Archives du mot-clé Journée internationale des droits des femmes

#WoMen ou un premier « nous » taïwanais

Taiwan, premier pays asiatique concernant l’égalité entre les genres, se positionne au huitième rang mondial. Deux jours après le 8 mars, qu’en est-il de la mobilisation de la société pour la lutte des droits des femmes?

4 avril 2019 : journée de l’enfance à Taïwan et des droits de la femme

 

Chaque début d’avril, le 4 pour cette année, Taïwan célèbre sa journée de l’enfance. Cette date leur est unique car d’après l’ONU, elle se tiendrait officiellement le 20 novembre. La création de leur propre « Children’s day » est d’autant plus important qu’il est considéré comme « public holidays », soit comme un jour férié commun à tous.

Suite aux pressions des parents qui voulaient accompagner leurs enfants durant les activitées organisées, Taïwan a décidé de combiner la Journée internationale des droits des femmes avec leur journée des droits des enfants : « The Combined Holidays of Women’s Day and Children’s Day ».

En instituant ce jour en 1931 et en le rendant férié en 2011, l’Etat a voulu renforcer les relations entre parents et enfants. Le but est de mettre l’accent sur le futur de la nation.

Parti démocrate progressiste taïwanais pendant le Women's day rally en 2008 (c) Prince Roy pour Flickr

Parti démocrate progressiste taïwanais pendant le Women’s day rally en 2008 © Flickr/CC/Prince Roy

 

Si le geste de célébrer la Journée des droits des femmes comme un jour sans travail est louable, il ancre tout de même dans la pensée collective une image de l’enfant lié à la femme. Cela pourrait desservir les idéaux d’émancipation et renforcer les stéréotypes sexistes de la société.

Finalement, la commémoration des droits des femmes est effacée au profit d’activités avec leur progéniture. Néanmoins, le 8 mars essaie de se faire sa place sur l’île.

A l’initiative de trois associations ; Women’s March Taiwan, 人權辦桌 , Moves, une marche est organisée le 9 mars. Le premier mouvement a été créé en 2017 face à un besoin urgent de défendre les droits des femmes dans le but d’obtenir une justice pour tous et toutes.

#WoMen

 

La troisième édition de la « Women’s March » s’est déroulée ce samedi 9 mars au cœur de Taipei. Le rassemblement a voulu mettre l’accent sur l’inclusion ; autant au sein du mouvement mais aussi sur la nécessité de tous et toutes s’unir pour défendre nos droits.

Troisième édition de la "women"s march" à Taipei ce 9 mars 2019 (c) Inès Girard pour Crossworlds

Troisième édition de la « Women’s march » à Taipei ce 9 mars 2019 © Inès Girard pour Crossworlds

Le nom de l’événement est en réalité un jeu de mot. Le M majuscule sépare le mot « Women » en deux : « Wo men », ce qui signifie « nous » en chinois. Crystal Liu, co-fondatrice de Women’s March explique ce choix par la volonté d’insister sur l’importance de créer un environnement inclusif pour toutes les femmes, tous les hommes, et « people of all walks ».

Un besoin d’éveiller les consciences

 

Cette marche à Taiwan leur apparaît comme indispensable face au comportement de la société. Crystal Liu confiait dans une interview au Community Center du 3 mars 2019,

« Beaucoup de personnes à Taiwan ne pensent pas que les inégalités liées au genre existent encore ici. Ils peuvent penser que depuis que nous avons une femme présidente, pourquoi continuer à défendre les droits des femmes ? ».

Or la situation est bien loin d’être aussi simple. L’année de la première Women’s March en 2017, le ministère de la santé et du bien-être de Taïwan dénombrait trente cinq agressions sexuelles par jour. Ces attaques sont intimement liées à la perception de la femme par la société. Les organisateur.ice.s dénoncent la vision conservatrice d’un sexe faible face à un sexe fort, qui encourage ces comportements. Les discriminations liées au genre, notamment dans le milieu du travail, y sont tout aussi virulentes.

Les Taïwanais·es ont marché pour révendiquer, entre autre, l'importance de l'éducation sexuelle (c) Inès Girard pour Crossworlds

Les Taïwanais·es ont marché pour revendiquer, entre autre, l’importance de l’éducation sexuelle © Inès Girard pour Crossworlds

Au cœur de cette marche pour les droits des femmes, le problème le plus pressant est celui de l’éducation sexuelle. Yen-hua Chou, une étudiante en droit à la Nationale Taiwan University et bénévole du cortège, dénonce un apprentissage à deux vitesses. Les garçons et les filles ne sont pas instruits de la même manière en fonction de leur genre. Cela ne fait qu’accroître les disparités. La lutte pour les droits des femmes passe donc aussi par la réformation de l’éducation sexuelle dans les écoles.

Un message pour les générations futures

 

Après cette marche, Jessica qui est aussi Lady Angelica une drag queen, a partagé un poème à son fils et à sa fille imaginés. Si elle est amenée à les rencontrer, elle aura un message à leur faire passer : elle écrit cette missive pour lui, pour elle. Pour l’enfant qui s’identifie comme un garçon ou comme une femme. Sans parler d’anatomie, de sexe ou de genre, car pour Lady Angelica, il est simplement question de personne.

Elle souhaite à son fils de ne pas connaître la solitude, l’insensibilité,  l’impératif de force que lui impose la société. Elle souhaite à sa fille de ne pas avoir au fond de son iris, cette peur toujours présente. Cette peur qui lui fait se demander, à chaque fois qu’elle croisera un homme : suis-je en danger ? Jessica, espère que ses hypothétiques enfants n’auront pas à faire face aux inégalités de genre. Néanmoins, avant que ce concept ne soit relégué aux livres d’Histoire comme un simple avertissement pour les générations futures, le chemin reste long pour cette île.

Malgré la pluie, près d'une centaine de personnes ont marché c

Malgré la pluie, près d’une centaine de personnes ont marché dans les rues de Taipei ce samedi 9 mars © Inès Girard pour Crossworlds

Entre quatre-vingt et cent personnes ont rejoint cette « WoMen’s March » malgré la pluie. Ce nombre peut sembler faible face aux rassemblement en Europe ou aux Etats-Unis, mais pour Taïwan, en ce jour moins officiel, c’est le commencement d’un mouvement.  Fan Ching, CEO de la Taipei Women’s Rescue Foundation conclu les performances en déclarant :

« Ce n’est pas le nombre qui compte, mais le fait qu’une vague se forme. Il faut continuer à faire des vagues ».

Inès Girard

En Espagne, les féministes élèvent la voix contre Vox

Hildegard Leloué, correspondante de CrossWorlds en Espagne revient sur l’idéologie anti-féministe du parti d’extrême droite espagnol Vox avec une militante des droits des femmes : Diana Ximena.

« Je suis une femme et j’aimerais me libérer de votre burka idéologique » affirme Rocío Monasterio, leader de la formation madrilène de Vox à propos de la grève féministe organisée ce 8 mars.

D’après le parti d’extrême droite espagnol Vox pour qui la journée internationale du droit des femmes n’est qu’une « pantomime subventionnée », les concepts de changement climatique, de violence de genre et de patriarcat représentent autant de fables contemporaines dont ils démentent vigoureusement l’existence sur leurs réseaux sociaux.

Vox et la cécité obstinée face aux chiffres

 

Face à ce déni d’enjeux contemporains majeurs, on se permettra le rappel de quelques statistiques émanant de l’Institut National de Statistiques espagnol stipulant par exemple que sur les près de 2000 femmes mortes de manière violente dans ce pays depuis 1999, 52,5% le furent des mains de leur conjoint ou ex-conjoint tandis qu’une mort sur six causée par une agression correspond à un féminicide.

Malgré l’évidence des chiffres, Vox peine visiblement à ouvrir les yeux. Fondé en 2013, ce parti « pro-vie », anti-islamique, hostile à l’immigration et opposé à l’union de personnes de même sexe est issu d’une scission au sein du Parti Populaire (PP), son but étant de regrouper les votants de droite désabusés par les politiques du PP.

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Interview de Santiago Abascal, président de Vox, lors de la cinquième « marche pour la vie ». Madrid, 2014. © HazteOir via Wikipédia

 

Si les polémiques entourant ce parti génèrent pour l’instant plus de bruit que celui des bulletins en sa faveur chutant dans les urnes, les chiffres de son ascension demeurent inquiétants : avec près de 11% des voix et 12 sièges remportés aux élections du Parlement d’Andalousie en 2018, Vox devient le premier parti d’extrême droite représenté dans un parlement autonome espagnol depuis 36 ans, et séduit en particulier les municipalités où les flux migratoires en provenance de l’extérieur de l’Union européenne sont les plus forts.

Un tournant politique inévitable certes, mais vers quelle direction ?

 

A l’aube des élections parlementaires européennes, municipales et de plusieurs communautés autonomes à venir en mai prochain, questionner les programmes à travers le prisme du genre et des droits des femmes s’impose indubitablement.

Diana Ximena est secrétaire de l’association Por Ti Mujer de Valence et chargée de la coordination de projets axés autour de l’aide juridique aux femmes migrantes et victimes de violence genrée. Elle a accepté de dresser pour nous un portrait de la condition des femmes en Espagne et d’aborder les menaces que fait peser Vox sur cette dernière.

« Dans la période pré-électorale où nous nous trouvons, l’égalité des genres se retrouve au centre de l’arène politique. Le parti d’extrême droite Vox, par ses idéaux, prône indubitablement un retour en arrière, chose dont nous devons tenir compte à l’heure d’élire nos représentants. »

D’autres mouvements hostiles aux droits des femmes s’expriment également, à l’image d’HazteOir : un groupe ultra-catholique faisant campagne dans toute l’Espagne au moyen de bus recouverts de messages antiféministes ou transophobes. Ses militants et militantes prétendent notamment « que seules les violences domestiques peuvent être considérées comme des violences genrées » », niant ainsi toutes les autres formes qu’elles peuvent prendre.

« Bien que l’Espagne ait accompli des progrès considérables ces dernières décennies, il reste encore beaucoup à faire. En effet, si de nombreux protocoles ont été créés dans le sens de l’égalité des genres, la réalisation effective des objectifs laisse à désirer. »

A qui la faute ? « Le rôle des organisations et de la société civile est d’opérer un suivi de ces plans gouvernementaux, pour faire en sorte qu’ils continuent à avancer, et à se consolider. Nous verrons ce qu’il advient avec les gouvernements suivants, mais pour le moment, je pense qu’il y a un réel manque de volonté politique à ce sujet. »

Dérives machistes et manque de ressources : les défis du féminisme en 2019

 

Car si le XXIème siècle fut source de progrès en matière de droits des femmes, émergent également avec lui de nouvelles formes de machisme :

« En dépit de la progression certaine du droit des femmes, je décèle un retour en arrière chez la génération espagnole actuelle. Les réseaux sociaux, tout merveilleux qu’ils puissent être, peuvent également se transformer en espaces de contrôle pour les femmes et nuire à leur émancipation. De nouveaux comportements s’observent ainsi chez les jeunes couples, où il est courant qu’un partenaire demande à sa compagne de justifier de son emploi du temps en envoyant une photo ou sa géolocalisation dès qu’il le lui demande. »

Diana Ximena nous enjoint donc à surveiller et remettre en question l’utilisation que nous faisons des réseaux sociaux dans notre vie privée, mais lorsque l’atteinte aux droits fondamentaux ou à la sécurité est telle qu’il faut saisir la justice, comment la loi protège-t-elle les femmes victimes de violences de genre ? Pas très bien, d’après les chiffres de feminicidio.net. En 2017, le pourcentage de condamnation pour violences de genre ne s’élève qu’à 11,07% devant les tribunaux pénaux selon le site féministe.

Pourquoi ? « Par manque de ressources, qu’elles soient de natures privées, publiques ou associatives. L’un des défauts principaux de la justice espagnole au propos des violences de genre est définitivement le manque de ressources financières et humaines dont elle dispose » considère Diana Ximena.

Quand Vox s’immisce dans le droit, les féministes défendent les leurs

 

Manifestation féministe le 8 mars 2018, Tenerife. © 8mundo Flickr via Compfight cc

Manifestation féministe le 8 mars 2018, Tenerife. © 8mundo Flickr via Compfight cc

 

Et puisque nous abordons le sujet législatif, il est de notoriété publique que Vox entend abroger la Loi de Protection Intégrale contre la Violence de Genre pour la substituer par une « loi de Violence Intrafamiliale ».

Là où la première facilite l’assistance des victimes (garantissant protection sociale, aide économique et tutelle juridique), la seconde ôte toute dimension de protection spécifique à la femme. Cette bascule viserait à corriger un soi-disant caractère discriminatoire à l’égard du sexe masculin.

Pour compléter ce tableau, il suffit de regarder ce que Vox publie en guise d’en-tête de son site officiel en préparation du 8 mars : une vidéo où des femmes protestent contre la manifestation féministe à venir, ne se sentant pas représentées par un féminisme qui, selon elles, promeut la domination de l’homme par la femme et la criminalisation de la gente masculine.

Des contenus similaires comparant le féminisme espagnol actuel à une forme d’endoctrinement suprémaciste et totalitaire font légion sur le compte Twitter du parti, avec pour étendard le hashtag #NoHablesEnMiNombre (« ne parle pas en mon nom »). Un essor qui n’est pas sans rappeler l’avertissement de Diana Ximena au sujet des réseaux sociaux.

Les jeunesses socialistes andalouses ripostent avec cette affiche de convocation pour le 8 mars/ Espagne, mars 2019. © JSA

Les jeunesses socialistes andalouses ripostent avec cette affiche de convocation pour le 8 mars/ Espagne, mars 2019. © JSA

 

Face à la menace protéiforme que représente la montée de l’extrême droite populiste, les féministes espagnoles se fédèrent quant à elles sous les termes : « Ni un paso atrás ! », c’est à dire « Pas un pas en arrière ! », reprise d’un slogan de la résistance antifasciste soviétique.

Ce 8 mars, le féminisme espagnol fera donc entendre sa voix dans le but de faire taire la Vox du patriarcat, en espérant lui faire perdre son latin.

Par Hildegard Leloué, en Espagne.

F. M. Corrao : « Ce n’est pas juste de devoir adapter son comportement à celui des hommes. En Italie, c’est dû à la période Berlusconi »

Née en Sicile, Francesca Maria Corrao est considérée comme l’une des plus grandes expertes italiennes du monde arabo-musulman. Elle enseigne à Sciences Po et  fait partie de la minorité de femmes professeurs à la LUISS (Libera Università Internazionale degli Studi Sociali, Rome).  Aujourd’hui, elle reçoit notre correspondante, Isabel Del Real Corral-Humbert.

Avec un chapeau sur la tête. « C’est un chapeau de mec, mais ça m’est totalement égal », lâche-t-elle en riant.

"C'est un chapeau de mec, mais ça m’est totalement égal", dit en riant la Professeure Corrao. 8 mars 2017. © CrossWorlds / Isabel Del Real Corral-Humbert

« C’est un chapeau de mec, mais ça m’est totalement égal », dit en riant la Professeure Corrao. 8 mars 2017. © CrossWorlds / Isabel Del Real Corral-Humbert

 

CrossWorlds – On a célébré cette semaine la Journée internationale des droits des femmes. Quels sont-ils pour vous ?

Les droits des femmes sont liés à la grande trinité de Liberté- Égalité- Fraternité, déclarée en France il y a de cela trois siècles. Aujourd’hui, c’est encore un idéal difficile à atteindre, surtout en Italie. Certes, nous avons le droit de vote, le droit à un salaire égal, mais dans les faits… ce n’est pas toujours vrai. Voilà, les hommes et les femmes n’ont pas les mêmes opportunités. Plus qu’une question de droits que l’on accorde aux femmes, c’est une question de comportement humain : la société italienne est encore très machiste et patriarcale.

– Et pourtant, il y a eu du progrès durant le XXième siècle !

Il y a eu de grandes avancées.

Tenez par exemple, je peux vous raconter l’histoire de mon père. Ludovico Corrao, il était l’avocat de la sicilienne Franca Viola, la première femme à se rebeller contre le « mariage réparateur » en 1965. Sous cette expression, se cachait en réalité le mariage forcé d’une victime avec son violeur.

Mon père, en tant que sénateur en 1981, à changé la loi à ce sujet, en soutenant l’abrogation de l’article 544 du Code pénal italien, une étape fondamentale pour l’émancipation de la femme en Italie.

– La pression sociale contre Franca Viola et votre père était-elle forte à l’époque ?

Mon père n’a pas subi de pressions à cette époque, de toute façon, il avait déjà été excommunié [rires]. C’était un démocrate-chrétien, très catholique, mais aussi très modéré, moderne et pacifiste. Il ne voulait plus de la pensée vieillotte de l’Église, alors il a quitté les démocrates-chrétiens et créé un parti social en Sicile. Alors bon, les pressions sociales…

En vérité en Sicile, en Italie, les temps étaient mûrs pour permettre à Franca Viola de se rebeller, son action restant incroyablement admirable. L’élite voulait s’émanciper des comportements patriarcaux médiévaux et elle a été encouragée. Une quinzaine d’années plus tard, quand mon père a changé la loi sur le mariage forcé après un viol, il a été très soutenu. C’était un homme progressiste, très courageux, qui m’a donné beaucoup de liberté. Grâce à lui, j’ai pu aller étudier seule sept ans au Caire. Aujourd’hui, c’est courant, mais il y a quarante ans, c’était tabou en Sicile.

– Quels droits devraient avoir les femmes ?

D’être respectées. D’être écoutées. D’avoir la possibilité de pouvoir décider pour elles-mêmes. Parce qu’aujourd’hui, nous ne décidons pas.

Quand une femme obtient le pouvoir, elle tend à se comporter comme un homme, et ce n’est pas de l’émancipation.

C’est un pas en avant, mais ce n’est pas encore l’égalité. Nous sommes différents, hommes et femmes, les femmes ne sont pas agressives de nature. Pourtant, quand elles ont un poste à responsabilité, elles peuvent facilement le devenir. Et puis, les femmes ne devraient pas utiliser leurs corps pour devenir des femmes de pouvoir.

– Alors, que voudriez-vous de plus pour les femmes ?

Je voudrais qu’elles soient plus écoutées. Je voudrais qu’il y ait une plus grande harmonie dans le rapport hommes-femmes. Les femmes deviennent agressives quand elles veulent quelque chose, et je ne veux pas cela, ça ne va pas.

Professeure Corrao. 8 mars 2017. © CrossWorlds / Isabel Del Real Corral-Humbert

Professeure Corrao. 8 mars 2017. © CrossWorlds / Isabel Del Real Corral-Humbert

 

– En Italie, les femmes sont-elles aujourd’hui particulièrement prisonnières d’un schéma familial encore très patriarcal ?

Ce n’est pas seulement être prisonnière de la famille : c’est du consumérisme, ce qui est bien pire. Cela regarde les hommes et les femmes certes, mais c’est particulièrement grave en Italie. Nous, les Italiennes, étions très conscientes du fait d’être une femme avant d’être un objet de consommation. Mais nous retournons dans le vieux rôle de la femme séductrice et non respectée parce qu’elle montrerait trop son corps. C’est un changement négatif.

– Selon vous, il y a une régression des conditions de la femme en Italie ?

Oui, et c’est notamment dû à toute la période Berlusconi : une régression de la condition de la femme due au retour du patriarcat venant de la remise en scène de la femme-objet.

J’explique ceci avec la politique culturelle de Berlusconi. Il avait ouvertement des prostituées, c’est devenu une normalisation de la prostitution. Pour moi, c’est une folie, une honte. Pour ces jeunes filles, c’est normal. Elles ne comprennent pas qu’elles sont utilisées, qu’on les abuse dans cette histoire. L’image de la femme n’est pas constante. Ce sont des schémas en mouvement : dans le monde arabe, les femmes se couvrent et nous, on se dénude.

– En tant que spécialiste du monde arabo-musulman, quelle est votre image de la condition féminine au Moyen-Orient ?

J’ai la chance d’être née en Europe, et d’avoir grandi dans les années 70, où il y avait le boum du féminisme en Italie. Donc j’ai eu de la chance d’être consciente de mes droits, de ma dignité, de mes différences. Puis, au Caire, j’ai appris que je pouvais accepter qu’une femme porte le voile. Même si c’est renoncer à sa propre liberté, elles prennent le voile pour pouvoir aller à l’université ou avoir le droit de sortir en ville.

– Selon vous, quelle sera l’évolution de la condition des femmes ?

Rien ne peut arrêter le féminisme. Même si nous sommes dans une phase de crise, nous continuons.

– Vous dites que : « Rien ne peut arrêter le féminisme », c’est pourtant un concept décrié !

On peut changer les mots, c’est sans importance. Ce qui compte, ce sont les droits. Les droits et les devoirs.

Si les hommes continuent avec leurs comportements dominateurs, les femmes doivent, en réaction, avoir de l’humour ou leur crier dessus. Ce n’est pas juste de devoir adapter son comportement.

Propos recueillis par Isabel Del Real Corral-Humbert

Angleterre, Canada, Irlande… Ces femmes qui nous interpellent

Pour la Journée internationale des droits des femmes, nos correspondants vous font rencontrer une femme de leur pays d’accueil. Molly, Joan, Arije, Judy… Des femmes de notre époque qui les ont interpelés ou inspirés.

Chili : Nicole, la voyageuse

Nicole m’invite à la rejoindre au réveil sur son petit balcon. Elle regarde inspirée le port de Valparaíso, ses yeux sont des miroirs à facettes et sa peau respire encore les Caraïbes. On la surnomme pajarito (petit oiseau) et cela fait deux semaines qu’elle est rentrée au nid. Du haut de ses vingt six ans, elle a parcouru pendant un an les terres d’Amérique latine, du Chili jusqu’au Mexique.

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Nicole, du thé et un balcon. Valparaíso © CrossWorlds / Cyndi Portella

 

Lorsqu’elle était enfant, Nicole regardait avec admiration les programmes télévisés où apparaissaient des journalistes aux quatre coins du monde. Elle se souvient que son cœur battait très fort : elle aussi rêvait de prendre la route. Pourtant, son premier grand voyage ne fut pas à la hauteur de son désir de petite fille. Il y a deux ans, elle est partie travailler trois mois en Californie aux côtés d’un ancien petit-ami.

Apparaissent les souvenirs, et un brin de mélancolie se dessine sur son visage : « Là-bas je me suis rendue compte de ma situation de dépendance, je n’arrivais pas à communiquer en anglais, ou seulement à travers lui, je me sentais en perte de confiance et dévalorisée ». Son retour au Chili n’efface pas le sentiment d’insécurité développé lors du voyage, il demeure la peur de ne pas être capable de s’adapter à de nouveaux environnements. Surgit alors la nécessité de repartir, seule cette fois. Elle se souvient précisément de la veille de son départ, les rues de Valparaíso, ses amis tristes et enjoués, son sac fait à la dernière minute, le petit-déjeuner avec sa mère et sa sœur. Une fois dans le train, une question la taraude : quand les reverra-t-elle ?

Nicole revient à sa sérénité naturelle et raconte l’itinéraire au cours duquel elle alterna entre volontariat et couchsurfing traversant le Pérou, l’Équateur, la Colombie, le Panama, le Nicaragua et le Mexique. Même si les pays et les rencontres s’additionnent, elle décrit avant tout ce voyage comme une évolution personnelle, un cheminement fait de longues introspections. Elle sent qu’elle a grandi, qu’elle s’est affirmée aussi.

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Nicole, pensées matinales. Valparaíso. © CrossWorlds / Cyndi Portella

 

“En tant que femmes, on nous limite beaucoup”

Nicole n’était pas seulement une voyageuse, elle était une femme qui voyageait seule. Un détail qui fait la différence. Le regard pensif sur sa tasse de thé, elle reconnaît avoir été confrontée à diverses réactions machistes pour le moins irritantes. Particulièrement en Colombie et en Amérique centrale, où elle dit s’être sentie objectifiée parfois. Sa manière de voyager en surprenait plus d’un et les mêmes interrogations revenaient en boucle : « tu es mariée ? » « Tu as des enfants ? » « Où est ton fiancé? » Elle laissait alors entendre qu’elle n’avait besoin de personne.

Voyager seule, pour Nicole, a été une voie pour gagner sa liberté. Pour se défaire de la peur inculquée depuis toute petite à travers les standards éducatifs, elle souligne comme une évidence: « en tant que femme, on nous limite beaucoup ». Puis, comme elle n’aime pas parler seulement d’elle, elle fait valoir l’empathie qui lui a permis d’accéder à une altérité inspirante : « Je croisais des femmes qui restaient enfermées chez elles, d’autres qui étaient porteuses de grands projets et cela me donnait la force pour continuer ma route. »

Cyndi Portella

 

Jordanie : Aïcha, le « quatrième frère de la famille »

 

Elle est de ces femmes qu’on ne croise pas souvent. Aïcha, 29 ans, œuvre à répandre l’amour dans la ville d’Amman. Tous les samedis soir, nous nous retrouvons au sein d’un cercle de femmes pour discuter de questions diverses : « qu’est-ce que le féminisme ? Qu’est-ce qu’être femme ? » Initiées suite à l’élection de Donald Trump par un groupe d’amies et inspirées par les Women Marches de janvier 2017, ces rencontres hebdomadaires offrent à chacune un espace de partage exclusivement féminin.

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Aïcha. Amman. © CrossWorlds / Camille Lévy

A travers sa campagne « Al Ataa Bi Hob » [donner avec amour], Aïcha apprend aux autres à faire du crochet. Il s’agit, selon elle, de « donner aux gens par amour, parce qu’ils font partie de notre famille, plutôt que de donner par pitié ».

D’origine soudanaise, Aicha est née et a grandi avec sa mère en Jordanie. Sa mère, dit-elle, est sa plus grande source d’inspiration. Elle lui a appris à être forte, indépendante. « A marcher dans la vie avec plus de pouvoir ». Être une fille en Jordanie, poursuit-elle, c’est être façonnée par les normes et les traditions des gens qui nous entourent. C’est obéir à la culture de l’interdit, de l’immoral, dictée en particulier par les normes religieuses de l’islam. La pression sociale, la peur du « qu’en dira-t-on », imposent aux filles, puis aux femmes, des règles genrées auxquelles Aïcha tente d’échapper.

A partir de 15 ans, il n’est plus question pour une fille de faire du vélo dans la rue. Il faut couvrir son corps, rentrer de bonne heure, rester discrète. Difficile alors de jouer, comme avant, avec les garçons du quartier. Difficile aussi, en grandissant, d’être une femme « très active, efficace » : la société jordanienne, semble-t-il, rechigne encore à l’émancipation des femmes.

« Je pense que si j’étais un jeune homme dans cette ville, ma vie serait plus facile », conclut-elle.

En Jordanie, une loi permet au violeur d’épouser sa victime. C’est la cause qui, en termes de droit des femmes, lui tient le plus à cœur. Aïcha évoque également le harcèlement de rue, au travail et partout ailleurs. Sifflements, klaxons, regards pénibles et paroles vulgaires : c’est le quotidien d’une femme à Amman. Des sanctions plus sévères, dit-elle, sont nécessaires. En mai dernier, une manifestation invitait le gouvernement à criminaliser le harcèlement de rue – affaire à suivre.

La femme est forte, dit-elle, mais l’ « on prend de ses forces et de ses énergies pour prouver sa propre existence, pour défendre son propre espace ». Aïcha voit en chaque femme « le soleil, l’arbre, la puissance de la terre et de la nature ». En chacun.e d’entre nous, m’explique-t-elle, cohabitent une part masculine et féminine de notre personne.

Aïcha, enfin, refuse l’étiquette de « féministe » : elle résiste en étant elle-même. En suivant simplement ses désirs et ambitions, elle se bat, chaque jour, pour briser les règles, renverser les normes et marcher vers l’égalité.

Camille Lévy

Chine : Xing Qian, la mère

 

La foule se presse dans le parc de People’s square pour le marché des célibataires. Le nom pourrait prêter à sourire, pourtant l’événement est on ne peut plus sérieux.

Je vais m’asseoir quelques instants sur un banc en retrait et c’est alors que Xing Qian (姓钱) se décide à m’accoster, attirée par la vue d’un visage d’expatrié.

Assise face à son mari, elle discute de vive voix avec d’autres parents autour d’elle, mais ne se mêle pas à cette horde de parapluies où sont entreposées les fiches symboliques, façon profil Tinder sur papier, détaillant les mérites des célibataires que ces parents déterminés viennent marier, sans leur accord ni leur présence.

Xing Qian rebondit rapidement quand elle m’entend parler français : sa fille aussi parle français. Le ton est donné, la mère est déterminée à trouver un partenaire de vie pour sa jeune fille de 21 ans. Les mots à son encontre sont durs : « Ma fille n’a ni tempérament, ni ami. Elle a besoin de moi pour s’en sortir » .

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Xing Xian, Shanghai. © CrossWorlds / Nadim Ben Lallahom

 

Xing Qian exprime avec une assurance inébranlable les multiples défauts de sa fille, symbolisant à chaque mot prononcé toute la pression exercée par ces parents qui, en Chine, ne peuvent accepter le célibat de ses enfants. Une phrase est sans cesse répétée,  comme un couperet qui s’abat dans un tempo régulier : « Elle n’a aucune assurance, aucune confiance » . Et moi de naïvement souligner l’importance du soutien familial dans la construction de notre identité. Pourtant, Xing Qian dissémine ça et là des bribes de vie de sa fille, et dresse le portrait d’une personne bosseuse : elle s’envolera en fin de semaine pour le Canada pour poursuivre ses études. Mais pour la mère, le statut de célibataire endurcie de sa fille est une honte qu’elle ne peut plus accepter. Ce célibat révèle pour elle un signe d’immaturité et une inadaptation à la vie en société. Dans la société traditionnelle chinoise, le mariage est une affaire sérieuse, une transaction de personnes. S’en explique ce marché peu commun. Là où les fiches de célibataires vantent les attributs des jeunes gens et formulent les conditions nécessaires au candidat, Xing Qian ne s’en accommode pas et semble résignée face au « cas » de sa fille, volontairement à l’écart de cette agitation commerciale.

Elle répétera néanmoins à maintes prises qu’elle peut appeler sa fille pour me rencontrer. Tout comme elle soulignera avec une malice certaine être surnommée « Qian », argent en chinois. Une façon peu subtile de rappeler l’importance de la dot et le poids financier du mari : un verrou de plus qui contribue à la pression sociale autour du mariage.

Nadim Ben Lallahom

Angleterre : Molly, féministe « plus âgée »

 

Elles sont quatre aujourd’hui : Vivienne, Josefa, Irena, Molly. Moyenne d’âge : 72 ans. Hissant leurs drapeaux du Older Feminist Network (Réseau de féministes plus âgées), ce groupe de femmes s’est réuni samedi dernier dans le centre de Londres pour manifester contre les coupes budgétaires prévues pour le système de santé public britannique (NHS).

Manifestation du " Réseau des féministes plus âgées" à Londres samedi 5 mars 2017. © Crédits photo : CrossWorlds / Lucile Pannetier.

Manifestation du Réseau des féministes plus âgées à Londres, samedi 5 mars 2017. © Crédits photo : CrossWorlds / Lucile Pannetier

 

Depuis 1983, ces Londoniennes se retrouvent le deuxième samedi de chaque mois autour d’une cup of tea pour papoter, organiser des actions, comme des sorties et des manifestations. Selon elles, le mouvement pour la libération de la femme des années 80 n’accordait pas d’attention ou de valeur suffisante aux expériences et besoins des femmes plus âgées. Molly, une dame au regard doux et au sourire facile m’explique : « Aujourd’hui, les femmes qui travaillent se battent pour leurs droits sur leur lieu de travail… mais nous, nous sommes retraitées, nous avons d’autres besoins. »  En tant que féministes âgées, elles se battent contre les stéréotypes négatifs autour de l’âge et du genre, la fragilité et l’incapacité par exemple.

Molly, membre du Réseau des Féministes plus âgées de Londres. © CrossWorlds / Lucile Pannetier

Molly, membre du Réseau des féministes plus âgées de Londres. © CrossWorlds / Lucile Pannetier



Malgré ces réalités différentes, elles se reconnaissent dans les combats des femmes de tout âge. En ce moment, elles lancent une campagne contre la mutilation génitale féminine. Le mois dernier, elles étaient à la Women’s March et ce week-end, elles participeront à la Million Women Rise march, une manifestation contre la violence faite aux femmes. En attendant, j’essaie de garder le rythme de leur marche en direction du Parlement. Alors qu’on piétine, Molly m’avoue : « J’ai entendu dire qu’il y avait plusieurs ‘vagues’ de féminisme, je ne sais pas ce qu’elles sont… Malgré les différences, je pense que les femmes font face à des problèmes similaires ». Le lien entre jeunes et féministes âgées est au cœur de leur projet : le désir commun de défendre leurs droits.

Clara Hernanz

Irlande : Joan, l’oreille des femmes abusées

 

En Irlande, plus de 300 000 personnes auraient été sévèrement abusées par un partenaire à un moment de leur vie, dont 213 000 femmes. Un chiffre communiqué lors de la campagne de sensibilisation « What would you do?«  (« Que feriez-vous ? ») et auquel Joan se confronte chaque jour.

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Joan, employée au Centre de Ressources pour Femmes de Tralee devant le mur aux citations. Derrière elle, on peut lire : « Vous n’êtes pas responsables si vous êtes à terre, mais c’est votre responsabilité de vous relever ». © CrossWorlds / Olga Lévesque

 

Au Centre de Ressources pour Femmes de Tralee, on accueille les femmes victimes d’abus, physiques ou psychologiques, ou de violences dans leur couple. C’est ici que j’ai pour la première fois rencontré Joan. Elle me reçoit dans une salle où les murs sont tapissés de phrases encourageantes et valorisantes. Avec une voix basse, un débit calme, elle pèse ses mots avant de répondre.

Le centre a été fondé il y a 35 ans. Joan en a pris connaissance quand elle était elle-même victime de violences conjugales. Après s’en être sortie, elle a décidé de s’engager. Elle travaille comme employée au centre depuis 19 ans. “C’est un travail incroyable et épanouissant”, dit-elle avec un sourire penseur aux lèvres. Elle reçoit des femmes dans le besoin cinq jours par semaine, de neuf heures à dix-sept heures, pour une conversation profonde ou simplement pour prendre le thé.

Elle anime actuellement un cours pour les femmes victimes de violences conjugales. Pendant trois mois, 14 femmes se regroupent deux fois par semaine pour parler des abus qu’elles subissent. Joan leur montre les chemins qui s’offrent à elles : quitter un compagnon abusif, rester tout en se protégeant, résister… Mais sans leur donner d’impératif.

« J’essaie de leur montrer qu’elles ont le choix. Mais jamais je ne leur dirai qu’elles doivent quitter leur partenaire. »

Afin que ces femmes aient toutes les cartes en main pour prendre la décision qui leur conviendra, le centre travaille en collaboration avec des psychologues professionnels mais aussi d’autres organismes qui sauront les aider à trouver des solutions de logement et à gérer leurs finances.

Chaque femme qui prend contact avec le centre a une situation qui lui est propre. Les origines sociales sont diverses, il n’y a pas de norme lorsque l’on fait face à des situations d’abus. Joan les écoute et surtout, elle les « croit » . C’est, selon elle, la condition sine qua non pour établir une relation avec celles qui viennent la voir.

Le second cours que Joan anime se concentre sur l’estime de soi. Elle raconte que les femmes abusées par leur entourage ne se reconnaissent pas à leur juste valeur. S’estimer et appréhender son pouvoir est d’ailleurs le sujet d’une discussion organisée par le centre et qui aura lieu le 8 mars pour la Journée internationale des droits des femmes. Pour Joan, cette journée est une véritable célébration.

Joan n’aime pas parler d’elle-même, mais elle rayonne quand elle évoque ces femmes qu’elle aide. Certaines ne viennent au centre qu’une fois, d’autres sont là depuis deux ans, voire même dix. La discrétion et la confidentialité sont de mise. On ne détaillera pas ici les bribes de conversations entendues dans les couloirs du centre. On sait en revanche que Joan sera là demain pour les recueillir.

Olga Lévesque

Canada francophone : Arije, l’ado rebelle devenue adulte assumée

 

Arije Mahmoud, 31 ans, cinq pieds, peau tannée, casquette insolente sur cheveux frisés. Adossée contre un bureau de travail encombré, où s’alignent scotch, tissu et crayons de couleur éparpillés ; avec lesquels elle réalise des décors pour émissions de télé. En face, un buste de mannequin vêtu de sequins qu’Arije s’amuse souvent à habiller.

Arije Mahmoud, Québecoise ayant rencontré nos correspondants pour la Journée internationale des droits des femmes. © CrossWorlds / Clément Foutrel

Arije Mahmoud, Québecoise ayant rencontré nos correspondants pour la Journée internationale des droits des femmes. © CrossWorlds / Clément Foutrel

 

Arije, syrienne de nom et de racines, mais au fond surtout québécoise. Ses parents ont coupé toute attache avec la Syrie, même si des bribes de tradition tentent de subsister au sein du foyer.

« Si j’avais écouté mes parents, je serais restée vierge jusqu’à l’âge de vingt-six ans », commente-t-elle en riant.

Mais Arije a détruit un à un les rêves de stabilité. A quatorze ans, lorsque son père découvre qu’elle a un copain, les liens semblent brisés – ils ne s’adressent plus la parole cinq ans durant.

« Mes parents voulaient que je me marie et que j’aie des enfants. Je ne me suis pas mariée. Des enfants, j’en veux pas, un job stable, j’en veux pas, une maison, le rêve américain que ma mère souhaitait pour moi… Il n’y a rien de tout ça.  Elle voulait que je sois chirurgien : je suis artiste. Il n’y a rien qui a fonctionné », lâche-t-elle avec un rire amusé.

Après de longues années, ses parents se sont adaptés. L’adolescente rebelle s’est transformée en adulte au mode de vie assumé. Seule sa mère, de temps à autres, lâche un mélancolique : « Oh Arije, tu n’aimerais pas me faire des petits-enfants…? ».  Les rêves bien rangés ne viennent pas que d’Orient.  « La seule pression sociale que j’ai récemment ressentie est venue de la famille de mes ex-petits amis québécois », raconte Arije. Des familles traditionnelles catholiques, attendant des petits-enfants qui ne venaient pas.

Pour les Canadiennes, les préjugés sociaux s’arrêtent rarement au cadre familial. Technicienne sur un plateau de tournage, Arije a souvent l’impression d’être ignorée.

« Est-ce que c’est parce que je suis une femme, ou est-ce à cause de ma position hiérarchique ? », se demande-t-elle, elle qui travaille comme assistante décoratrice.

« On pourrait trouver une liste de raisons : parce que j’ai des piercings, parce que je suis arabe, parce que je suis une fille … », lance la jeune femme en riant. Elle pense donc que les femmes doivent agir pour les minorités ethniques et culturelles, même si elle trouve parfois « que c’est une drôle de chose de rassembler tous ces combats sous le terme de féminisme ».

Lorsqu’on lui demande ce qu’est le droit des femmes, Arije répond simplement : « C’est le droit de chaque individu, c’est le droit tout court. C’est le droit de tout le monde ». Mais un peu plus tard, elle ajoute : « Dire que les femmes ont les mêmes droits, ça n’enlève pas les inégalités. Donc peut-être que j’aimerais dire que les femmes ont droit à plus. Plus de respect, plus de place dans l’espace public. Mais c’est touchy [délicat], hein ? ».

Rime Abdallah (texte) et Clément Foutrel (photo)

Canada anglophone : Judy, l’entrepreneuse (en anglais)

Judy Machado-Duque, creator of Life Purpose Playbook, an interactive daily planner meant to help people beat procrastination and encourage entrepreneurship.

Judy Machado-Duque, habitante de Toronto. © CrossWorlds / Tara Mirkovic

Judy Machado-Duque, habitante de Toronto. © CrossWorlds / Tara Mirkovic

 

On the balance between male and female energies in society: “Society has always been very much male centric. When you think about the possibility of adding more inherently feminine traits such as nourishment, supporting, community and kindness to humankind and the business world, and empower more women so that there are more of those natural traits that come with us in everything we do, just imagine what the world could look like. If more women are empowered in business especially and bring those traits to the forefront, I believe that the world’s going to be completely transformed. It’s already changing; we are rising, the feminine energy is rising, and it’s going to create a beautiful balance in society.”

On women’s rights: “Neither governments nor religion are quite there yet, and I believe business or society in general are not at a place where equality has been achieved. Rather than coming at it from an aggressive point, I think women’s groups and companies that are really focusing on helping women to discover their voice and their passion are doing a better job at promoting equality. I’m excited about what I see but there’s also a lot of work to be done for sure.”

Tara Mirkovic