Archives du mot-clé inégalités

Mumbai : l’eldorado où l’extrême richesse nargue l’extrême pauvreté

“Urbs prima in Indis”: la première ville d’Inde. En 1924, ce sont par ces mots que les constructeurs du Gateway of India désigne Mumbai, aujourd’hui l’aire urbaine la plus peuplée du pays. L’une des plus inégalitaires aussi.

La première ville d’Inde pour son économie. La première ville d’Inde pour ses avancées technologiques. La première ville d’Inde pour ses échanges maritimes. La première ville d’Inde pour ses flux boursiers. La première ville d’Inde pour sa production cinématographique. Il ne fallait pas plus de superlatifs pour attirer plus d’un million de citoyen.ne.s en provenance du reste du pays entre 1991 et 2001, selon l’institut de recherche asiatique ARI.

Seulement, Mumbai est également la première ville d’Inde en ce qui concerne les inégalités. Dans une Inde ayant atteint des records de disparités de richesses depuis 2014, selon une enquête menée par Thomas Piketty et Lucas Chancel, Mumbai est un eldorado aux contrastes saisissants, où plus de la moitié de la population vit dans des bidonvilles, entourée de grattes ciel démesurés et luxuriants.

Samedi 25 novembre 2017. Au pied de Malabar Hill, la baie de Mumbai est une zone de pêche, une des principales activités économiques de la ville. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

Samedi 25 novembre 2017. Au pied de Malabar Hill, la baie de Mumbai est une zone de pêche, une des principales activités économiques de la ville. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

 

Le Taj Mahal Hotel : 11 500 roupies la nuit

Samedi 25 novembre 2017. Le Taj Mahal Palace, hôtel cinq étoiles aux portes de Mumbai est un des premiers édifices que l’on aperçoit depuis le rivage. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

Samedi 25 novembre 2017. Le Taj Mahal Palace, hôtel cinq étoiles aux portes de Mumbai est un des premiers édifices que l’on aperçoit depuis le rivage. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

 

À la gauche du Gateway of India, à l’extrémité sud de la ville, fut érigé en 1903 le Taj Mahal Hotel, à la demande de Jamsetji Tata, fondateur de Tata group, de telle sorte que quiconque arrive à Mumbai par voie maritime ne peut être que frappé par tant d’opulence.

Dans un pays où environ 22% de la population, selon des données de 2011 de la Banque Mondiale, vit en dessous du seuil de pauvreté – soit avec moins d’un dollar et quatre-vingt-dix centimes par jour – une nuit dans la chambre la moins chère de cet hôtel revient à environ 180 dollars (11 500 roupies).

Mahalaxmi, où l’on lave le linge sale en famille

Vendredi 24 novembre 2017. Malgré un désordre apparent, chaque pièce a sa place puisque le linge est méticuleusement trié par couleurs dans les lavoirs des Dhobi Ghats. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

Vendredi 24 novembre 2017. Malgré un désordre apparent, chaque pièce a sa place puisque le linge est méticuleusement trié par couleurs dans les lavoirs des Dhobi Ghats. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

 

Mahalaxmi, au plein coeur de Mumbai, est l’endroit où on lave le linge sale en famille. La profession de dhobi wallah, blanchisseur, se transmet de père en fils au sein de ce Dhobi Ghat : laverie en plein air.

Ces hommes lavent le linge des hôtels et hôpitaux de la ville dans les quelques 1 000 lavoirs vieux de 140 ans. Leur activité est menacée par des promoteurs immobiliers, tels que Omkar Realtors, souhaitant racheter ce terrain qui vaut désormais de l’or dans une ville où l’espace se fait rare.

Vendredi 24 novembre 2017. Sur le Mandlik Bridge, un homme pousse son vélo où sont entassés des sacs de légumes, faisant face à un immeuble de la HDFC Bank. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

Vendredi 24 novembre 2017. Sur le Mandlik Bridge, un homme pousse son vélo où sont entassés des sacs de légumes, faisant face à un immeuble de la HDFC Bank. © CrossWorlds/ Cécile Marchand Ménard

 

À Mumbai, les inégalités de richesses et de développement sont visibles dans la façon même d’occuper l’espace.

Alors que les plus riches habitent des tours de plus en plus hautes, les mumbaikars les plus pauvres s’agglutinent au sol.

Ainsi, la densité de population de la ville est d’environ 21 000 habitant.e.s par kilomètre carré contre 365 habitant.e.s par kilomètre carré dans le reste du Maharashtra.

Marine Drive et ses tours qui côtoient le ciel

Samedi 25 novembre 2017. Marine Drive est une des zones les plus riches de Mumbai où l’on retrouve quelques uns des édifices les plus imposants de la ville. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

Samedi 25 novembre 2017. Marine Drive est une des zones les plus riches de Mumbai où l’on retrouve quelques uns des édifices les plus imposants de la ville. © CrossWorlds/ Cécile Marchand Ménard

 

Marine Drive. Située entre l’ancien quartier colonial de Coloba et la non moins prospère, Malabar Hill, cette promenade est le lieu de sortie de nombreuses familles indiennes aisées visitant la ville, rejointes, à la tombée du jour, par des touristes du monde entier.

Hormis les hôtels cinq étoiles tels que l’Oberoi Hilton (au centre de l’image), le quartier général de la compagnie aérienne Air India (à gauche) ainsi que le Centre National des Arts du Spectacle (à droite) font partis de ces tours qui jaillissent de terre et que l’on distingue depuis des kilomètres au large de la côte.

En face, Dharavi, le bidonville

Dimanche 26 novembre 2017. Dharavi, un des plus grands bidonvilles du monde s’étend sur les zones marécageuses de la ville de Mumbai. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

Dimanche 26 novembre 2017. Dharavi, un des plus grands bidonvilles du monde s’étend sur les zones marécageuses de la ville de Mumbai. © CrossWorlds/ Cécile Marchand Ménard

 

De l’autre côté de la baie, Dharavi : l’un des plus grands bidonvilles au monde avec plus de 200 hectares et près d’un million d’habitant.e.s, selon la Slum Rehabilitation Authority (SRA), autorité de réhabilitation des bidonvilles, créée en 1995 par le gouvernement de l’état du Maharashtra pour y améliorer les conditions de vie.

Le Dharavi Redevelopment Project, initié en 2004 par la SRA et validé par le gouvernement du Maharashtra en 2007, prévoit de reloger les habitant.e.s de ce bidonville dans des immeubles pour permettre à des promoteurs immobiliers d’exploiter les terres sur lesquelles s’étend Dharavi. Un complexe de logements sociaux a également été construit à Mankhurd, en périphérie de Mumbai, en 2009.

Car le terrain sur lequel se trouve Dharavi a gagné en intérêt depuis l’établissement du “Bandra Kurla Complex”, centre financier international, situé à moins de six kilomètres dans le sud de la ville.

Dimanche 26 novembre 2017. Le recyclage de déchets plastiques est une source de revenus majeure pour les habitant.e.s de Dharavi. Ici, les éléments en plastique récoltés jonchent le sol. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

Dimanche 26 novembre 2017. Le recyclage de déchets plastiques est une source de revenus majeure pour les habitant.e.s de Dharavi. Ici, les éléments en plastique récoltés jonchent le sol. © CrossWorlds/ Cécile Marchand Ménard

 

Le programme de re-développement de Dharavi devait s’achever en 2014 mais a pris du retard du fait de nombreuses oppositions.

Le Comité pour le Développement de Dharavi (Dharavi Vikas Samiti), collectif de représentation des habitant.e.s du bidonville, note deux points majeurs de désaccord suscités par le programme, selon le Centre for Education and Documentation de Mumbai : le nombre de bénéficiaires potentiel.le.s ainsi que la surface des appartements de substitution.

En effet, les habitant.e.s de Dharavi exercent en général leurs professions à l’intérieur même de leurs logements. C’est le cas du recyclage du plastique et de l’aluminium dans cette zone du bidonville.

Les 21 mètres carrés proposés par la SRA sont donc insuffisants pour permettre à ces familles de poursuivre leur activité une fois relogées.

Dimanche 26 novembre 2017. Deux canalisations acheminant l’eau potable vers Mumbai traversent Dharavi, zone marécageuse et ses amoncellements de déchets. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

Dimanche 26 novembre 2017. Deux canalisations acheminant l’eau potable vers Mumbai traversent Dharavi, zone marécageuse et ses amoncellements de déchets. © CrossWorlds/ Cécile Marchand Ménard

 

Le bidonville de Dharavi est situé sur une zone marécageuse. Les pêcheurs initialement installés dans la région ont procédé à l’assèchement de la zone en y empilant des déchets organiques. La pollution et le traitement sommaire des eaux usées sont les causes de l’insalubrité de l’eau qui est une des causes majeures de maladie dans le pays.

Dimanche 26 novembre 2017. Deux immenses canalisations permettent d’acheminer l’eau potable au coeur de Mumbai depuis six lacs en périphérie. Celles-ci apparaissent dans la scène d’ouverture du film Slumdog millionaire (2008) dans laquelle les enfants, personnages principaux, tentent d’échapper à la police. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

Dimanche 26 novembre 2017. Deux immenses canalisations permettent d’acheminer l’eau potable au coeur de Mumbai depuis six lacs en périphérie. Celles-ci apparaissent dans la scène d’ouverture du film Slumdog millionaire (2008) dans laquelle les enfants, personnages principaux, tentent d’échapper à la police. © CrossWorlds/ Cécile Marchand Ménard

 

Outre le manque d’espace, la surpopulation de Mumbai entraîne un manque d’eau potable. À l’occasion de la Journée mondiale de l’eau 2018, le journal indien Firspot est revenu sur la division par presque six de la part annuelle d’eau par habitant.e dans le pays entre 1951 et 2010.

La sécheresse et la mauvaise gestion de l’eau ont d’ailleurs poussé les fermiers de l’état du Maharashtra à protester au coeur même de Mumbai le 12 mars dernier.

Samedi 25 novembre 2017. La pelouse de l’Azad Maidan Park est relativement verte malgré la chaleur de ce jour et cela grâce au système d’arrosage automatique qui fonctionne en continu. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

Samedi 25 novembre 2017. La pelouse de l’Azad Maidan Park est relativement verte malgré la chaleur et cela grâce au système d’arrosage automatique qui fonctionne en continu. © CrossWorlds/ Cécile Marchand Ménard

 

Au nord de Marine Drive, Azad Maidan Park est réputé pour ses étendues de verdure accueillant les parties de cricket des riches familles de Mumbai le dimanche. Le Club House flambant neuf du Pressclub de la ville, inauguré le 28 mars 2008 par le Chief Minister (équivalent indien d’un.e Président.e de Conseil régional) Vilasrao Deshmukh, bénéficie d’une perspective imprenable sur le parc et ses pelouses arrosées abondamment.

Samedi 25 novembre 2017. Sortant tout juste de l’école dont ils portent encore les uniformes, ces garçons jouent au cricket sur un terrain en terre battue. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

Samedi 25 novembre 2017. Sortant tout juste de l’école dont ils portent encore les uniformes, ces garçons jouent au cricket sur un terrain en terre battue. © CrossWorlds/ Cécile Marchand Ménard

 

En remontant vers le Nord de Mumbai, le jeu est le même mais la pelouse est moins verte. Dans ce quartier, proche de Byculla Station, les immeubles, en éternelle construction, sont rongés par l’humidité et la pollution. Les anciens discutent à l’ombre d’un arbre en regardant les enfants s’entraîner.

Cécile Marchand Ménard

Grossesses adolescentes en Afrique du Sud (SECOND VOLET) : la recette des inégalités ?

En Afrique du Sud, de très nombreuses jeunes filles deviennent mère avant d’atteindre la majorité. Ces mères adolescentes font face à de nombreux défis et souvent cela peut les entraîner dans un cercle vicieux de la précarité. Pour comprendre les racines de ce phénomène et ses conséquences, notre correspondante a rencontré deux d’entre elles à Johannesburg. Retrouvez leurs portraits dans une enquête en deux temps dont la première partie est à découvrir ici.

Pour deux tiers des adolescentes et jeunes filles qui tombent enceinte en Afrique du Sud, la conséquence est l’arrêt des études. Le poids de ce phénomène joue donc un rôle important dans les inégalités en termes d’éducation, mais aussi de qualité de vie.

Des études interrompues… pas toujours pour les mêmes raisons.

Sister Geya (responsable des jeunes filles enceintes au centre médical de l’Université de Johannesbourg, cf. premier volet) explique que « ce n’est pas le fait d’avoir un enfant qui les empêche de continuer leurs études, ce sont les charges financières qui en découlent ».

A Soweto, une grande partie des enfants que cette crèche accueille ont une adolescente pour mère. Crédits photo : CrossWorlds/ Esther Meunier

A Soweto, une grande partie des enfants que cette crèche accueille ont une adolescente pour mère. Crédits photo : CrossWorlds/ Esther Meunier

 

Paulina (26 ans, deux filles de 9 et 6 ans, cf. premier volet) a ainsi dû interrompre les siennes à 17 ans, lorsqu’elle a accouché de Naledi, sa première fille. Mais ce n’était pas pour pouvoir s’occuper de l’enfant : « j’ai dû travailler pour subvenir à nos besoins » témoigne-t-elle. Son bébé, c’est donc sa sœur qui s’en est occupée malgré le fait qu’elle était plus jeune d’un an. « Elle avait déjà décroché scolairement, alors elle m’a aidé. » De sa mère, Paulina ne recevra pas davantage que le soutien minimum pour les équipements de base.

Et c’est ici que les contrastes sociétaux se confirment… Cari (22 ans, d’origine Afrikaner et maman comblée d’une petite fille de trois ans, cf. premier volet) a aussi dû interrompre ses études une année, mais de son côté a reçu énormément de soutien de la part de tout son entourage. « Je n’ai pas eu besoin de mettre Zani [sa fille] à la crèche, je m’en suis occupée avec l’aide de ma mère ».

Le père de l’enfant est aussi son mari depuis deux ans, et « c’est le meilleur papa du monde » selon ses mots. Quant à celui des enfants de Paulina, s’il est présent dans son entourage, « il n’a jamais apporté aucun soutien moral ou financier. »

 

Obtenir un diplôme, parfois un véritable parcours du combattant

Cari a donc pu reprendre ses études rapidement après un an d’interruption dans l’objectif de devenir professeure. Elle est aujourd’hui en passe d’obtenir son diplôme pour enseigner. Ses parents l’ont largement aidé financièrement, de même que son mari, qui a commencé à travailler peu après la grossesse.

13650345_10206878084412806_249719305_n

Cari, 22 ans et sa fille, Zani, 3 ans. Crédits photo : envoyée par Cari

 

C’est pourtant loin d’être une tendance générale, comme le déplore Sister Geya : « le cercle vicieux des inégalités se perpétue car les jeunes filles de milieux modestes peuvent rarement financer la poursuite de leurs études ».

Paulina a, elle, décidé de se battre pour reprendre les siennes. « J’ai passé deux ans à avoir un job que je détestais, j’en ai eu marre et je voulais quelque chose de mieux pour moi et mes filles ». Pourtant, encore aujourd’hui, c’est loin d’être facile à gérer. Afin de financer ses deux premières années, elle a dû s’endetter. « La banque me le rappelle tous les jours. Aujourd’hui je suis dans une impasse, c’est pour ça que je fais des demandes de bourses car, sans elles, je ne pourrai pas poursuivre mon master. »

En parallèle, elle cherche donc un travail. Elle aurait pu avoir une opportunité sur le campus, mais là encore c’est sa position de mère qui l’en empêche : « On m’a proposé de m’occuper des étudiants en échange, mais il faut habiter sur le campus et je ne peux pas laisser mes filles, en particulier Naledi qui a des difficultés scolaires. »

« Ça craint d’être maman » constate-t-elle avant de sortir de la bibliothèque. Un discours qui contraste avec celui de Cari, qui « ne peut pas imaginer [sa] vie sans [sa] fille », et qui révèle à quel point dans ce domaine aussi, les inégalités sont toujours exacerbées, 22 ans après l’élection de Nelson Mandela.

 

Cet article est le deuxième volet de notre enquête sur les grossesses adolescentes en Afrique du Sud. Retrouvez la première partie ici.

 

Esther Meunier.