres de haut sont mises à l’eau d’où le dieu va rejoindre sa demeure. La scène se passe sur une plage de la ville devant une foule de plusieurs milliers d’Indiens (on serait tenté de dire des dizaines mais aucun chiffre officiel n’est évidemment communiqué) rassemblés autour de ces bus sur lesquels ils défilent dans toute la ville. Le lendemain sur la plage, un bulldozer s’enlise à marée basse pour ramasser les morceaux de tous les Ganesh mis à l’eau. Le surlendemain à marée haute, le toit de la cabine est visible du rivage, mais ça …

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L’Inde vit au rythme de ses fêtes religieuses. Chaque Etat en fonction des divinités les plus vénérés a ses moments forts de la vie publique où l’on célèbre les Dieux, où chaque foyer prépare quelque chose, nous même avons participé aux festivités de notre résidence. Sans distinction de castes la fête est générale quoique la vente d’alcool soit proscrite et la vie s’arrête quelques jours durant.

 

La première semaine de Novembre aura lieu Diwali la fête de Brahma le créateur, un des dieux de la Trimurti, la trinité Indienne. Ce dieu de l’Hindouisme est hérité des textes Védiques dont la tradition remonte à plus de 3500 ans. Les chants traditionnels qui sont parfois entendus dans les temples sont encore aujourd’hui chantés selon la tradition Védique. Pour bien comprendre il faudrait imaginer que nous fêtions aujourd’hui encore les dieux Grecs et que nos poètes continuent de chanter les vers d’Homère en Grec ancien. Les temples ne sont jamais vides, les vendeurs d’offrandes sont légions ainsi que les effigies en plâtre, résine, bois, céramique, bronze, cuivre des principaux Dieux, couleurs flashies. En se baladant dans les rues d’une ville Indienne une veille de fête, on est porté à croire que l’industrie de la babiole Hindouiste prospère dans le pays ; aucun risque que ça ne s’arrête demain, la laïcité c’est bon pour l’occident.

 
 Paul-Henry.