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Jérusalem, jeudi 7 décembre : après l’annonce de Trump

Mercredi 6 décembre, Donald Trump reconnaît Jérusalem comme capitale d’Israël et promet d’y transférer l’ambassade américaine. Le lendemain, jeudi 7, la ville se vide à la faveur d’un appel à la grève de l’autorité palestinienne. Une journée de flottement au milieu des tensions.

Vendredi 8, jour de prière hebdomadaire dans le culte musulman, des confrontations entre Palestiniens et forces de l’ordre israéliennes éclatent dans la ville.

A quelques mètres du Saint Sépulcre, haut lieu de la chrétienté, les rues habituellement noires de monde sont vides et les échoppes à touristes fermées, respectant ainsi l'appel à la grève de l'autorité palestinienne. © CrossWorlds / Lisa Birgand Balcon

© CrossWorlds / Lisa Birgand Balcon

 

A quelques mètres du Saint Sépulcre, haut lieu de la chrétienté, les rues habituellement noires de monde sont vides et les échoppes à touristes fermées, respectant ainsi l’appel à la grève de l’autorité palestinienne. Jérusalem, 7/12/2017

Quelques courageux pèlerins bravent les interdits de leurs ambassades pour visiter le Saint Sépulcre. © CrossWorlds / Lisa Birgand Balcon

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Quelques courageux pèlerins bravent les interdits de leurs ambassades pour visiter le Saint Sépulcre. Jérusalem, 7/12/2017

Alors que les marchands de bondieuseries ont disparu de l'esplanade des mosquées, un homme s’improvise vendeur de Keffiehs, symbole de la résistance palestinienne. Jérusalem, 6/12/2017 © CrossWorlds / Lisa Birgand Balcon

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Alors que les marchands de bondieuseries ont disparu de l’esplanade des mosquées, seul reste un vendeur de Keffiehs, symbole de la résistance palestinienne. Jérusalem, 7/12/2017

 A la sortie de la Vieille Ville, certains célèbrent la décision américaine. Ambiance oppressante pourtant joyeuse pour ces musiciens de rue. Jérusalem, 6/12/2017 © CrossWorlds / Lisa Birgand Balcon

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A la sortie de la Vieille Ville, certains célèbrent la décision américaine. Ambiance oppressante pourtant joyeuse pour ces musiciens de rue. Jérusalem, 7/12/2017

6 décembre 2017 : la mairie de Jérusalem se pare d'un drapeau américain © CrossWorlds / Lisa Birgand Balcon

© CrossWorlds / Lisa Birgand Balcon

 

6 décembre 2017 : la mairie de Jérusalem se pare d’un drapeau américain

La veille de l’annonce, ces posters atypiques fleurissent déjà à travers la ville. © CrossWorlds / Lisa Birgand Balcon

© CrossWorlds / Lisa Birgand Balcon

 

La veille de l’annonce, ces posters atypiques fleurissent déjà à travers la ville.

 

Aujourd’hui, le reste de la région est lui aussi sous tension, notamment la bande de Gaza, où deux Palestiniens sont morts.

Lisa Birgand

En Israël, les Bédouins luttent pour leur reconnaissance

En Israël, notre correspondante a travaillé pour la campagne d’Amnesty International pour la défense des droits de la communauté bédouine. Elle illustre ce billet d’opinion d’un reportage photos réalisé au moment de sa mission sur place, au sud du pays.

Sous la tente, deux tables basses, trois matelas et quelques chaises. Sur le côté, grand format et mis en évidence, le titre de propriété du village datant de l’Empire Ottoman. Je suis à Al Araqib, village « non-reconnu » détruit plus de 100 fois par les autorités israéliennes depuis juillet 2010. Activiste et représentant du village, Aziz al-Touri témoigne :

« Le gouvernement nous laisse dans l’espoir d’un jour reconnaître nos terres, nos villages. Et nous vivons avec cet espoir : celui d’être un jour reconnus ».

Sur les routes du Néguev/Naqab, difficile d’ignorer les villages bédouins aux allures de bidonvilles. Pourtant, ces villages faits de bric et de broc n’apparaissent pas sur les cartes officielles. 11 villages seulement ont été reconnus par le gouvernement, tandis que 35 restent non-autorisés et susceptibles d’être démolis par les autorités israéliennes.

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Dromadaire. Bir-Hadaj, Israël, Novembre 2016 © CrossWorlds / Camille Lévy

 

Région désertique du sud d’Israël, le Néguev couvre 66% des terres du pays pour 10% de sa population. À la veille de la création de l’Etat d’Israël, entre 65 000 et 100 000 Bédouins vivaient sur ces terres. Après la guerre de 1948, seuls 11 000 restaient, la plupart d’entre eux ayant fui ou été expulsés vers la Transjordanie, l’Egypte ou Gaza. Aujourd’hui, du fait d’une forte croissance démographique de la communauté bédouine, le Néguev compte près de 230 000 Bédouins. Plus de la moitié vivent en milieu urbain, dans sept villes planifiées et créées par le gouvernement à partir de 1969.

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Résidente de Bir Hadaj, village bédouin reconnu, au lendemain de démolitions de maisons par les autorités israéliennes. Bir-Hadaj, Israël, Novembre 2016 © CrossWorlds / Camille Lévy

Le 18 janvier dernier, un résident du village bédouin d’Umm al-Hiran et un policier israélien mouraient dans des circonstances incertaines lors d’affrontements suscités par la mise en œuvre d’ordres de démolition du village. Au-delà de la communauté bédouine, ces morts ont provoqué l’émoi au sein de la population israélienne qui s’est largement mobilisée dans les rues de Tel Aviv pour protester contre le racisme. Ainsi, le 4 février 2017, juifs et Arabes défilaient dans les rues pour dénoncer les démolitions de maisons arabes et témoigner son soutien à la communauté bédouine du pays.

De retour sous les projecteurs, la question de la condition bédouine en Israël mérite davantage d’explications. Citoyens d’Israël, les Bédouins du Néguev constituent une minorité au sein de la minorité arabe palestinienne du pays. Ils font l’objet, selon Amnesty International et d’autres organisations, d’une politique discriminatoire claire de la part du gouvernement, en particulier en termes de droit au logement.

 

Politique discriminatoire et plans d’urbanisation forcée

Considérée par le droit international comme « groupe » ou « peuple autochtone », la communauté bédouine du Néguev devrait, en théorie, bénéficier de droits particuliers. Entre autres, l’ONU  et sa Déclaration sur les Droits des Peuples Autochtones (2007) entend garantir la pleine participation des peuples autochtones aux prises de décisions concernant « leur mode de vie, leurs terres et territoires traditionnels, leur intégrité culturelle ou tout autre aspect de leur vie. »  Pourtant, la communauté bédouine et en particulier les représentants des villages non-reconnus sont exclus des prises de décisions qui les concernent.

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Dromadaire, Bir-Hadaj, Israël, Novembre 2016. © CrossWorlds / Camille Lévy

 

Depuis la création de l’Etat d’Israël, les gouvernements successifs ont élaboré divers plans d’urbanisation forcée des populations bédouines du Néguev, faisant fi de la volonté d’une grande partie de la communauté de conserver un mode de vie traditionnel rural. Il s’agit officiellement de « moderniser » la communauté bédouine – officieusement de mieux la contrôler, selon un processus propre à tout Etat centralisé moderne.

Jusqu’en 1966, le gouvernement israélien regroupe et déplace les populations bédouines dans une zone sous administration militaire connue sous le nom de « Al-Siyaj ». En 1965, la « Loi sur la Planification et la Construction » déclare « agricoles » la plupart des terres de cette région, rendant illégale toute construction – passée ou future – entreprise par les résidents bédouins. Originellement nomade, la population bédouine s’est progressivement sédentarisée à partir du 19e siècle.  Sous l’Empire ottoman puis sous mandant mandat britannique,  la distribution tribale des terres du Néguev/Naqab est progressivement enregistrée dans des registres cadastraux qui seront ignorés par l’Etat d’Israël.

Alors que l’Etat autorisait dans les années 1970 les citoyens bédouins à revendiquer leurs droits et titres de propriété sur leurs terres ancestrales, le processus est gelé au cours des décennies suivantes. En effet, les terres occupées par les Bédouins sont désormais considérées comme terres étatiques par la justice israélienne.

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Décombres au lendemain de démolitions de maisons ordonnées par le gouvernement israélien dans le village reconnu de Bir Hadaj. En 2016, l’association Dukium comptait davantage de démolitions de maisons dans les villages reconnus que dans les villages non-reconnus. Bir-Hadaj, Israël, Novembre 2016. © CrossWorlds / Camille Lévy

En 2005, le Plan National Stratégique pour le Développement du Néguev donne le ton pour la décennie à venir : les terres occupées illégalement, selon la loi, par les Bédouins peuvent et doivent être utilisées de manière productive par l’Etat.

En 2011, et malgré les recommandations de la Commission Goldberg – nommée en 2008 par le gouvernement – de « reconnaître autant que possible chacun des villages non-reconnus », le Plan Prawer-Begin entend déplacer 30 000 citoyens bédouins de villages non-reconnus vers des villes planifiées par l’Etat. Approuvé par le gouvernement en 2011 et voté en première lecture à la Knesset en 2013, le projet de loi est abandonné suite à de nombreuses manifestations contre son implantation. Alors que des militants de droite et d’extrême droite protestent contre ce qu’ils considèrent comme un cadeau trop généreux fait à la communauté bédouine par l’Etat, une large partie de la gauche manifeste contre ce qu’elle perçoit comme un plan d’urbanisation forcée profondément discriminatoire.

Placée sous l’autorité du Ministère de l’Agriculture et du Développement Rural, la communauté bédouine est au cœur des préoccupations de l’actuel ministre Uri Ariel, issu du parti d’extrême droite Foyer Juif. Précisément, celui-ci projette de relancer sous une forme nouvelle le Plan Prawer Begin afin de déplacer la communauté bédouine en zone urbaine. Cette fois encore, aucun représentant de la communauté bédouine n’a été invité à rejoindre le comité en charge du projet de loi.

 

Les villages non-reconnus : démolitions et expulsions forcées

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Décombres au lendemain de démolitions de maisons ordonnées par le gouvernement israélien dans le village reconnu de Bir Hadaj. Bir-Hadaj, Israël, Novembre 2016. © CrossWorlds / Camille Lévy

 

Aujourd’hui, des dizaines de milliers de citoyens bédouins vivent dans des villages non-reconnus par le gouvernement. Certains sont le résultat de constructions spontanées et illégales de la part de citoyens bédouins au cours des dernières décennies. D’autres cependant précédaient l’existence-même de l’Etat d’Israël ou sont le fruit de déplacements forcés conduits au cours de la guerre de 1948. Pourtant, le gouvernement israélien refuse indistinctement de reconnaître les droits des populations bédouines sur ces terres.

L’argument avancé par l’Etat est simple : la communauté bédouine serait une communauté nomade qui n’aurait, par conséquent, aucun droit sur les terres d’Israël. Pourtant, le processus de sédentarisation des bédouins du Néguev précède largement la création de l’Etat d’Israël en 1948.

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Résidente de Bir Hadaj, village bédouin reconnu, au lendemain de démolitions de maisons par les autorités israéliennes. Bir-Hadaj, Israël, Novembre 2016. © CrossWorlds / Camille Lévy

 

Dans ces villages, l’Etat manque à son devoir et ne fournit pas les services de base tels que l’accès à l’eau, l’électricité ou la construction de routes. La plupart des villages n’ont d’ailleurs ni école, ni cabinet médical, ni système d’évacuation des eaux usées.

Reconnus ou non, les villages bédouins font régulièrement l’objet de démolitions et d’expulsions forcées. Saturées, les villes bédouines planifiées et créées par l’Etat depuis 1969 sont les plus pauvres du pays et manquent cruellement d’infrastructures.

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Un enfant dans le village de Bir-Hadaj, Israël, Novembre 2016. © CrossWorlds / Camille Lévy

L’un des membres du Conseil Régional des Villages Non-Reconnus, habitant de Wadi al-Na’am, m’expliquait :

« Nous souhaitons nous moderniser, bien sûr. Mais pas comme ça, pas si brutalement. Mais avant tout, nous devons prendre part aux décisions qui nous concernent et l’Etat doit reconnaître nos droits sur ces terres. »

Il ajoute : « Cela prend du temps. Et puis nous avons nos traditions ».

Condition féminine : la ville libératrice ?

Parmi ces traditions, la claustration des femmes – remarquablement exposée par Germaine Tillion dans Le Harem et les Cousins publié en 1966 au sujet de certaines tribus du Maghreb. La condition des femmes au sein de la communauté bédouine du Néguev est déplorable. Précisément, l’une des raisons pour lesquelles les Bédouins refusent de s’installer en ville est la promiscuité imposée par le milieu urbain. Dans ce système patriarcal, polygame et endogame, une femme appartient à son mari et ne saurait être vue par des hommes extérieurs à la famille.

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Deux des 14 enfants du chef du village. Bir-Hadaj, Israël, Novembre 2016. © CrossWorlds / Camille Lévy

 

Du fait même de cette promiscuité, la ville semble dans une certaine mesure être un élément libérateur pour ces femmes prisonnières d’un système de  mœurs extrêmement sexiste. Force est de constater que la très large majorité des organisations féministes bédouines sont le fruit du travail de femmes installées dans les villes et confrontées à un mode de vie différent de celui des villages.

Mais la tentative étatique de passage forcé vers la « modernité » par un gouvernement parfaitement extérieur au groupe et ignorant de son mode de vie constitue une violence aux yeux de cette population autochtone, entraînant résistances psychologiques et sociales dans les villages.

Pris au piège d’une forme de mission civilisatrice menée par le gouvernement, les Bédouins du Néguev vivent dans des conditions extrêmement difficiles. Les agissements du gouvernement constituent de graves violations des droits humains contre lesquelles de nombreux citoyens israéliens se battent chaque jour. Nombre d’organisations locales travaillent d’arrache-pied pour défendre la cause des Bédouins du Néguev. Parmi elles, Adalah, Dukium (the Negev Coexistence Forum for Civil Equality) et A New Dawn in the Negev fournissent un travail formidable. Observations de terrain, recueil de témoignages et rédaction de rapports, ils œuvrent aussi à la compréhension de l’autre pour la construction d’un rapport de confiance intercommunautaire à travers l’art et l’éducation.

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Enfant du village bédouin de Bir Hadaj. M’invitant à boire le thé, sa mère s’excusait de me recevoir dans de telles conditions. Quelques jours plus tôt, sa maison était démolie par les autorités israéliennes. Bir-Hadaj, Israël, Novembre 2016. © CrossWorlds / Camille Lévy

Ces photos ont été prises en novembre 2016 dans le village bédouin de Bir-Hadaj (6000 habitants) où des démolitions de maisons venaient d’avoir lieu. Pourtant reconnu par le gouvernement en 1999, le village ne dispose toujours pas d’accès à l’eau courante et à l’électricité. 

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Pour aller plus loin :

Carte interactive des villages bédouins par Dukium – Negev Coexistence Forum

Arik Rudnitzky, Dr. Thabet Abu Ras. The Bedouin Population in the Negev. The Abraham Fund Initiatives, March 2012

Amnesty International Israel – Campagne pour la défense du droit au logement de la communauté bédouine[/box]

Camille Lévy

Ce que j’ai vu à Jérusalem Est

Notre correspondante en Angleterre s’est rendue à Jérusalem Est. Après un premier épisode, elle continue son récit de ce qu’elle y a vu et entendu.

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Les ruines d’une maison détruite à Jérusalem Est en novembre 2014. Crédits Photo: CrossWorlds/Clémentine Coudert

 

Les ruines de cette maison sont situées à Jérusalem Est – la partie où résident les Palestiniens. En Israel et dans les Territoires Palestiniens, il y a trois raisons de destruction possibles : militaire – lorsque la maison a été détruite au cours de ou pour faciliter une opération de l’armée , administrative – quand la maison a été construite sans permis de construire- et punitive – en répercussion a des actes violents commis par un des habitants de la maison. Des milliers de maisons et constructions sont ainsi détruites depuis des années : 27,000 depuis 1967 selon le Comité israélien luttant contre les démolitions (ICAHD). 

Les différents types de destruction. Source: ICAHD website, http://www.icahd.org/the-facts

Les différents types de destruction. Source: ICAHD website

 

Notre guide, Ruth Edmonds, une jeune femme à la double nationalité israélienne et britannique, travaille pour l’ICAHD. Elle nous raconte comment ces dernières se déroulent. La majorité des maisons palestiniennes sont bâties sans permis de construire; parce qu’en pratique, ces permis ne sont pas délivrés par l’autorité israélienne de Jérusalem. Si l’Etat israélien décide qu’il a besoin du terrain, l’administration envoie une lettre aux habitants de l’habitation en question, annonçant sa destruction prochaine. C’est tout, « aucune date n’est précisée », souligne Ruth Edmonds.

« La démolition peut arriver le lendemain, 10 jours après, 10 mois après, 10 ans après, parfois jamais »

La guide insiste sur le traumatisme que représente cette annonce pour les familles palestiniennes touchées :

« Imaginez ce que c’est de se réveiller tous les matins, et la première chose que vous faites c’est vérifier qu’il n’y a pas de bulldozer dehors »

Quand une maison est détruite, la famille reçoit ensuite une facture, et doit payer pour les frais de destruction et de nettoyage des dégâts, d’après la guide.

Le mur et ses brèches rebouchées

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Auparavant, il y avait ici une brèche dans le mur, un interstice très fin entre les deux blocs de béton, juste assez fin pour faire passer des papiers. Aujourd’hui une plaque de bois la recouvre. Novembre 2014. Crédits Photo: CrossWorlds/Clémentine Coudert

 

Le mur à été construit ici au milieu d’une zone palestinienne de Jérusalem ; les populations de chaque côté sont donc géographiquement séparées, mais elles sont toutes deux part de la population palestinienne de la ville. Vu que cette rue est maintenant barrée,  toutes les personnes qui veulent se rendre de l’autre côté doivent contourner cette section de mur, et se rendre au check point le plus proche, dont l’accès est souvent compliqué par une circulation très pénible.

« Durant une visite avec d’autres étrangers, j’ai aperçu un homme palestinien passer des documents à travers une brèche très fine du mur » raconte notre guide. « Je me suis approchée et lui ai demandé ce qu’il faisait là. ‘Je commerce avec les palestiniens de l’autre côté du mur’ m’a-t-il répondu. » L’homme donnait rendez-vous à ses clients au niveau de cette brèche, afin de leur faire passer des papiers et éviter l’attente au checkpoint, qui peut s’étendre sur une demi-journée. « Une semaine plus tard, je suis revenue avec un autre groupe au même endroit pour une visite » poursuit Ruth Edmonds.

« Mais à l’endroit où j’avais vu l’homme passer des papiers, un panneau en bois avait été posé. Impossible désormais d’utiliser la brèche dans le mur. »

Et direction le check-point.

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Le mur de Jérusalem en novembre 2014. Crédits Photo: CrossWorlds/Clémentine Coudert

 

Infrastructures détériorées

 Jerusalem Est.

Une rue typique de Jérusalem Est en novembre 2014 ; ce paysage s’étend sur des kilomètres. Crédits Photo: CrossWorlds/Clémentine Coudert

 

Ceci est Jérusalem Est.  Il s’agit de la partie palestinienne de la ville. Alors que la partie de Jérusalem habitée par les Israéliens possède des parcs, des piscines, de belles infrastructures, et est similaire à toute ville de pays développé, Jérusalem Est semble être un autre pays. On peut repérer les bâtiments où vivent les Palestiniens aux gros tanks noirs disposés sur leurs toits: les Palestiniens sont alimentés en eau de manière irrégulière et doivent donc la stocker, selon Haaretz, l’un des plus vieux journaux israéliens et d’inspiration libérale. La pression d’eau que la ville leur fournit n’est aussi pas suffisante ; ils doivent donc stocker l’eau en hauteur.

>> Pour en savoir plus: Une publication du think tank américain Conseil des affaires étrangères et une tribune publiée dans le Stanford Daily. 

Les Palestiniens de la partie Est payent leur taxes à la ville de Jérusalem comme tous les habitants, mais ils ne reçoivent pas les mêmes services. En 1999, la ville n’investissait que 10% de son budget dans Jérusalem Est, alors qu’à cet endroit vivaient un tiers de la population, selon l’association B’Tselem, le Centre d’Information Israélien sur les droits de l’Homme dans les Territoires Occupés. A cause de ce manque d’investissement, les infrastructures se détériorent rapidement. Les ordures ne sont pas ramassées, les routes sont en mauvais états, tout comme les écoles. 90% des infrastructures d’évacuation d’eau, des routes et des trottoirs se trouvent à Jérusalem ouest.

 

L’errance politique

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Le tombeau de Yasser Arafat à Ramallah, en novembre 2014. Du haut de la tour, un rayon rouge pointe vers Jerusalem. On peut distinguer ce point rouge dans le ciel, un peu au dessus du bâtiment. Crédits Photo: CrossWorlds/Clémentine Coudert

 

Dans ce bâtiment repose Yasser Arafat. On peut voire un bassin derrière et au dessous de tombe. Yasser a demandé à n’être enterré nulle part ailleurs qu’à Jérusalem. Comme cela lui a été refusé, il repose pour l’instant à Ramallah mais métaphoriquement ‘sur l’eau’, au centre de ce bassin plutôt que sous terre. Sorte de tombe transitoire. En haut de la tour blanche, un rayon rouge est émis qui pointe vers Jérusalem (on peut voire le point rouge sur la photo). Arafat voulait être enterré uniquement sur le « Haram al-Charif » ou Esplanade des mosquées, troisième lieu saint musulman après La Mecque et Médine, où s’élève également la mosquée al-Aqsa. Un ultime vœu que de nombreux palestiniens espèrent voir un jour exaucé.

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Le tombeau de Yasser Arafat est gardé en permanence. On peut voir l’eau du bassin qui entoure tout le bâtiment à l’arrière de la photo. Ainsi Arafat est enterré ‘sur l’eau’, et non pas définitivement sous-terre. Novembre 2014. Crédits Photo: CrossWorlds/Clémentine Coudert

 

Clémentine Coudert

Palestine – « J’ai toujours vécu ici, et j’y resterai »

Il y a sept jours, le 2 décembre 2014, l’Assemblée Nationale a voté une résolution invitant le gouvernement français à reconnaître l’Etat palestinien. Notre correspondante en Angleterre, Clémentine Coudert, s’est rendue en Palestine pendant une semaine. Elle raconte ce qu’elle a vu et entendu.

Aéroport de Tel Aviv

Aéroport de Tel Aviv en Israël le 8 novembre 2014. Crédits photo : CrossWorlds/Clémentine Coudert

 

Arrivée à l’Aéroport Ben Gurion de Tel Aviv, le 8 novembre 2014. Quelques questions concernant la destination et le but du voyage… Procédure d’aéroport normale. Deux filles du groupe sont interpellées pour être questionnées. Elles sont voilées.

Après coup, les deux jeunes hollandaises racontent leur interrogatoire. Retenues pendant cinq heures, questionnées dans des pièces séparées. Les soldats israéliens les traitent de menteuses. « Vous feriez mieux d’avouer de suite ! »  Ils cherchent des informations sur elles dans Google, leur en demandent sur leurs parents. Leur Whatsapp et Facebook sont fouillés devant elles.

Elles ont 20 ans et sont étudiantes en droit international à Amsterdam. Elles affirment n’avoir aucun passé activiste, aucun contact dans la région. Jamais mis un pied ici d’ailleurs. « Vu la chaleur de l’accueil, j’aurais mieux fait de rester aux Pays-Bas » conclut l’une des deux filles, en pleurs.

Hébron : « J’ai toujours vécu ici, j’y resterai »

Pour rentrer dans le vif du sujet, commençons par là. Le cœur de la tension israélo-palestinienne. Hébron est une ville palestinienne à 30 km au sud de Jérusalem, qui tient une place significative dans le judaïsme et dans l’islam.

C’est la ville la plus peuplée de Cisjordanie. En 2010, selon l’Express, sa population était d’environ 200 000 musulmans arabes, 500 habitants juifs israéliens et de 2000 soldats israéliens chargés de leur protection. Israéliens et Palestiniens reconnaissent l’extrémisme religieux et politique de la population juive d’Hébron.

C’est une ville divisée en deux zones depuis le  protocole d’Hébron, conclu en 1997 entre Benyamin Netanyahou, Premier Ministre d’Israël, Yasser Arafat, Président de l’Organisation de libération de la Palestine, et Warren Christopher, secrétaire d’Etat américain : la zone H1 sous contrôle de l’Autorité Palestinienne, où vivent les trois quarts de la population, et H2 sous contrôle israélien qui comprend la Vieille Ville et les colonies israéliennes.

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Les filets du marché d’Hébron en Cisjordanie retiennent les détritus de tomber sur les habitants palestiniens, en dessous. Crédits photo : CrossWorlds/Clémentine Coudert

 

J’ai pris cette photo dans la rue du marché palestinien d’Hébron. Il s’agit d’une rue de la Vieille Ville, débutant par un check point militaire digne d’un aéroport, ou d’une prison. Dans cette rue les commerçants vendent de la nourriture, des vêtements, des objets… Quand on lève les yeux on voit un grillage et une multitude de détritus le parsemant.

Explication : le rez-de-chaussée des immeubles est occupé par des Palestiniens ; les deux étages du dessus, par des Israéliens. Notre guide, un volontaire palestinien originaire d’Hébron et membre de l’organisation Youth Against Settlement, nous explique que ces filets en métal servent à protéger les Palestiniens des projectiles et déchets que les Israéliens des étages du dessus leur lancent. Notre guide nous dit – et des commerçants nous confirment – que ce grillage n’est pas suffisant puisque les habitants du dessus jettent désormais des œufs et des liquides. Malgré cela, ayant écouté les informations que notre guide nous donne, un des commerçants nous sourit :

« J’ai toujours vécu ici, j’y resterai »

J’ai moi-même le sentiment de raconter une anecdote sordide ; et pourtant il s’agit de la vie quotidienne de dizaines de gens.

La rue fantôme

A Hébron, quelques rues connaissent des limitations spécifiques : certaines sont fermées à la circulation de véhicules palestiniens ; plus rares sont celles complètement fermées aux palestiniens même piétons. La rue Suhada est l’une d’entre elles. Les détenteurs du passeport vert se voient systématiquement refuser l’entrée au niveau du check point. Plus personne n’habite cette rue, qui était pourtant une artère commerciale vibrante dans les années 70. Les locaux l’appellent la rue fantôme.

Passage du check point qui barre l'entrée de la rue Suhada à Hébron en Cisjordanie. Crédits photo : CrossWorlds/Clémentine Coudert

Passage du check point qui barre l’entrée de la rue Suhada à Hébron en Cisjordanie. Crédits photo : CrossWorlds/Clémentine Coudert

 

L’homme sur la photo est le Dr Nabil Abuznaid. Il est le représentant de la mission palestinienne aux Pays-Bas. Il a lui-même vécu toute son enfance à Hébron. Il passait par la rue Suhada pour aller à l’école ou aller au marché avec son père, raconte-t-il. Malgré son statut de diplomate, il n’a pas le droit de marcher dans cette rue. Il n’y a ainsi pas marché depuis 20 ans.

Ce jour-là, étant accompagné d’un groupe d’internationaux, il parvient à passer le checkpoint en montrant seulement une carte qui atteste qu’il vit et travaille en tant que diplomate aux Pays-Bas. Les soldats ne savent pas qu’il est palestinien, et le laissent finalement passer. Il s’avance vite dans la rue en souriant nerveusement. « Je n’y crois toujours pas » dit-il en rigolant. « Je préfère avancer avant que les soldats ne changent d’avis ».

La rue Suhada ressemble donc à ça.

Rue Suhada, à Hébron

La rue Suhada, Hébron. Crédits photo : CrossWorlds/Clémentine Coudert

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Rue Suhada, Hébron. 09/11/14. Sur le panneau de droite on peut lire « Cette terre fut volée par les Arabes à la suite de l’assassinat de 67 juifs d’Hébron en 1929. Nous demandons justice et que notre propriété nous revienne ! » Crédits photo : CrossWorlds/Clémentine Coudert

 

A la suite du massacre d’Hebron d’août 1929, durant lequel 67 juifs sont tués, les juifs quittent la ville pour Jérusalem. Certaines familles tentent de revenir, mais sont délocalisées par les forces britanniques avant la Grande révolte arabe de 1936. Durant la Guerre des Six jours de 1967, les Israeliens reprennent Hebron à la Jordanie. Les colons qui s’y installent sont connus pour leur fondamentalisme notamment, le rabbin radical, Moshe Levinger.

Aujourd’hui, toutes les portes vertes sont les entrées celées d’anciens commerces. Au deuxième étage vivent toujours des Palestiniens. Leurs balcons sont entourés d’une cage en métal faite de grillages, et les entrées des maisons qui donnent sur la rue sont elles aussi inutilisables ; les Palestiniens n’ont pas le droit de rentrer ou sortir de chez eux de ce côté là de la rue.

Une université infestée par les pesticides

Université technique de Kadoorie, à Tulkarem, en Cisjordanie. Nous sommes sur le toit du département d’ingénierie. La ligne grise au milieu de l’image, c’est le mur. Un mur construit en 2002 après la recrudescence d’attentats contre Israël.

 Vue depuis le toit du département d'ingénierie de l'Université technique Kadoorie de Tulkarem. Crédit photo:CrossWorlds/Clémentine Coudert

Vue depuis le toit du département d’ingénierie de l’Université technique Kadoorie de Tulkarem. Crédit photo:CrossWorlds/Clémentine Coudert

 

Je discute avec trois étudiants, parmi un groupe d’environ 30 qui nous accompagne. Ils me racontent que ce mur empiète de deux kilomètres sur les terrains de leur université. Mais « comme il n’y a absolument aucune entité, administration ou organisation chargée de faire respecter les droits des Palestiniens, il n’y a rien a faire » disent-ils ; le mur a été décidé à cet endroit, et maintenant qu’il est là il est trop tard pour revenir en arrière.

A une cinquantaine de mètres d’ici, juste à gauche des serres blanches, l’armée israélienne a installé un camp d’entrainement militaire et de tirs. Chaque mercredi, quand les soldats israéliens commencent à tirer, les étudiants de l’université palestinienne doivent partir, pour éviter de recevoir une balle perdue.

« Un jour d’étude en moins », regrette l’un d’entre eux.

Un peu plus à gauche encore, et à la même distance, se trouve une usine de l’entreprise israélienne d’agrochimie Geshurie qui produit des pesticides et insecticides. Elle se trouvait avant dans la ville israélienne de Kfar Saba, puis a été déplacée ici à Tulkarem, juste à côté de l’université. Des études empiriques ont montré que les habitants de Tulkarem avaient depuis de plus haut taux d’asthme, cancers et des problèmes de sante au niveau des poumons et des yeux.

La rumeur d’un attentat suicide provoque des cris de joie

Nous passons la journée à l’université de Tulkarem, et assistons à une conférence étudiante sur la paix et la justice. Les ministres de l’éducation et de la culture sont présents, ainsi que de nombreux responsables politiques, journalistes, et étudiants. Les discours sur le désir de paix et de réconciliation se succèdent.

Le soir, une fête est organisée : sur une esplanade, j’assiste à un spectacle de Dabke, danse traditionnelle palestinienne. Il est environ 18h et la nuit tombe : à ce moment là un jeune homme interrompt les chants et fait une annonce en arabe au micro. Tous les étudiants palestiniens se lèvent soudainement, rient, crient de joie, se serrent dans les bras ; moi et les autres européens ne parlons pas arabe et ne comprenons pas ce qui se passe.

Une étudiante m’explique avec un grand sourire qu’ils viennent d’apprendre qu’un attentat suicide a été commis par un palestinien à Tel Aviv, tuant deux Israéliens. L’information se révèlera fausse : il ne s’agit pas d’un attentat suicide mais d’une attaque à l’arme blanche, et c’est un soldat israélien et une femme qui ont été tués. Les étudiants palestiniens se dirigent ensuite vers la salle du diner.

Je ressens un profond malaise, et ne peux identifier s’il est dû à l’horreur du crime, à la joie qu’il suscite pour certains ou au constat que ces nouvelles sont le quotidien de deux peuples depuis plus d’un demi-siècle.

La suite du reportage, à Jérusalem Est : ici

Clémentine

Palestine – Du Bronx à Ramallah, le hip hop est la voi(e/x)

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014).CrossWorlds a désormais une correspondante en Palestine. Pour nous faire découvrir son environnement, elle a choisi de nous initier au rap palestinien.
« Existence is resistance » 

« Music can be a good weapon » déclare, Tamer MC, du groupe de hip hop palestinien DAM. DAM fut fondé en 1998 par des jeunes palestiniens venant de la ville de Lod, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Tel Aviv. Ce groupe, dont le nom signifie « sang » à la fois en hébreu et en arabe, rencontre de plus en plus de succès, que cela soit auprès du public israélien et palestinien ou au-delà des frontières.

La musique, pour DAM, se fait arme de résistance palestinienne dans le cadre du conflit israélo-palestinien, et parfois israélo-arabe, qui secoue depuis presque soixante-dix ans la région. L’exemple de cette chanson intitulée « Born here », écrite à la fois en hébreu et en arabe illustre le thème central des textes : « refus de la colonisation, qu’elle soit celle des terres, des corps ou des relations » (Tamer, 2009).

 

Dresser un tour d’horizon du rap en Palestine implique de prendre en compte de nombreuses dimensions et notamment son aspect transnational. Ces artistes viennent pour certains de la West Bank, de Gaza, d’autres sont des palestiniens nés sur le territoire israélien à la fois dans les frontières de 1948 et dans celles de 1967. D’autres enfin, sont issus de la diaspora palestinienne (surtout aux Etats-Unis), parfois enfants de la deuxième ou troisième génération vivant loin des réalités quotidiennes du conflit… Si ces artistes partagent tous le même message – celui de l’insoutenabilité du quotidien du peuple palestinien -, le contenu et l’intensité diffèrent selon les lieux qu’ils habitent, traduisant ainsi des réalités différentes. Le hip hop palestinien, comme partout ailleurs, apparaît comme moyen d’expression des minorités marginalisées.

«  when privilege will yield indifference,  like history needs some Ritalin, like misery sees your system as an accessory for pillaging, meant to be the end of it whether you an immigrant or children of slaves.
You can see it in the difference  of the living in conditions like missions tortured indians force ’em to christians : we call ’em Palest-indians,  we ain’t missing”

« Tu peux échanger le mot ‘Nigger’ avec Palestinian »

On retrouve également une grande proximité entre ce hip hop et celui des communautés noires-américaines. Ainsi, Tamer de DAM déclare au journal canadien Dimension dans une interview parue en 2010 :  » J’écoutais les paroles et j’avais l’impression qu’elle me décrivaient moi, et ma situation. Tu peux échanger le mot « Nigger» avec « Palestinian». Lod, c’est le ghetto, la plus grande criminalité et le centre des réseaux de drogues au Moyen-Orient. Quand j’ai entendu Tupac dire que « It’s White Man World »  j’ai décidé de prendre le hip hop au sérieux. » Si l’on retrouve  partout ces mêmes beats traditionnels, Tamer souligne que « la principale différence entre le rap des communautés noires-américaines – qui a en quelque sorte toujours été notre parrain – et notre hip hop, c’est la culture : différents instruments, différents rythmes et différents flows ». En effet, dans le rap palestinien, on retrouve bien souvent des instruments traditionnels à l’instar du bouzouks ou du ney (flûte traditionnelle) dans les parties instrumentales des morceaux. Les textes quant à eux sont souvent inspirés par la pensée d’intellectuels arabes à l’instar de Mahmoud Darwich ou reprennent des symboles, comme le célèbre morceau de Shadia Mansour « Le keffieh arabe ».

Le hip hop : une voix alternative

A Ramallah, de nombreux collectifs, à l’instar de Ramallah Underground, s’organisent depuis le début des années 2000. Mais le rap a ici du mal à s’imposer, « face à une culture musicale très classique », souligne le rappeur Aka Loghom. Cette culture classique est marquée, entre autre, par les chansons légendaires de Fayrouz ou encore d’Oum Kalthoum.

Pourtant, les rappeurs et collectifs palestiniens participent au développement d’une réelle «culture underground ». Il s’agit d’y trouver un nouvel espace de résistance, quand les voix traditionnelles sont mises en danger par des divisions politiques intérieures ou par le manque de figure emblématique et fédératrice depuis la mort de Yasser Arafat.  Ainsi, si Chuch D du groupe Américain Public Ennemy considérait le hip hop comme la « Black CNN », le hip hop palestinien pourrait aussi être considéré comme un média à part entière, une voix permettant de décrire les réalités sociales et politiques des populations marginalisées. Ce mouvement apparaît aussi comme un appel à une voix politique parallèle et à une « re-politisation » de la culture publique, quand beaucoup de jeunes renoncent ici, par lassitude et désespoir,  à toute forme d’engagement politique.

Le rappeur Aka Loghom.

Le rappeur Aka Loghom. Photo prise sur son profil google+.

 

Au delà du côté « éducatif» de cette musique, le hip hop apparaît également comme un appui à la cohésion et le maintien de la communauté. Ainsi, le rappeur Aka Loghom déclare que, s’il parle « d’un pays » dans ses chansons, il cherche également à sensibiliser l’ensemble du peuple palestinien à la solidarité. Ce jeune rappeur originaire de Ramallah organise chaque été des stages « hip hop» en Cisjordanie à destination des Palestiniens de 1948, d’Europe et des USA dont l’accomplissement est le tournage d’un document intitulé « Hip hop is bigger than occupation». Ces stages visent à rassembler les communautés palestiniennes en luttant simultanément contre la réduction (« mentale ») de la Palestine à la West Bank et à Gaza et contre l’intégration et la normalisation de la réalité géographique – divisée- palestinienne depuis l’échec des accords d’Oslo.

Un hip hop, des réalités différentes

Cette thématique de division est aussi celle des rappeurs palestiniens vivant aujourd’hui au sein des frontières d’Israël. Qu’ils soient de Lod comme DAM ou d’Acre comme MWR, ces derniers traitent de leurs difficultés à se situer : perçus comme Palestiniens du côté israélien et comme complices d’Israël du côté palestinien. Les textes de DAM traitent par exemple des difficultés rencontrées par les populations arabes dans l’accès à la propriété en Israël. A Lod, où environ 25% de la population est palestinienne, on estime à 70% le nombre de foyers arabes illégaux.  Mahmoud Jeri, MC de 24 ans originaire de Lod, déclare qu’il veut montrer  « ce qui se passe dans l’environnement de Lod, le racisme présent dans le gouvernement israélien, notre situation telle que l’on ne la voit pas à la télévision israélienne», dont l’extrême difficulté d’obtenir un permis immobilier pour les arabes israéliens témoignent.

De l’autre coté de l’Atlantique, les artistes palestiniens parlent d’un quotidien tout autre. Si la réalité de la Palestine est présente dans leurs textes et qu’ils cherchent à contrer la désinformation importante, selon eux,  concernant le conflit israélo-palestinien aux Etats-Unis, d’autres thématiques touchent davantage l’identité arabe au sein de la société américaine ou l’identité arabe dans le monde. Ainsi, Le rappeur The Narcycist tente de contrer les stéréotypes orientalistes tels que l’homme arabe associé au terrorisme ou au machisme. Cette vague de rappeurs arabes lutte également par le texte contre l’islamophobie croissante aux Etats-Unis depuis le 9/11 et la difficile intégration de ces communautés arabes dans une société américaine déjà divisée et structurée par l’opposition Black/White. Ces thématiques se voient parfois rattachées à la  colonisation en Palestine et constituent, dans beaucoup de textes, un appel universaliste au rassemblement des mouvements populaires d’auto-détermination dans le monde arabe et dans le monde en général. Comme le dit le Mc Iron Sheikh en 2008 : « The Palestinian experience is not unique in the twentieth century. Displacement and dispossession have happened throughout world history ».

 

Sarah.

 

 

L’accord de Genève sur le nucléaire iranien : chercher « la ligne rouge » en Israël

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014 ).

Mais oui, vous vous en souvenez de cette ligne rouge ? Celle que vous n’avait jamais réussi à franchir lors de vos compétitions d’athlétisme à l’âge de dix ans, celle de vos premiers émois, et de vos premières incompréhensions cinématographiques, devant l’oeuvre de Terrence Malick, celle un peu plus concrète, qui souligne votre 5/20 à votre épreuve de droit public. Peut-être que la limite Nord-Sud que vous avez dû tracer et retracer de manière cruelle et arbitraire sur des planisphères vierges, vous parle-t-elle davantage en matière de « ligne rouge » ? Peut-être aussi, que cette expression réveille en vous de tendres souvenirs, quand le monde n’était pas séparé horizontalement mais verticalement et que l’avenir de l’humanité reposait sur un pseudo-engin de couleur rouge reliant la Maison-Blanche au Kremlin ? Enfin, peut-être que cette ligne rouge rythme aujourd’hui votre quotidien, quand vous devez la prendre pour aller au bureau et traverser ces quinze longues stations de métro bondées, la moitié du visage écrasé contre la vitre, un bras que vous avez perdu de vue, accroché à une barre centrale assez lointaine, et un caniche allongé sur vos pieds…

Bref, il ne faut pas chercher si loin en matière de “ligne rouge” quand il s’agit de géopolitique. Une “ligne rouge”, dans le jargon des puissants et des guerres, est un peu comme le laser formé par les yeux de votre père furieux, cela signifie qu’il y a une limite à ne pas dépasser et que l’on ne devrait pas trop regarder ce qu’il y a derrière au risque de très mal finir.

Genève et la « ligne rouge » à ne pas franchir …

Ainsi, le dernier épisode de cette histoire sinueuse de « ligne rouge » est marqué par l’accord sur le nucléaire iranien le dimanche 24 novembre à Genève. Ce dernier s’inscrit dans le contexte particulier d’un isolement économique et politique de l’Iran ainsi que dans celui d’une rivalité extrême avec Israël. Déjà en septembre 2012, M.Netanyahou avait appelé la communauté internationale à davantage de fermeté quant aux projets nucléaires de l’Iran qui demeurent, pour lui, une véritable menace pour l’existence d’Israël. Ainsi, il déclarait que « tant que l’Iran ne percevra pas de ligne rouge et de détermination de la communauté internationale il ne cessera de faire avancer son programme nucléaire. L’Iran ne doit pas obtenir la bombe atomique ». Le Premier ministre israélien n’avait également pas manqué d’illustrer son propos, établissant par un schéma « la ligne rouge » au seuil de 90% d’enrichissement d’uranium, tandis qu’il considère que l’Iran était à 70%..

 

Benjamin Netanyahu dessine la ligne rouge. Crédits photo - KEITH BEDFORD, REUTERS

Benjamin Netanyahu dessinant la ligne rouge. Crédits photo – KEITH BEDFORD, REUTERS

 

Les négociations de Genève ont permis à Téhéran et aux ministres des “5+1” ( Russie, Grande-Bretagne, France, Allemagne et USA) de s’engager sur un certain nombre de mesures visant, à court terme, le rétablissement de la confiance entre l’Iran et l’Ouest et, à plus long terme, l’établissement d’un accord définitif formalisant l’interdiction de l’accès de l’Iran au nucléaire militaire. Ces mesures comportent tout d’abord des obligations pour le régime iranien : interdiction d’ouvrir de nouvelles centrifugeuses, arrêt de l’enrichissement de l’uranium à plus de 5%, destruction du stock d’uranium enrichi à plus de 20% et arrêt des travaux de remise en marche du réacteur de la centrale d’Arak. En échange de ces démarches ainsi que d’investigations plus poussées de l’Agence internationale de l’énergie atomique en Iran, le Conseil de Sécurité ( et l’Allemagne) s’engagent à stopper certaines sanctions envers le régime iranien lui permettant, selon la Maison Blanche, de récupérer 7 milliards de dollars.

Une communauté internationale satisfaite alors qu’Israël voit rouge

Cet accord a abouti à une satisfaction globale de la communauté internationale, tandis qu’Israël le condamne fermement, le considérant comme une forme de légitimation du nucléaire iranien par les grandes puissances et comme un présage au franchissement de « la ligne rouge », et se voit aujourd’hui, complètement isolé diplomatiquement. Si on ne peut rien prédire en matière de résultats concrets, cet accord a néanmoins déclenché une véritable guerre de communication entre Israël et les signataires à coup de rhétoriques cinglantes, de message postés sur Twitter et de reportages presse.

Alors que John Kerry considère que cet accord rendra « le monde plus sûr et Israël plus sûr », Benyamin Netanyahu souligne que cela n’est pas « un accord mais une erreur » laissant le « monde bien plus dangereux, parce que le régime le plus dangereux a franchi une étape significative pour obtenir l’arme la plus dangereuse du monde » en échange de  « concessions cosmétiques » de l’Iran.

En Iran, tandis que le quotidien réformateur Etemaad avait pour une « Le soleil d’un accord a brillé sur Téhéran », M. Zarif abuse de l’argument de légalité et de droit pour qualifier l’accord. Ainsi, il déclare que « le droit à la technologie nucléaire est un droit inaliénable » ou encore que le « combat mené depuis plusieurs années avait pour but que la communauté internationale reconnaisse » l’exercice de ce “droit”. Enfin, du côté des religieux, Ali Khamenei a insisté sur le fait que le droit au nucléaire était, dans le cadre des négociations, ô comble, « une ligne rouge infranchissable »…

 

Sarah.