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Jérusalem, jeudi 7 décembre : après l’annonce de Trump

Mercredi 6 décembre, Donald Trump reconnaît Jérusalem comme capitale d’Israël et promet d’y transférer l’ambassade américaine. Le lendemain, jeudi 7, la ville se vide à la faveur d’un appel à la grève de l’autorité palestinienne. Une journée de flottement au milieu des tensions.

Vendredi 8, jour de prière hebdomadaire dans le culte musulman, des confrontations entre Palestiniens et forces de l’ordre israéliennes éclatent dans la ville.

A quelques mètres du Saint Sépulcre, haut lieu de la chrétienté, les rues habituellement noires de monde sont vides et les échoppes à touristes fermées, respectant ainsi l'appel à la grève de l'autorité palestinienne. © CrossWorlds / Lisa Birgand Balcon

© CrossWorlds / Lisa Birgand Balcon

 

A quelques mètres du Saint Sépulcre, haut lieu de la chrétienté, les rues habituellement noires de monde sont vides et les échoppes à touristes fermées, respectant ainsi l’appel à la grève de l’autorité palestinienne. Jérusalem, 7/12/2017

Quelques courageux pèlerins bravent les interdits de leurs ambassades pour visiter le Saint Sépulcre. © CrossWorlds / Lisa Birgand Balcon

© CrossWorlds / Lisa Birgand Balcon

 

Quelques courageux pèlerins bravent les interdits de leurs ambassades pour visiter le Saint Sépulcre. Jérusalem, 7/12/2017

Alors que les marchands de bondieuseries ont disparu de l'esplanade des mosquées, un homme s’improvise vendeur de Keffiehs, symbole de la résistance palestinienne. Jérusalem, 6/12/2017 © CrossWorlds / Lisa Birgand Balcon

© CrossWorlds / Lisa Birgand Balcon

 

Alors que les marchands de bondieuseries ont disparu de l’esplanade des mosquées, seul reste un vendeur de Keffiehs, symbole de la résistance palestinienne. Jérusalem, 7/12/2017

 A la sortie de la Vieille Ville, certains célèbrent la décision américaine. Ambiance oppressante pourtant joyeuse pour ces musiciens de rue. Jérusalem, 6/12/2017 © CrossWorlds / Lisa Birgand Balcon

© CrossWorlds / Lisa Birgand Balcon

 

A la sortie de la Vieille Ville, certains célèbrent la décision américaine. Ambiance oppressante pourtant joyeuse pour ces musiciens de rue. Jérusalem, 7/12/2017

6 décembre 2017 : la mairie de Jérusalem se pare d'un drapeau américain © CrossWorlds / Lisa Birgand Balcon

© CrossWorlds / Lisa Birgand Balcon

 

6 décembre 2017 : la mairie de Jérusalem se pare d’un drapeau américain

La veille de l’annonce, ces posters atypiques fleurissent déjà à travers la ville. © CrossWorlds / Lisa Birgand Balcon

© CrossWorlds / Lisa Birgand Balcon

 

La veille de l’annonce, ces posters atypiques fleurissent déjà à travers la ville.

 

Aujourd’hui, le reste de la région est lui aussi sous tension, notamment la bande de Gaza, où deux Palestiniens sont morts.

Lisa Birgand

Ce que j’ai vu à Jérusalem Est

Notre correspondante en Angleterre s’est rendue à Jérusalem Est. Après un premier épisode, elle continue son récit de ce qu’elle y a vu et entendu.

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Les ruines d’une maison détruite à Jérusalem Est en novembre 2014. Crédits Photo: CrossWorlds/Clémentine Coudert

 

Les ruines de cette maison sont situées à Jérusalem Est – la partie où résident les Palestiniens. En Israel et dans les Territoires Palestiniens, il y a trois raisons de destruction possibles : militaire – lorsque la maison a été détruite au cours de ou pour faciliter une opération de l’armée , administrative – quand la maison a été construite sans permis de construire- et punitive – en répercussion a des actes violents commis par un des habitants de la maison. Des milliers de maisons et constructions sont ainsi détruites depuis des années : 27,000 depuis 1967 selon le Comité israélien luttant contre les démolitions (ICAHD). 

Les différents types de destruction. Source: ICAHD website, http://www.icahd.org/the-facts

Les différents types de destruction. Source: ICAHD website

 

Notre guide, Ruth Edmonds, une jeune femme à la double nationalité israélienne et britannique, travaille pour l’ICAHD. Elle nous raconte comment ces dernières se déroulent. La majorité des maisons palestiniennes sont bâties sans permis de construire; parce qu’en pratique, ces permis ne sont pas délivrés par l’autorité israélienne de Jérusalem. Si l’Etat israélien décide qu’il a besoin du terrain, l’administration envoie une lettre aux habitants de l’habitation en question, annonçant sa destruction prochaine. C’est tout, « aucune date n’est précisée », souligne Ruth Edmonds.

« La démolition peut arriver le lendemain, 10 jours après, 10 mois après, 10 ans après, parfois jamais »

La guide insiste sur le traumatisme que représente cette annonce pour les familles palestiniennes touchées :

« Imaginez ce que c’est de se réveiller tous les matins, et la première chose que vous faites c’est vérifier qu’il n’y a pas de bulldozer dehors »

Quand une maison est détruite, la famille reçoit ensuite une facture, et doit payer pour les frais de destruction et de nettoyage des dégâts, d’après la guide.

Le mur et ses brèches rebouchées

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Auparavant, il y avait ici une brèche dans le mur, un interstice très fin entre les deux blocs de béton, juste assez fin pour faire passer des papiers. Aujourd’hui une plaque de bois la recouvre. Novembre 2014. Crédits Photo: CrossWorlds/Clémentine Coudert

 

Le mur à été construit ici au milieu d’une zone palestinienne de Jérusalem ; les populations de chaque côté sont donc géographiquement séparées, mais elles sont toutes deux part de la population palestinienne de la ville. Vu que cette rue est maintenant barrée,  toutes les personnes qui veulent se rendre de l’autre côté doivent contourner cette section de mur, et se rendre au check point le plus proche, dont l’accès est souvent compliqué par une circulation très pénible.

« Durant une visite avec d’autres étrangers, j’ai aperçu un homme palestinien passer des documents à travers une brèche très fine du mur » raconte notre guide. « Je me suis approchée et lui ai demandé ce qu’il faisait là. ‘Je commerce avec les palestiniens de l’autre côté du mur’ m’a-t-il répondu. » L’homme donnait rendez-vous à ses clients au niveau de cette brèche, afin de leur faire passer des papiers et éviter l’attente au checkpoint, qui peut s’étendre sur une demi-journée. « Une semaine plus tard, je suis revenue avec un autre groupe au même endroit pour une visite » poursuit Ruth Edmonds.

« Mais à l’endroit où j’avais vu l’homme passer des papiers, un panneau en bois avait été posé. Impossible désormais d’utiliser la brèche dans le mur. »

Et direction le check-point.

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Le mur de Jérusalem en novembre 2014. Crédits Photo: CrossWorlds/Clémentine Coudert

 

Infrastructures détériorées

 Jerusalem Est.

Une rue typique de Jérusalem Est en novembre 2014 ; ce paysage s’étend sur des kilomètres. Crédits Photo: CrossWorlds/Clémentine Coudert

 

Ceci est Jérusalem Est.  Il s’agit de la partie palestinienne de la ville. Alors que la partie de Jérusalem habitée par les Israéliens possède des parcs, des piscines, de belles infrastructures, et est similaire à toute ville de pays développé, Jérusalem Est semble être un autre pays. On peut repérer les bâtiments où vivent les Palestiniens aux gros tanks noirs disposés sur leurs toits: les Palestiniens sont alimentés en eau de manière irrégulière et doivent donc la stocker, selon Haaretz, l’un des plus vieux journaux israéliens et d’inspiration libérale. La pression d’eau que la ville leur fournit n’est aussi pas suffisante ; ils doivent donc stocker l’eau en hauteur.

>> Pour en savoir plus: Une publication du think tank américain Conseil des affaires étrangères et une tribune publiée dans le Stanford Daily. 

Les Palestiniens de la partie Est payent leur taxes à la ville de Jérusalem comme tous les habitants, mais ils ne reçoivent pas les mêmes services. En 1999, la ville n’investissait que 10% de son budget dans Jérusalem Est, alors qu’à cet endroit vivaient un tiers de la population, selon l’association B’Tselem, le Centre d’Information Israélien sur les droits de l’Homme dans les Territoires Occupés. A cause de ce manque d’investissement, les infrastructures se détériorent rapidement. Les ordures ne sont pas ramassées, les routes sont en mauvais états, tout comme les écoles. 90% des infrastructures d’évacuation d’eau, des routes et des trottoirs se trouvent à Jérusalem ouest.

 

L’errance politique

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Le tombeau de Yasser Arafat à Ramallah, en novembre 2014. Du haut de la tour, un rayon rouge pointe vers Jerusalem. On peut distinguer ce point rouge dans le ciel, un peu au dessus du bâtiment. Crédits Photo: CrossWorlds/Clémentine Coudert

 

Dans ce bâtiment repose Yasser Arafat. On peut voire un bassin derrière et au dessous de tombe. Yasser a demandé à n’être enterré nulle part ailleurs qu’à Jérusalem. Comme cela lui a été refusé, il repose pour l’instant à Ramallah mais métaphoriquement ‘sur l’eau’, au centre de ce bassin plutôt que sous terre. Sorte de tombe transitoire. En haut de la tour blanche, un rayon rouge est émis qui pointe vers Jérusalem (on peut voire le point rouge sur la photo). Arafat voulait être enterré uniquement sur le « Haram al-Charif » ou Esplanade des mosquées, troisième lieu saint musulman après La Mecque et Médine, où s’élève également la mosquée al-Aqsa. Un ultime vœu que de nombreux palestiniens espèrent voir un jour exaucé.

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Le tombeau de Yasser Arafat est gardé en permanence. On peut voir l’eau du bassin qui entoure tout le bâtiment à l’arrière de la photo. Ainsi Arafat est enterré ‘sur l’eau’, et non pas définitivement sous-terre. Novembre 2014. Crédits Photo: CrossWorlds/Clémentine Coudert

 

Clémentine Coudert

Palestine – « J’ai toujours vécu ici, et j’y resterai »

Il y a sept jours, le 2 décembre 2014, l’Assemblée Nationale a voté une résolution invitant le gouvernement français à reconnaître l’Etat palestinien. Notre correspondante en Angleterre, Clémentine Coudert, s’est rendue en Palestine pendant une semaine. Elle raconte ce qu’elle a vu et entendu.

Aéroport de Tel Aviv

Aéroport de Tel Aviv en Israël le 8 novembre 2014. Crédits photo : CrossWorlds/Clémentine Coudert

 

Arrivée à l’Aéroport Ben Gurion de Tel Aviv, le 8 novembre 2014. Quelques questions concernant la destination et le but du voyage… Procédure d’aéroport normale. Deux filles du groupe sont interpellées pour être questionnées. Elles sont voilées.

Après coup, les deux jeunes hollandaises racontent leur interrogatoire. Retenues pendant cinq heures, questionnées dans des pièces séparées. Les soldats israéliens les traitent de menteuses. « Vous feriez mieux d’avouer de suite ! »  Ils cherchent des informations sur elles dans Google, leur en demandent sur leurs parents. Leur Whatsapp et Facebook sont fouillés devant elles.

Elles ont 20 ans et sont étudiantes en droit international à Amsterdam. Elles affirment n’avoir aucun passé activiste, aucun contact dans la région. Jamais mis un pied ici d’ailleurs. « Vu la chaleur de l’accueil, j’aurais mieux fait de rester aux Pays-Bas » conclut l’une des deux filles, en pleurs.

Hébron : « J’ai toujours vécu ici, j’y resterai »

Pour rentrer dans le vif du sujet, commençons par là. Le cœur de la tension israélo-palestinienne. Hébron est une ville palestinienne à 30 km au sud de Jérusalem, qui tient une place significative dans le judaïsme et dans l’islam.

C’est la ville la plus peuplée de Cisjordanie. En 2010, selon l’Express, sa population était d’environ 200 000 musulmans arabes, 500 habitants juifs israéliens et de 2000 soldats israéliens chargés de leur protection. Israéliens et Palestiniens reconnaissent l’extrémisme religieux et politique de la population juive d’Hébron.

C’est une ville divisée en deux zones depuis le  protocole d’Hébron, conclu en 1997 entre Benyamin Netanyahou, Premier Ministre d’Israël, Yasser Arafat, Président de l’Organisation de libération de la Palestine, et Warren Christopher, secrétaire d’Etat américain : la zone H1 sous contrôle de l’Autorité Palestinienne, où vivent les trois quarts de la population, et H2 sous contrôle israélien qui comprend la Vieille Ville et les colonies israéliennes.

Les filets du marché d'Hébron 2

Les filets du marché d’Hébron en Cisjordanie retiennent les détritus de tomber sur les habitants palestiniens, en dessous. Crédits photo : CrossWorlds/Clémentine Coudert

 

J’ai pris cette photo dans la rue du marché palestinien d’Hébron. Il s’agit d’une rue de la Vieille Ville, débutant par un check point militaire digne d’un aéroport, ou d’une prison. Dans cette rue les commerçants vendent de la nourriture, des vêtements, des objets… Quand on lève les yeux on voit un grillage et une multitude de détritus le parsemant.

Explication : le rez-de-chaussée des immeubles est occupé par des Palestiniens ; les deux étages du dessus, par des Israéliens. Notre guide, un volontaire palestinien originaire d’Hébron et membre de l’organisation Youth Against Settlement, nous explique que ces filets en métal servent à protéger les Palestiniens des projectiles et déchets que les Israéliens des étages du dessus leur lancent. Notre guide nous dit – et des commerçants nous confirment – que ce grillage n’est pas suffisant puisque les habitants du dessus jettent désormais des œufs et des liquides. Malgré cela, ayant écouté les informations que notre guide nous donne, un des commerçants nous sourit :

« J’ai toujours vécu ici, j’y resterai »

J’ai moi-même le sentiment de raconter une anecdote sordide ; et pourtant il s’agit de la vie quotidienne de dizaines de gens.

La rue fantôme

A Hébron, quelques rues connaissent des limitations spécifiques : certaines sont fermées à la circulation de véhicules palestiniens ; plus rares sont celles complètement fermées aux palestiniens même piétons. La rue Suhada est l’une d’entre elles. Les détenteurs du passeport vert se voient systématiquement refuser l’entrée au niveau du check point. Plus personne n’habite cette rue, qui était pourtant une artère commerciale vibrante dans les années 70. Les locaux l’appellent la rue fantôme.

Passage du check point qui barre l'entrée de la rue Suhada à Hébron en Cisjordanie. Crédits photo : CrossWorlds/Clémentine Coudert

Passage du check point qui barre l’entrée de la rue Suhada à Hébron en Cisjordanie. Crédits photo : CrossWorlds/Clémentine Coudert

 

L’homme sur la photo est le Dr Nabil Abuznaid. Il est le représentant de la mission palestinienne aux Pays-Bas. Il a lui-même vécu toute son enfance à Hébron. Il passait par la rue Suhada pour aller à l’école ou aller au marché avec son père, raconte-t-il. Malgré son statut de diplomate, il n’a pas le droit de marcher dans cette rue. Il n’y a ainsi pas marché depuis 20 ans.

Ce jour-là, étant accompagné d’un groupe d’internationaux, il parvient à passer le checkpoint en montrant seulement une carte qui atteste qu’il vit et travaille en tant que diplomate aux Pays-Bas. Les soldats ne savent pas qu’il est palestinien, et le laissent finalement passer. Il s’avance vite dans la rue en souriant nerveusement. « Je n’y crois toujours pas » dit-il en rigolant. « Je préfère avancer avant que les soldats ne changent d’avis ».

La rue Suhada ressemble donc à ça.

Rue Suhada, à Hébron

La rue Suhada, Hébron. Crédits photo : CrossWorlds/Clémentine Coudert

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Rue Suhada, Hébron. 09/11/14. Sur le panneau de droite on peut lire « Cette terre fut volée par les Arabes à la suite de l’assassinat de 67 juifs d’Hébron en 1929. Nous demandons justice et que notre propriété nous revienne ! » Crédits photo : CrossWorlds/Clémentine Coudert

 

A la suite du massacre d’Hebron d’août 1929, durant lequel 67 juifs sont tués, les juifs quittent la ville pour Jérusalem. Certaines familles tentent de revenir, mais sont délocalisées par les forces britanniques avant la Grande révolte arabe de 1936. Durant la Guerre des Six jours de 1967, les Israeliens reprennent Hebron à la Jordanie. Les colons qui s’y installent sont connus pour leur fondamentalisme notamment, le rabbin radical, Moshe Levinger.

Aujourd’hui, toutes les portes vertes sont les entrées celées d’anciens commerces. Au deuxième étage vivent toujours des Palestiniens. Leurs balcons sont entourés d’une cage en métal faite de grillages, et les entrées des maisons qui donnent sur la rue sont elles aussi inutilisables ; les Palestiniens n’ont pas le droit de rentrer ou sortir de chez eux de ce côté là de la rue.

Une université infestée par les pesticides

Université technique de Kadoorie, à Tulkarem, en Cisjordanie. Nous sommes sur le toit du département d’ingénierie. La ligne grise au milieu de l’image, c’est le mur. Un mur construit en 2002 après la recrudescence d’attentats contre Israël.

 Vue depuis le toit du département d'ingénierie de l'Université technique Kadoorie de Tulkarem. Crédit photo:CrossWorlds/Clémentine Coudert

Vue depuis le toit du département d’ingénierie de l’Université technique Kadoorie de Tulkarem. Crédit photo:CrossWorlds/Clémentine Coudert

 

Je discute avec trois étudiants, parmi un groupe d’environ 30 qui nous accompagne. Ils me racontent que ce mur empiète de deux kilomètres sur les terrains de leur université. Mais « comme il n’y a absolument aucune entité, administration ou organisation chargée de faire respecter les droits des Palestiniens, il n’y a rien a faire » disent-ils ; le mur a été décidé à cet endroit, et maintenant qu’il est là il est trop tard pour revenir en arrière.

A une cinquantaine de mètres d’ici, juste à gauche des serres blanches, l’armée israélienne a installé un camp d’entrainement militaire et de tirs. Chaque mercredi, quand les soldats israéliens commencent à tirer, les étudiants de l’université palestinienne doivent partir, pour éviter de recevoir une balle perdue.

« Un jour d’étude en moins », regrette l’un d’entre eux.

Un peu plus à gauche encore, et à la même distance, se trouve une usine de l’entreprise israélienne d’agrochimie Geshurie qui produit des pesticides et insecticides. Elle se trouvait avant dans la ville israélienne de Kfar Saba, puis a été déplacée ici à Tulkarem, juste à côté de l’université. Des études empiriques ont montré que les habitants de Tulkarem avaient depuis de plus haut taux d’asthme, cancers et des problèmes de sante au niveau des poumons et des yeux.

La rumeur d’un attentat suicide provoque des cris de joie

Nous passons la journée à l’université de Tulkarem, et assistons à une conférence étudiante sur la paix et la justice. Les ministres de l’éducation et de la culture sont présents, ainsi que de nombreux responsables politiques, journalistes, et étudiants. Les discours sur le désir de paix et de réconciliation se succèdent.

Le soir, une fête est organisée : sur une esplanade, j’assiste à un spectacle de Dabke, danse traditionnelle palestinienne. Il est environ 18h et la nuit tombe : à ce moment là un jeune homme interrompt les chants et fait une annonce en arabe au micro. Tous les étudiants palestiniens se lèvent soudainement, rient, crient de joie, se serrent dans les bras ; moi et les autres européens ne parlons pas arabe et ne comprenons pas ce qui se passe.

Une étudiante m’explique avec un grand sourire qu’ils viennent d’apprendre qu’un attentat suicide a été commis par un palestinien à Tel Aviv, tuant deux Israéliens. L’information se révèlera fausse : il ne s’agit pas d’un attentat suicide mais d’une attaque à l’arme blanche, et c’est un soldat israélien et une femme qui ont été tués. Les étudiants palestiniens se dirigent ensuite vers la salle du diner.

Je ressens un profond malaise, et ne peux identifier s’il est dû à l’horreur du crime, à la joie qu’il suscite pour certains ou au constat que ces nouvelles sont le quotidien de deux peuples depuis plus d’un demi-siècle.

La suite du reportage, à Jérusalem Est : ici

Clémentine

Palestine – Du Bronx à Ramallah, le hip hop est la voi(e/x)

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014).CrossWorlds a désormais une correspondante en Palestine. Pour nous faire découvrir son environnement, elle a choisi de nous initier au rap palestinien.
« Existence is resistance » 

« Music can be a good weapon » déclare, Tamer MC, du groupe de hip hop palestinien DAM. DAM fut fondé en 1998 par des jeunes palestiniens venant de la ville de Lod, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Tel Aviv. Ce groupe, dont le nom signifie « sang » à la fois en hébreu et en arabe, rencontre de plus en plus de succès, que cela soit auprès du public israélien et palestinien ou au-delà des frontières.

La musique, pour DAM, se fait arme de résistance palestinienne dans le cadre du conflit israélo-palestinien, et parfois israélo-arabe, qui secoue depuis presque soixante-dix ans la région. L’exemple de cette chanson intitulée « Born here », écrite à la fois en hébreu et en arabe illustre le thème central des textes : « refus de la colonisation, qu’elle soit celle des terres, des corps ou des relations » (Tamer, 2009).

 

Dresser un tour d’horizon du rap en Palestine implique de prendre en compte de nombreuses dimensions et notamment son aspect transnational. Ces artistes viennent pour certains de la West Bank, de Gaza, d’autres sont des palestiniens nés sur le territoire israélien à la fois dans les frontières de 1948 et dans celles de 1967. D’autres enfin, sont issus de la diaspora palestinienne (surtout aux Etats-Unis), parfois enfants de la deuxième ou troisième génération vivant loin des réalités quotidiennes du conflit… Si ces artistes partagent tous le même message – celui de l’insoutenabilité du quotidien du peuple palestinien -, le contenu et l’intensité diffèrent selon les lieux qu’ils habitent, traduisant ainsi des réalités différentes. Le hip hop palestinien, comme partout ailleurs, apparaît comme moyen d’expression des minorités marginalisées.

«  when privilege will yield indifference,  like history needs some Ritalin, like misery sees your system as an accessory for pillaging, meant to be the end of it whether you an immigrant or children of slaves.
You can see it in the difference  of the living in conditions like missions tortured indians force ’em to christians : we call ’em Palest-indians,  we ain’t missing”

« Tu peux échanger le mot ‘Nigger’ avec Palestinian »

On retrouve également une grande proximité entre ce hip hop et celui des communautés noires-américaines. Ainsi, Tamer de DAM déclare au journal canadien Dimension dans une interview parue en 2010 :  » J’écoutais les paroles et j’avais l’impression qu’elle me décrivaient moi, et ma situation. Tu peux échanger le mot « Nigger» avec « Palestinian». Lod, c’est le ghetto, la plus grande criminalité et le centre des réseaux de drogues au Moyen-Orient. Quand j’ai entendu Tupac dire que « It’s White Man World »  j’ai décidé de prendre le hip hop au sérieux. » Si l’on retrouve  partout ces mêmes beats traditionnels, Tamer souligne que « la principale différence entre le rap des communautés noires-américaines – qui a en quelque sorte toujours été notre parrain – et notre hip hop, c’est la culture : différents instruments, différents rythmes et différents flows ». En effet, dans le rap palestinien, on retrouve bien souvent des instruments traditionnels à l’instar du bouzouks ou du ney (flûte traditionnelle) dans les parties instrumentales des morceaux. Les textes quant à eux sont souvent inspirés par la pensée d’intellectuels arabes à l’instar de Mahmoud Darwich ou reprennent des symboles, comme le célèbre morceau de Shadia Mansour « Le keffieh arabe ».

Le hip hop : une voix alternative

A Ramallah, de nombreux collectifs, à l’instar de Ramallah Underground, s’organisent depuis le début des années 2000. Mais le rap a ici du mal à s’imposer, « face à une culture musicale très classique », souligne le rappeur Aka Loghom. Cette culture classique est marquée, entre autre, par les chansons légendaires de Fayrouz ou encore d’Oum Kalthoum.

Pourtant, les rappeurs et collectifs palestiniens participent au développement d’une réelle «culture underground ». Il s’agit d’y trouver un nouvel espace de résistance, quand les voix traditionnelles sont mises en danger par des divisions politiques intérieures ou par le manque de figure emblématique et fédératrice depuis la mort de Yasser Arafat.  Ainsi, si Chuch D du groupe Américain Public Ennemy considérait le hip hop comme la « Black CNN », le hip hop palestinien pourrait aussi être considéré comme un média à part entière, une voix permettant de décrire les réalités sociales et politiques des populations marginalisées. Ce mouvement apparaît aussi comme un appel à une voix politique parallèle et à une « re-politisation » de la culture publique, quand beaucoup de jeunes renoncent ici, par lassitude et désespoir,  à toute forme d’engagement politique.

Le rappeur Aka Loghom.

Le rappeur Aka Loghom. Photo prise sur son profil google+.

 

Au delà du côté « éducatif» de cette musique, le hip hop apparaît également comme un appui à la cohésion et le maintien de la communauté. Ainsi, le rappeur Aka Loghom déclare que, s’il parle « d’un pays » dans ses chansons, il cherche également à sensibiliser l’ensemble du peuple palestinien à la solidarité. Ce jeune rappeur originaire de Ramallah organise chaque été des stages « hip hop» en Cisjordanie à destination des Palestiniens de 1948, d’Europe et des USA dont l’accomplissement est le tournage d’un document intitulé « Hip hop is bigger than occupation». Ces stages visent à rassembler les communautés palestiniennes en luttant simultanément contre la réduction (« mentale ») de la Palestine à la West Bank et à Gaza et contre l’intégration et la normalisation de la réalité géographique – divisée- palestinienne depuis l’échec des accords d’Oslo.

Un hip hop, des réalités différentes

Cette thématique de division est aussi celle des rappeurs palestiniens vivant aujourd’hui au sein des frontières d’Israël. Qu’ils soient de Lod comme DAM ou d’Acre comme MWR, ces derniers traitent de leurs difficultés à se situer : perçus comme Palestiniens du côté israélien et comme complices d’Israël du côté palestinien. Les textes de DAM traitent par exemple des difficultés rencontrées par les populations arabes dans l’accès à la propriété en Israël. A Lod, où environ 25% de la population est palestinienne, on estime à 70% le nombre de foyers arabes illégaux.  Mahmoud Jeri, MC de 24 ans originaire de Lod, déclare qu’il veut montrer  « ce qui se passe dans l’environnement de Lod, le racisme présent dans le gouvernement israélien, notre situation telle que l’on ne la voit pas à la télévision israélienne», dont l’extrême difficulté d’obtenir un permis immobilier pour les arabes israéliens témoignent.

De l’autre coté de l’Atlantique, les artistes palestiniens parlent d’un quotidien tout autre. Si la réalité de la Palestine est présente dans leurs textes et qu’ils cherchent à contrer la désinformation importante, selon eux,  concernant le conflit israélo-palestinien aux Etats-Unis, d’autres thématiques touchent davantage l’identité arabe au sein de la société américaine ou l’identité arabe dans le monde. Ainsi, Le rappeur The Narcycist tente de contrer les stéréotypes orientalistes tels que l’homme arabe associé au terrorisme ou au machisme. Cette vague de rappeurs arabes lutte également par le texte contre l’islamophobie croissante aux Etats-Unis depuis le 9/11 et la difficile intégration de ces communautés arabes dans une société américaine déjà divisée et structurée par l’opposition Black/White. Ces thématiques se voient parfois rattachées à la  colonisation en Palestine et constituent, dans beaucoup de textes, un appel universaliste au rassemblement des mouvements populaires d’auto-détermination dans le monde arabe et dans le monde en général. Comme le dit le Mc Iron Sheikh en 2008 : « The Palestinian experience is not unique in the twentieth century. Displacement and dispossession have happened throughout world history ».

 

Sarah.