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Beyrouth : refuge pour la communauté LGBT du Moyen-Orient ?

En février dernier, un membre de la Sécurité d’Etat libanaise est arrêté. Son crime ? Être homosexuel. En 2017, le Liban accueille pourtant la première Gay Pride du monde arabe. Figures de proue d’un Liban tiraillé entre valeurs familiales et jeunes générations avides de changement, notre correspondante a rencontré ceux et celles qui luttent au quotidien pour affirmer leur identité.

Beyrouth, capitale du Liban, est perçue comme l'un des villes les plus accueillantes des pays arabes avoisinants pour les personnes gays malgré un cadre législatif flou. Cette photo est un montage de notre correspondante. © CrossWorlds / Anaïs Richard

Beyrouth, capitale du Liban, est perçue comme l’un des villes les plus accueillantes des pays arabes avoisinants pour les personnes gays malgré un cadre législatif flou. Cette photo est un montage de notre correspondante. © CrossWorlds / Anaïs Richard

 

« Tout acte sexuel contre-nature est illégal », dispose l’article 534 du Code pénal libanaisAucune mention à l’homosexualité n’est faite dans ce texte de loi, datant du mandat français (1920-1943). Il devient dès lors un outil manipulable à souhait.  

L’homosexualité est-elle « un acte sexuel contre-nature », impliquant donc une sanction pénale ? Sandra Melhem, manager d’Ego, club gay réputé de Beyrouth et militante LGBT+ (Lesbiennes, Gays, Bisexuel.le.s, trans) engagée dans « tout ce qui touche la communauté » explique que « cela dépend de l’interprétation que l’on fait de la loi, et donc des juges eux-mêmes ».

Bien que ces dernières années, certains juges ont considéré dans leurs jugements que l’homosexualité ne tombait pas dans le champ de l’article 534, la situation est à nuancer.

« La police utilise souvent d’autres charges pour l’arrestation des gays, la drogue ou la prostitution par exemple, puis y ajoute celle de l’homosexualité », explique Sandra.

Dans les secteurs militaires et dépendants du gouvernement, les arrestations sont en outre beaucoup plus arbitraires. « Tout y est plus flou, » d’après Kevork, 21 ans et assistant personnel de Sandra, lui aussi fortement impliqué dans la communauté. Des médias locaux ont ainsi récemment fait part de soupçons de campagne de recherche et dénonciation des gays dans les forces armées et d’intelligence du pays. Récemment, une source travaillant à la Sécurité d’Etat, interrogée par le Daily Star, n’hésitait pas à parler de l’homosexualité comme d’un « crime » ou d’une « maladie mentale » pour justifier ces arrestations.

« Coming out », valeurs familiales et ostracisation

La société libanaise se fonde sur les valeurs familiales et religieuses. « Nous ne sommes pas une société très individualiste », constate la jeune manager d’Ego, « les valeurs familiales sont au coeur de la vie en société. Que va-penser la famille… Que vont penser les voisins… »

Les questions sexuelles sont encore taboues, pour les couples hétérosexuels comme pour les couples de même sexe. Faire son coming-out devient dès lors une tâche ardue. Sandra a eu la chance d’avoir été « bien acceptée ». Pas son jeune assistant Kevork, Libano-arménien, « Quand tu as cette culture, cette identité arménienne, ton entourage est très dur sur ce sujet . Ils ont eu beaucoup de difficultés à m’accepter et à me ré-adresser la parole », confie-t-il. Selon lui, cela a contribué à forger son fort caractère,

« Au Liban, si tu n’imposes pas qui tu es, tu ne peux pas continuer ta vie. »

Mahmoud, étudiant en médecine de 19 ans, n’ose quant à lui pas le dire à sa famille. Quand on lui demande s’il souhaite le faire un jour, il réfléchit un instant. Quitter le pays lui semble la meilleure option. « Peut-être quand je m’installerai à l’étranger, en Europe ou en Amérique du Nord, où ma famille ne pourra pas me juger au quotidien. Mon père, musulman, est très religieux et réagira mal. » Selon lui, les gays chrétiens ont les mêmes peurs. La réaction face à la nouvelle dépendrait moins des différences religieuses que du fait même d’être religieux.

Beyrouth, moins religieuse que les plus petites villes composant la mosaïque libanaise, est plus tolérante que le reste du Liban. Les discriminations auxquelles doivent faire face les personnes LGBT+ y sont moins fortes que dans les zones plus rurales.

Discriminations au quotidien

Mahmoud, médecin en herbe, explique que « la violence est verbale plus que physique ». Une insulte, un regard haineux, cela ne va souvent pas plus loin. Du moins tant que l’on n’appartient pas à l’armée. Le jeune étudiant continue, hésitant, « Un de mes amis, gay lui aussi, était dans l’armée, ils ont commencé à le suspecter, ont trouvé Grindr (ndlr: application de rencontre entre hommes) dans son téléphone. Il a été tabassé et poursuivi en justice. Il s’en est sorti, mais est resté 6 mois en prison. »

Les discriminations sont également présentes lors d’une recherche d’emploi, en particulier pour les personnes trans*(transgenres et transexuels), comme l’explique Ameen Rhayem, de l’Arab Foundation For Freedoms and Equality. Le problème auquel les individus trans*  font face est que leur apparence physique ne correspond pas toujours au sexe inscrit sur leurs papiers d’identité. « Pour changer tes papiers, tu dois connaître les bonnes personnes… » ajoute énigmatiquement Sandra Melhem, faisant référence à la corruption, très répandue  au Liban.

Des initiatives ont été mises en place pour offrir aux personnes de la communauté LGBT+ des espaces sécurisants et de dialogue. Helem, association n’en ayant pas le statut légal, est pionnière en la matière.

Structures d’aide et activisme

Helem débute en 1998, en tant que mouvement LGBT+ clandestin en ligne. Les membres organisent peu à peu des rencontres physiques. En 2002, ils décident de s’atteler à l’activisme et de commencer à combattre pour leurs droits, luttant principalement pour l’abolition de l’article 534, m’explique Joseph Aoun, en charge du centre communautaire.

Non reconnus par le Ministère de l’intérieur malgré leurs demandes, mais pas non plus interdits, ils n’ont pas d’identité légale et donc pas de possibilité d’ouvrir un compte en banque ou d’obtenir des fonds dédiés, regrette Joseph. Ils peuvent néanmoins exercer leurs activités.

L’association a développé divers programmes, allant de la prévention sur le VIH à l’aide juridique, en passant par la formation professionnelle. Elle a également un important volet de promotion des droits LGBT+, « Je ne pense plus que ce soit un tabou aujourd’hui, nous avons réussi à attirer l’attention des médias », se félicite Joseph.

La tolérance grandissante de la société civile quant aux LGBT+ n’est néanmoins pas sans conséquences. « Au niveau de la police ou de l’armée, on note un retour de feu important dû aux figures religieuses, qui poussent pour une criminalisation accrue », affirme Joseph.

Pour continuer sur la bonne voie, il est indispensable selon lui de « sensibiliser le public, en ayant plus de personnes faisant leur coming-out et réclamant leurs droits par exemple », mais également d’user de lobbying intense auprès des pouvoirs publics.

Il souligne également la nécessité de créer des coalitions avec d’autres mouvements de défense des droits.

A l’occasion de la Journée internationale des droits de la femme, souhaitant apporter sa pierre à l’édifice de ce combat, Helem a créé son Women’s committee. Celui-ci vise à soutenir les femmes mais plus spécifiquement les femmes LBT (Lesbiennes, bisexuelles, trans), en créant plus d’espaces d’aide et discussion réservés aux femmes au sein du centre.

« Nous avons la conviction que les droits LGBT+ sont indissociables, tout d’abord des droits de l’Homme, mais surtout des droits des femmes. Nous croyons en l’intersectionnalité de ce combat, du fait que nous sommes, les LGBT et les femmes, les deux minorités principales victimes du patriarcat », explique Joseph.

L’activisme s’associe bien à la vie nocturne libanaise. Plusieurs bars et clubs gays ont ainsi fait surface au fil des années, même si les rencontres peuvent se faire “absolument partout” d’après Sandra. « Depuis quatre ou cinq ans, c’est beaucoup moins restreint ! » s’enthousiasme-t-elle.

S’aimer la nuit

Sandra a ainsi ouvert son propre Club, Ego, il y a deux ans. En jetant un oeil à la page Facebook du club, impossible cependant d’y trouver la mention “gay”. Sandra nous explique.

« On ne le promeut pas ouvertement comme un club gay, il y a toujours une notion d’illégalité vis-à-vis de l’homosexualité dans le pays. Mais le bouche à oreille le transforme indéniablement en un club gay. »

Ainsi, dans un souci de protection des clients, les photos et baisers sont interdits une fois la porte de l’ascenseur menant au club franchie. Les rapprochements physiques éventuels devront se faire dans le cadre privé. « Le meilleur aspect de ce club, c’est que les gens ne sont pas là seulement pour forniquer, ils sont là pour la musique avant tout ! » défend Sandra. Comme Joseph, manager du centre communautaire Helem, elle souhaite briser cette image du gay « débauché » parfois véhiculée par les médias.

Les rencontres peuvent également se faire au gré de conversations en ligne. Mahmoud, le jeune étudiant n’ayant toujours pas fait part à sa famille de son homosexualité, rencontre ses « dates » au travail, mais aussi beaucoup à travers les applications mobiles, telles que Grindr ou Tinder. Il passe ainsi des heures à glisser frénétiquement sur les profils des nombreux hommes inscrits sur l’application et vivant à Beyrouth.

Comme dans les clubs, la prudence est toujours de mise. Mahmoud ne montre jamais son visage sur ses photos de profil, privilégiant des photos prises de loin. « J’attends de parler pendant un certain temps avec un garçon avant de lui envoyer mon visage, par précaution », confie-t-il.

Un pays en avance sur le reste de la région

Beyrouth, malgré un cadre légal flou en la matière, laisse une place grandissante à l’expression de sa communauté LGBT+, devenant un véritable lieu de pèlerinage pour les communautés arabes alentour.

La ville attire en effet de nombreux étrangers LGBT+, venant profiter de la vie nocturne beyrouthine, mais fuyant parfois également les persécutions dans leur pays d’origine.  

Sandra Melhem affirme que de nombreux clients étrangers foulent le dancefloor de son club Ego. Joseph, manager du centre communautaire Helem ajoute, « de par la proximité du Liban avec des pays en guerre comme l’Irak ou la Syrie, notre association est également beaucoup amenée à travailler avec des réfugiés ».

D’après Sandra, Beyrouth est en effet la ville la plus ouverte d’esprit, à cet égard, au Moyen-Orient. « Avec le temps, Beyrouth pourrait se revendiquer comme une ville gay-friendly pour attirer des touristes. » Elle nuance, « Mais pas le Liban dans son ensemble. »

Elle demeure néanmoins optimiste en voyant se développer, jour après jour, une communauté de plus en plus visible. Sandra  faisait ainsi partie des organisatrices de la première Gay Pride du monde arabe, née à Beyrouth en juin 2017.

Kevork, s’émerveille encore, à posteriori, du symbole de l’événement : « Pendant une semaine, il y avait des drapeaux gays sur toutes les devantures des bars de Mar Mikhail ! » se rappelle-t-il. « Ce n’est pas la seule chose dont tu te souviens, j’espère », le remet gentiment en place Sandra, avant d’ajouter, « chaque jour, des activités étaient organisées, gratuites pour la plupart. A force d’acharnement, nous avons réussi à obtenir les autorisations nécessaires pour que cet événement se produise enfin. » Discussions, projections, performances, et ateliers divers prirent ainsi place dans la capitale. La militante souligne cependant une volonté de s’éloigner des gay prides existant dans certains pays.

« Notre but n’est pas d’avoir les parades que l’on peut voir au Brésil, où tout le monde est à moitié-nu et s’embrasse, » juge-t-elle bon de préciser. Pour Sandra, l’affection relève du privé, que l’on soit homosexuel ou hétérosexuel. L’exubérance de ces parades correspond selon la jeune femme à un besoin de vouloir surcompenser une différence.

« Je suis vraiment contre l’idée d’une minorité demandant la permission d’exister. A la seconde où tu sollicites la permission, cela signifie que tes détracteurs sont plus importants que toi. Il faut juste exister, qu’importe le reste. »

Et Kevork de conclure avec engouement, « Nous sommes là, nous serons toujours là, et nous devenons de plus en plus importants ! »

Anaïs Richard

 

Les Polynesian Panthers : “survivre” en Nouvelle-Zélande

Pour lutter contre les inégalités sociales et le racisme sur l’île néozélandaise, des jeunes d’origine polynésienne ont créé dans les années 70 le mouvement des Polynesian Panthers, en référence au mouvement africain-américain des Black Panthers.

Près de cinquante ans plus tard, notre correspondante a rencontré l’une de ses membres fondatrices, Melani Anae, qui lutte encore pour faire entendre la voix polynésienne.

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Les Polynesian panthers en Nouvelle-Zélande. © CrossWorlds / Judith Couvé

 

C’est dans son petit bureau, entre les livres entassés, les cadres photos, les colliers de fleurs et les coquillages que Melani Anae, chargée de recherche et directrice du Centre des Etudes du Pacifique, un département de l’Université d’Auckland, me reçoit. Petite enclave polynésienne en plein centre de la ville la plus peuplée de Nouvelle-Zélande, le bâtiment rassemble dans ses vitrines paniers et chapeaux tissés par des artisans polynésiens renommés, et accrochée au plafond, une pirogue de bois.

Les bureaux du Centre des Etudes du Pacifique entourent un bâtiment de forme ovale, avec de larges poutres de bois et des décorations traditionnelles, qui accueille tous les jours conférences, ateliers et célébrations. C’est l’équivalent du fale, traditionnellement le centre du village en Polynésie. Un lieu où l’on se rassemble, où l’on prend les décisions, où l’on échange ses idées.

Inauguré en 2004, le complexe du Fale Pasifika et du Centre des études Pacifiques est l’aboutissement d’un long projet notamment mené par Melani Anae. Il est le premier en Nouvelle-Zélande qui se consacre à l’étude des cultures polynésiennes et à leur mise en valeur.

« C’est ainsi que l’on survit », constate Melani Anae.

Ce fale est un projet pour les communautés polynésiennes ; mais aussi le projet d’une vie qui commence il y a quarante-six ans pour Melani Anae, à la naissance des Polynesian Panthers.

La voix polynésienne à Auckland

Le 16 juin 1971, au coeur du quartier de Ponsonby, alors surnommé « la petite Polynésie » d’Auckland, se regroupent pour la première fois les jeunes troupes des Polynesian Panthers. Ils sont étudiants, fraîchement sortis des bancs du lycée, ont la vingtaine – Melani n’en a que dix-sept – et ont compris qu’ils devaient agir d’eux-mêmes pour lutter contre le racisme grandissant à l’égard des populations polynésiennes en Nouvelle-Zélande.

Si l’on compte dans leurs rangs quelques palangi (Blancs), la majorité des membres sont Polynésiens. Leurs parents ont émigré de Tonga, Samoa, Niue, Cook, Fidji et d’autres îles du Pacifique pour venir trouver un travail en Aotearoa, Nouvelle-Zélande en langue maorie, et gagner des salaires décents à envoyer à la famille restée sur leurs îles d’origine, dans le respect du devoir traditionnel du tautua  — le service à la famille.

Ces jeunes d’origine polynésienne sont la première génération née en Nouvelle-Zélande. Des palangi sur l’île, des coconuts, immigrés des îles à Auckland.

Après la première vague d’immigration des années 50, répondant à la demande de cols bleus dans les usines, les tensions sociales et raciales ont atteint un pic dans les années 1970. La Nouvelle-Zélande a alors entamé une période de récession économique durant laquelle les immigrés polynésiens vont être tenus pour responsables du taux de chômage croissant.

Le gouvernement conservateur de l’époque met en place de nouvelles mesures de politique migratoire dont la loi sur l’immigration (Immigration Act) de 1968, légitimant les contrôles aléatoires de passeports et de visas par la police. Maoris, Niuéens, immigrés des îles Cook et Tokalau – pourtant de nationalité néo-zélandaise -, Samoans, Tongans, Fidjiens : tous souffriront, en tant que Pacific Islander, d’un racisme quotidien et systémique.

Dans la rue, on les appelle niggas et coconuts. A l’écran, le Polynésien à bedaine est alcoolique, violent et paresseux comme l’illustre la campagne télévisée du National Party (Parti National) de 1975.

Contrôles aléatoires, perquisitions spontanées des maisons à l’aube, les dawn raids, invectives désobligeantes dans la rue, accès difficile au logement et à l’éducation, le racisme prend des formes variées contre lesquelles les Polynesian Panthers s’organisent. Sans le soutien de leurs parents, « trop respectueux de l’autorité du pays d’accueil que la Nouvelle-Zélande représentait » d’après Melani Anae, ils créent l’un des premiers centre d’aide aux devoirs d’Auckland, assistent les immigrés dans la recherche d’un logement, informent les citoyens de leurs droits en distribuant des livrets informatifs.

“Panthère un jour, panthère toujours”

Trois angles d’attaque dans la lutte des Polynesian Panthers : anéantir toute forme de racisme, célébrer l’identité ethnique, éduquer pour libérer. « L’éducation est la clé, la forme de protestation la plus puissante », insiste Melani Anae.

C’est en riant qu’elle se souvient comment Will ‘Ilolahia, leader du mouvement, la charge de sa première mission importante. En séjour chez sa famille à Los Angeles et alors âgée de dix-sept ans, elle établit les premiers contacts avec les Black Panthers qui leur expédient quelques semaines plus tard tracts et pamphlets à distribuer en Nouvelle-Zélande et en Australie. Si le mouvement se retrouve dans la lutte des Black Panthers aux Etats-Unis, il refuse les armes sans pour autant se limiter à des actions de charité.

Le groupe participera activement aux manifestations contre le Springboks rugby tour de 1981, contre l’accueil de l’équipe de rugby sud-africaine, alors miroir officiel de la politique de ségrégation en Afrique du Sud.

« A l’époque, on ne savait pas ce qu’on faisait », sourit Melani Anae. A la fin des années soixante-dix, le mouvement s’essouffle suite au départ de son leader, Will ‘Ilolahia, vers les Tonga. Il aura apporté beaucoup aux communautés polynésiennes en Nouvelle-Zélande, cependant toujours victimes d’importantes inégalités sociales. Taux d’obésité élevé (32 % des adultes parmi les “Pacific Islanders”), accès difficile aux soins, les populations polynésiennes seraient aussi trois fois plus à même de présenter des problèmes de santé mentale selon le Rapport annuel 2016 du ministère de la santé de Nouvelle Zélande.

Pour Melani Anae, le mouvement ne s’est jamais réellement éteint et continue d’exister, notamment au sein du Pacific Research Center où elle tente de transmettre le flambeau de la lutte à ses étudiants. Nul doute en tout cas que Melani, vêtue de son chemisier imprimé léopard, est bel est bien demeurée panthère : « Once a panther, always a panther » (panthère un jour, panthère toujours), conclut-elle. Entre toutes les photos et décorations accrochées au mur, je distingue à présent les innombrables pages de journaux déchirées, photographies et autres morceaux de souvenirs qui constituent l’âme des Polynesian Panthers dans ce petit bureau, et dans la mémoire de Melani.

Article de Gabrielle Hoarau
llustration de Judith Couvé

Kwanzaa : une fête pour célébrer l’identité africaine-américaine

Lorsqu’il était candidat, Donald Trump accusait Barack Obama de souhaiter « bon Kwanzaa » mais pas « joyeux Noël » aux Américains – ce qui était faux. Une fois élu président, Donald Trump a présenté ses vœux à tous ceux qui célèbrent la fête de Kwanzaa, célébration qui s’est achevée en début de semaine. Beaucoup d’activistes ont dénoncé un comportement hypocrite.

Que représente cette fête pour les Américains ?

Les sept jours de célébration de Kwanzaa sont animés par des spectacles. © Flickr/CC/Black Hour

Les sept jours de célébration de Kwanzaa sont animés par des spectacles. © Flickr/CC/Black Hour

 

« Nous »

Depuis 1966, chaque année du 26 décembre au 1er janvier se déroule une fête des Africains-Américains appelée « Kwanzaa ».

Elle a été inventée par Maulana Karenga, professeur et intellectuel connu dans la communauté noire aux Etats-Unis pour son activisme. Figure importante du mouvement Black Power dans les années 1960 et 1970, il a ensuite cofondé avec Hakim Jamal l’organisation Us, un groupe nationaliste noir en concurrence avec les Black Panthers. Us désigne « us » c’est-à-dire « nous » les Noirs, en opposition à « them » c’est-à-dire « eux », les oppresseurs.

La fête du Kwanzaa revêt une signification particulière et politique pour la communauté noire américaine. Ce n’est pas une célébration religieuse mais une fête qui tend à rassembler les Africains-Américains autour de leur héritage culturel commun, prônant l’affirmation de soi.

Le nom vient de la phrase « matunda ya kwanza » qui signifie ”premiers fruits” en swahili, langue africaine majoritairement parlée en Afrique de l’Est. C’est une référence aux célébrations qui suivaient les premières récoltes en Afrique et au panafricanisme.

Héros

Lors de Kwanzaa, que ce soit en famille ou entre étudiants dans les universités, on célèbre les héros de l’histoire des Africains-Américains, on organise des évènements culturels et culinaires pour redonner de l’importance à la culture noire, et à sa place dans l’Histoire tout court.

Des hommages sont rendus à des figures historiques comme Rosa Parks, Martin Luther King ou à des artistes qui ont marqué l’histoire de leur domaine, comme Bob Marley par exemple. Il s’agit aussi de faire une fête pour les Noirs,  Noël étant perçu comme une fête pour les Blancs. Pour des raisons religieuses ou traditionnelles, les Africains-Américains n’ont, bien sûr, pas à choisir entre Noël et Kwanzaa.

Une fête très symbolique, mais moins célébrée

Toutefois, très peu d’Américains célèbrent Kwanzaa, qui semble être moins populaire que jadis. Selon Mark Anthony Neal, auteur et professeur d’études africaines-américaines, le déclin s’explique par le sentiment que c’est une fête fabriquée et artificielle et par le fait que la nouvelle génération africaines-américaine ne ressent pas le besoin de cette fête pour apprendre ou célébrer son héritage car elle est plus facilement au courant de l’histoire de sa communauté et de ses combats, grâce à Internet notamment. Mais avec des mouvements plus récents comme #BlackLivesMatter qui peuvent être intégrés dans Kwanzaa, un regain d’intérêt est espéré par certains militants.

Se déroulant juste après Noël et Hanoukka, le manque de popularité de Kwanzaa peut aussi venir de la relation méfiante entre les églises noires qui n’encouragent pas toujours leurs fidèles à célébrer cette fête considérée païenne.

7 jours pour 7 valeurs

Kwanzaa dure sept jours et ce n’est pas un chiffre choisi par hasard. Chaque jour est célébrée l’une des sept valeurs suivantes, « nguzo saba » en swahili : « umoja » qui désigne l’unité, « kujichagulia » qui désigne l’auto-détermination, « ujima » qui désigne le travail collectif et la responsabilité, « ujamaa » qui désigne la coopération économique, « nia » qui désigne le but, « kuumba » qui désigne la créativité et « imani » qui désigne la foi.

Le symbole de ces principes est un bougeoir à sept branches et sept bougies appelé « kinara ». Trois bougies vertes, une noire et trois rouges, en référence au drapeau panafricain présenté en 1920 par le militant Marcus Garvey lors de la première convention de l’Universal Negro Improvement Association (UNIA). Sur les étales des magasins de cartes postales, on peut trouver des cartes aux couleurs de ce drapeau souhaitant un “Happy Kwanzaa !” et les bougeoirs sont placés dans les salons avec d’autres décorations représentant l’Afrique.

Astrig Agopian

Waru : quand huit femmes māories réveillent le Quatrième Cinéma

Un cinéma fait par les Indigènes, pour des Indigènes. Le Quatrième Cinéma, ou cinéma māori, bouscule les canons cinématographiques occidentaux pour donner une voix à cette minorité oppressée en Nouvelle-Zélande. En perte de vitesse depuis plusieurs années, le Quatrième Cinéma a connu une renaissance cette année avec la sortie de Waru, film novateur par sa forme et par les thèmes qu’il aborde.

Mere_GradedStill KEY-800-800-450-450-crop-fillUne scène du film Waru © Brown Apple Sugar Grunt Productions

Waru signifie « huit » en te reo, la langue du peuple māori. Huit histoires parallèles, écrites et réalisées par huit femmes māories : telles sont les prémisses du long-métrage. Waru est également le nom du personnage principal, un enfant mort qui n’apparaît jamais et qui pourtant lie toutes ces histoires en une seule.

Waru est un pari fou, et une prouesse technique. Chacune des huit instigatrices du projet s’est en effet chargée de la réalisation d’un segment de dix minutes, avec pour unique contrainte que celui-ci devait être tourné en plan-séquence, c’est-à-dire d’une traite, sans jamais couper la caméra. Au-delà de la performance du tournage, ce choix de réalisation confère au film un réalisme saisissant, quasi documentaire, mis en valeur par une photographie très désaturée.

La forme au service du fond

Chaque segment suit le point de vue d’une femme māorie, de 10 heures à 10 heures 10, tandis que la communauté s’organise pour les funérailles du jeune Waru, victime de mauvais traitements. La question de la maltraitance est au cœur du film : certaines scènes présentent des mères dépassées par leurs responsabilités, telle Mihi, peinant à élever seule ses deux enfants, ou Em, rentrant alcoolisée d’une soirée pour trouver son bébé enfermé chez elle.

Le segment de Ranui, la grand-mère de Waru souhaitant récupérer la dépouille de ce dernier, nous offre une plongée dans les traditions māories (tikanga — littéralement « la bonne manière de faire les choses ») : son décor — la maison commune du marae, lieu sacré et centre social pour les indigènes — et la force des paroles échangées en te reo confèrent à cette scène une grande puissance évocatrice. La virtuosité de la réalisation efface littéralement la caméra : ne reste que le portrait sans concessions d’une société māorie en crise — sociale, identitaire, économique —, servi par l’interprétation extrêmement juste de ses comédiennes (pourtant presque toutes amatrices).

Le segment de Kiritapu, journaliste māorie sur une chaîne de télévision nationale, propose une critique acerbe des médias néo-zélandais et de leur traitement systématiquement biaisé et condescendant des problèmes qui secouent le monde māori. D’après Sue Abel, professeure à l’Université d’Auckland, plus de la moitié des reportages consacrés aux Māoris et diffusés sur les trois chaînes nationales… traitaient de la maltraitance des enfants.

Selon la professeure Sue Abel, jamais les médias nationaux n’abordent la responsabilité des colons blancs dans la situation actuelle des Māoris, eux qui pourtant n’ont cessé de leur voler leurs terres et de s’attaquer à leur culture au cours du dernier siècle et demi. Si l’on peut reprocher à la scène son manque de subtilité, celle-ci n’est malheureusement pas si éloignée de la vérité : le présentateur blanc insupportable qui y est dépeint — et que Kiritapu remet à sa place dans une séquence jouissive — est ainsi inspiré de l’animateur Mike Hoskins, connu pour ses dérapages racistes sur TVNZ, puis récemment sur Newstalk ZB.

Le réveil du Quatrième Cinéma ?

Barry Barclay, réalisateur māori, est le père du concept de Quatrième Cinéma, ou cinéma indigène. Celui-ci s’oppose aux trois premiers cinémas, que sont le cinéma grand public hollywoodien, le cinéma d’auteur européen, et le cinéma révolutionnaire sud-américain (ou cinéma du Tiers-Monde). Le cinéma māori se caractérise par une volonté de « parler en dedans » (“talking in”) : c’est un cinéma fait par les indigènes, pour les indigènes, et qui peut parfois laisser les Pākehās (non-Māoris, NDLR) sur le bord du chemin, d’autant plus lorsque la majorité des dialogues sont en te reo. De plus, les acteurs sont rarement des comédiens professionnels, et « jouent  » souvent leur propre rôle.

Il faut dire que le Quatrième Cinéma rejette la figure occidentale du héros, et lui préfère l’approche du marae : comme lors des réunions publiques ayant lieu dans la maison commune (whare hui), chaque membre de la communauté est digne d’être entendu. Dans Ngati, film de Barry Barclay sorti en 1987 et considéré comme le premier représentant du Quatrième Cinéma, tous les habitants du village se réunissent pour défendre les ateliers de congélation locaux, menacés de fermeture. Waru s’inscrit parfaitement dans cette démarche, avec huit portraits de femmes tantôt fortes, tantôt faibles, mais qui ont toutes droit au même temps d’apparition à l’écran.

Depuis la mort de Barry Barclay en 2008, le cinéma māori semblait en perte de vitesse. Ces dernières années, seul le film Boy de Taika Waititi — réalisateur māori qui vient d’entamer une carrière prometteuse à Hollywood avec son Thor : Ragnarok — avait rencontré un (immense) succès, devenant le film néo-zélandais le plus populaire de tous les temps. La raison de cet engouement ? Des personnages attachants, un humour omniprésent, et un savant mélange entre traditions māories et pop-culture, à l’image de ce haka reprenant l’esthétique du Thriller de Michael Jackson.

13737477_1023612087746840_6795482159312240106_oLes huit réalisatrices de Waru : Chelsea Winstanley, Katie Wolfe, Briar Grace-Smith, Paula W. Jones, Ainsley Gardiner, Renae Maihi, Casey Kaa, Awanui Simich-Pene. © Brown Apple Sugar Grunt Productions

Waru, par son thème, se veut bien plus grave. En cela, il se rapproche du film Once Were Warriors (L’Âme des Guerriers), dont il partage la vision pessimiste du monde māori : ce long-métrage de 1994 nous présente en effet une famille māorie vivant dans la banlieue pauvre d’Auckland, et devant faire face à l’alcoolisme et à la violence du père, Jake. Comme Once Were Warriors, Waru est un film féministe, mais à la différence de ce dernier — du réalisateur Lee Tamahori et adapté d’un roman d’Alan Duff — il est le fruit du travail de huit réalisatrices aux carrières prometteuses.

Ces dernières décennies, Merata Mita avait été la première et la seule femme māorie à se lancer dans la réalisation, avec son film Mauri sorti en 1988. Waru incarne donc un nouvel espoir à la fois pour le Quatrième Cinéma et pour la représentation des femmes dans l’industrie cinématographique néo-zélandaise, bien que le pays compte plusieurs réalisatrices pākehās de renom, telles Alison Maclean ou Jane Campion (récompensée d’une Palme d’Or, d’un César et de trois Oscars pour son film La Leçon de Piano).

Tom Février