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David Bowie et Berlin : cet amour de jeunesse

La relation de David Bowie à Berlin rappelle celle d’un amour de jeunesse que l’on n’oublie pas. Il y vécut trois ans, de 1976 à 1978, et ces années furent parmi les plus productives de sa vie. Il y composa notamment les albums Heroes, Low et Lodger.

L'affiche de l'exposition sur David Bowie à Berlin. Crédits photo : Flickr/CC/ Wilhelm Rosenkranz

L’affiche de l’exposition sur David Bowie à Berlin en 2014. Crédits photo : Flickr/CC/
Wilhelm Rosenkranz

Cet amour lui permit d’abord de se rétablir : en 1976, David Bowie quitte Los Angeles et les addictions pour aller s’installer avec Iggy Pop dans Berlin Ouest, alors en pleine effervescence artistique.

«Berlin, c’était la première fois depuis des années que je ressentait une joie d’être en vie, d’être guéri », avait-il déclaré dans le magazine Uncut en 1999.

La relation ne se perd pas avec le temps : en 1987, six jours avant la visite de Ronald Reagan à Berlin, il participe à un concert au pied du Mur. De puissants haut-parleurs sont braqués intentionnellement vers l’est et la porte de Brandebourg et des centaines de personnes sont massées sur l’avenue Unter der Linden, à moins d’un kilomètre de là, pour écouter la star. Selon un article de Slate, la police politique de la RDA note : « il se produisit un attroupement important de jeunes à l’allure décadente (…) La musique en provenance de la scène à Berlin (Ouest) était audible dans cette zone. » Les jeunes de l’Est commencent à chanter «  Le mur doit tomber ! », au son de « Heroes » :

« Standing by the wall, And the guns shot above our heads , And we kissed as though nothing could fall, And the shame was on the other side ».

Un premier amour que l’on n’oublie pas, puisqu’en 2013 son single «Where are we Now?» est une balade dans Berlin, de la Potsdamer Platz, au Dschungel, une boite underground qu’il fréquentait avec Iggy Pop.

De son côté, Berlin l’aime encore. Des centaines de Berlinois sont venus déposer des roses et des bougies devant son ancien appartement dans le quartier de Schönberg, en écoutant sa musique.

« On ne l’oublie pas, il fait partie de la ville. Tout le monde écoute Bowie à Berlin ! Il a une relation spéciale avec nous, les Berlinois. » Niklas, 47 ans, venu déposer une rose.

Devant l'ancien appartement de David Bowie. Crédits Photos : Crossworlds/Etienne.

Devant l’ancien appartement de David Bowie, le 11 janvier 2015. Crédits Photos : Crossworlds/Etienne Behar.

 

David Bowie et Berlin étaient fait pour s’entendre : Il raconte dans un livre sur sa vie berlinoise : « A cette époque, avec le Mur toujours là, il y avait une tension terrible à travers la ville. Ça vacillait entre l’absurde —les night-clubs de drag queens ou travestis—, et les idées marxistes très radicales. Pour la première fois, la tension était hors de moi plutôt qu’en moi.»

Etienne Behar

Allemagne – Ostalgie : un mur au XXIème siècle

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014 ).

« Einigkeit und Recht und Freiheit, für das deutsche Vaterland »

« Unité et Droit et Liberté, pour la patrie allemande »

Ainsi commence l’hymne national allemand, re-chanté depuis 1954 et la victoire ouest-allemande en finale de la Coupe du Monde de Football. Il s’agit du Deutschlandlied (chant écoutable ici, interprété par la chanteuse Nico, ex membre du Velvet Underground), et plus particulièrement du troisième couplet ayant remplacé un deuxième plutôt agressif, ouvertement utilisé comme hymne par les charmants miliciens de la SA. Après les évènements plutôt controversés de la période 1933-1945,  il fut en effet décidé de ne plus entonner un « Allemagne, Allemagne avant tout, par dessus tout dans le monde ! », aux accents pangermanistes et franchement peu amicaux.

À la place d’une rhétorique nationaliste et guerrière, le gouvernement naissant de la RFA préféra se concentrer sur les valeurs démocratiques modernes inscrites dans ce troisième couplet telles la recherche du bonheur, le respect du Droit, de la Liberté ; mais surtout sur l’Unité, valeur hautement symbolique dans un pays disloqué pendant 45 ans. Ne disposant pas de devise nationale officielle, « Unité, Droit et Liberté » est depuis 1990 la devise officieuse de la République Fédérale Allemande.

Crédits photo - Thomas Wendt.

Crédits photo – Thomas Wendt.

  •   Nostalgie d’un passé trouble, mais trop vite effacé.

Malgré l’importance de cette Einigkeit (Unité), dont le plus beau symbole restent les chutes du Mur de Berlin puis du régime autoritaire Est-allemand, une tendance s’est trouvée un public depuis le début des années 2000 : l’Ostalgie. Néologisme formé de « nostalgie » et d’ « Ost » (l’Est), le terme désigne cette nostalgie de la RDA, non pas comme régime politique mais plutôt comme mode de vie et culture. Dans les faits, personne ne regrette cette dictature enfermée dans son mur, sa Stasi et l’assujettissement à l’URSS. Pas du tout. L’Ostalgie désigne tout simplement une perte d’identité liée à l’effacement précipité des symboles de l’ancien régime, avec aussi un petit côté spleen : le rêve inabouti d’une utopie boiteuse, celle d’une autre Allemagne.

Tout comme la RDA avait effacé en hâte les symboles du national-socialisme, la réunification s’est empressée de rayer 45 ans de démocratie populaire, une odieuse dictature qu’il fallait oublier au plus vite. Les rues changèrent de nom, les statues furent abattues, les symboles abaissés. Concrètement, les gens de l’Ouest arrivèrent dans des universités épurées du marxisme-léninisme, les programmes scolaires changèrent, la propagande disparut, et surtout, le potentiel industriel Est-allemand fut liquidé, jugé non rentable, mettant des milliers de travailleurs au chômage (sans parler des inégalités salariales Est-Ouest).

Du jour au lendemain et sans transition, une population prise en charge (pauvre, mais au travail), se retrouvait jetée dans l’arène de l’économie de marché, l’espace public envahi par la publicité. Sans regretter la dictature, le souvenir des aspects positifs du socialisme ressurgit peu à peu depuis 15 ans : égalité hommes-femmes, éducation, travail, culture, logements assurés. Les plus nostalgiques sont les mêmes que le passage au capitalisme a le plus ébranlés.

Le drapeau de la Deutsche Demokratische Republik à l'occasion d'une réunion d'ostalgiques. Photo prise sur le blog centrotrame.

Le drapeau de la Deutsche Demokratische Republik à l’occasion d’une réunion d’ostalgiques. Photo prise sur le blog Centrotrame.

  •   Des regrets au phénomène de mode, une société ébranlée.

Culturellement, des films comme « Goodbye Lenin ! » (2003) dans lequel les protagonistes tentent de faire croire à leur mère tombée dans le coma avant la chute du Mur que la RDA existe toujours à son réveil, à grand renfort de produits de marques Est-allemandes, ou encore « Sonnenallee », sorte de « Péril Jeune » à l’Est-allemande, avait suscité une forte vague d’Ostalgie, faisant d’un sentiment minoritaire une mode.

Les produits typiquement Est-allemands sont désormais accessibles sur internet. Se procurer un bocal de Spreewaldgurken (cornichons) ou une bouteille de Rotkäppchen (mousseux) devient aussi facile que d’aller acheter un currywurst. Conserves, meubles ou jouets, la demande reste forte, même pour des articles ne venant pas vraiment de RDA et fabriqués après la chute du mur : l’Ostalgie c’est aussi un marché, et il fonctionne bien. Sur l’Alexanderplatz et dans les fripes, les T-shirts FDJ (jeunesses communistes) ou CCCP se vendent facilement. Pour renouer avec son identité, parce que c’est vintage, ou simplement par idéologie. Selon Marianne Birthler, membre des Verts (équivalent d’EELV), l’Ostalgie sert de « défense à ceux qui ressentent la critique du socialisme comme une mise en cause de leur propre biographie ». Une transition trop courte, un manque de préparation aurait secoué cette société désormais en manque de repère.

Montage réalisé par Rémi à partir des affiches des films évoqués.

Montage réalisé par Rémi à partir des affiches des films évoqués.

 

Les Trabant (voiture familiale emblématique en RDA) deviennent de plus en plus précieuses et recherchées. Les rencontres entre conducteurs et autres Ostalgie parties semblent comme venues du passé, entre collectionneurs, nostalgiques, touristes et militants communistes. Ces soirées en sont un exemple typique. Sosies d’Erich Honecker, airs de musique de la RDA, produits typiques comme le Club Cola…Berlin s’adonne depuis le début des années 2000 à une commémoration joyeuse du passé, à la fois enfantine et second degré. Le tout bien sûr relayé par les entreprises de marketing avec en ligne de mire les touristes, pouvant embarquer à bord de la Trabi, écouter la radio de la RDA au DDR Museum, commander la formule « dictature du prolétariat » du bar Gorki Park et dormir sous le portrait Honecker à l’hôtel Das DDR.

Photo tirée du site événementiel Kyffdates.

Affiche tirée du site événementiel Kyffdates.

 

Bien qu’attestée par un sondage du Berliner Zeitung, révélant qu’un allemand de l’Est sur deux considère que la RDA avait « plus d’impacts positifs que négatifs », l’Ostalgie emprunte aujourd’hui la voie du déclin. Les produits Est-allemands ont mal vécu la rude concurrence de l’Ouest sur la marché national, tandis que la clientèle se fait de plus en plus rare, sinon marginale. Toutefois, l’Ostalgie souligne les limites d’un passage brutal à l’économie de marché, et témoigne d’un véritable trouble identitaire Est-allemand comme du sentiment d’avoir été les vraies victimes d’une réunification pourtant souhaitée. Plus de pauvreté, plus de chômage, salaires inférieurs…un sentiment exprimé par le poète Volker Braun : «Je suis là encore et mon pays passe à l’Ouest. Guerre aux chaumières, paix aux palais ».

 

Rémi.